‹ Éléments d'esthétique musicale et considérations sur le beau dans les artsChapitre 25 sur 36 · DU BEAU DANS LA MUSIQUE · texte numérisé non relu

DU BEAU DANS LA MUSIQUE

Les lois absolues du beau, dont nous venons de rappeler les principes, se transforment, suivant l'époque, le milieu, le degré d'éducation spéciale des nations. La perfection est donc relative, progressive, et peut amener de sensibles modifications dans Fart d'exprimer la pensée, ou de donner une forme arrêtée à l'idée du beau.

La peinture, la statuaire et la poésie ont pour modèles la nature et les grands sentiments idéalisés; l'architecture n'a pas de modèle du beau dans la nature, malgré certains points de comparaison entre la forêt et les nombreux clochetons^ colonnes et colonnettes de nos cathédrales. L'art musical, que l'on désigne souvent parla langue des sons, ne dérive nullement de l'imitation de la nature et de ses harmonies. Les sources de l'art musical sont immatérielles, mystérieuses, quoique les causes de la production du son et les lois du rhythme et de l'harmonie nous soient connues.

Tous les arts ont pour but de réaliser, chacun

dans sa sphère et suivant des lois spéciales, un modèle idéal du beau : la musique a le don de charmer et à^ émouvoir ; elle agit directement sur nos sens pour parler à Tâme; elle nous touche et nous entraîne, mais son action vivace sur notre organisme n'a pas pour objectif de transmettre à l'esprit des idées précises et distinctes, mais bien de donner des sensations. Sans Tadjonction de la parole, l'action déterminée de la musique est d'établir un courant d'émotions s'unifiant étroitement par les liens les plus délicats, les plus subtils, de l'àme du compositeur à celle des auditeurs. Cette communication mystérieuse et sympathique qui agit puissamment sur un auditoire si nombreux qu'il soit, et réunit dans un même sentiment d'impression tous les cœurs vibrant à l'unisson, est le triomphe de la musique s'élevant au niveau delà plus riche éloquence, des plus beaux inouvements oratoires, sans pourtant spécifier, traduire d'une façon exacte, positive, les sentiments qu'elle exalte par l'action vague, indéterminée des sons. On ne peut donc donner à la musique cette admirable définition d'un beau et bon discours : l'irradiation de la raison elle-même. L'antiquité attribue les origines premières de la musique à certains phénomènes de résonnance dus au hasard; sans nier d'une façon absolue la réahté de ces légendes, nous croyons que l'art musical ancien et moderne n'a tiré aucun ensei-

gnement essentiel, aucun modèle à suivre des harmonies de la nature, pour formuler ses lois primordiales. Les bruits produits par les éléments, les gémissements du vent dans la forêt, les plaintes de la m er^ le rhythme cadencé des vagues, les éclats de la tempête^ etc. etc., peuvent certainement impressionner et inspirer un compositeur d'imagination à la fibre poétique, mais les grandes voix de la nature ne sauraient être prises pour modèles et ne contiennent aucun principe musical. On peut en dire autant du chant des oiseaux : leurs légères vocalises, les merveilleux caprices de leurs improvisations, sont bien des mélodies naturelles, mais n'ont pu servir de point de départ à la musique primitive, au chant humain. La succession coordonnée des sons peut, dans un certain ordre d'idées, être comparée à la parole articulée, modulée^ chantante, qui s'élève ou s'abaisse par degrés, s'anime ou se ralentit suivant l'impulsion de nos sentiments et les émotions de notre âme. La musique, la parole, nos sens, nos facultés, notre organisation physique et morale, sont une émanation di\dne, une parcelle du grand infini. Nous ne sommes pas, quoique en pense l'école matérialiste, de simples vibrations de la matière. Les païens, bien avant les chrétiens, ont donné une origine divine à l'art musical, divine dans son essence primitive, et divine encore par son

action merveilleuse sur nos sens et sur notre âme. Non, si ]a musique n'était que Fart de combiner les sons d'une manière agréable à l'oreille, un kaléidoscope sonore, une succession d'arabesques ingénieuses destinés à récréer le sens auditif, la musique cesserait d'être la langue des â?7îes sensibles, idéalistes, poétiques, et il faudrait nier sa puissance mystérieuse à éveiller en nous, sans le secours de la parole, les émotions les plus vives, les sentiments les plus divers, depuis la rêverie jusqu'cà l'extase, depuis le charme persuasif jusqu'à l'enthousiasme irrésistible.

Malgré les prodiges incessants de cet art magique qui ravit nos sens, charme notre intelligence, touche notre cœur et s'infiltre dans notre âme, notre raison et notre esprit d'analyse ne peuvent qu'imparfaitement définir son mode d'action, et poser d'une manière stable, fixe, positive les lois du beau. L'art musical, dans ses manifestations variées et d'expression si différentes, suivant les idiomes et la civilisation des peuples qui l'ont cultivé, s'est radicalement transformé dun siècle à un autre. Les systèmes graphiques, les modes, les tonalités, tout s'est sensiblement modifié; ce ne sont pas seulement des évolutions, mais des révolutions que la musique a traversées des temps anciens au moyen âge, et de cette époque aux siècles modernes. C'est surtout à partir du procédé de

notation et d'enseignement codifié parle célèbre moine Guy d'Arezo, qu'elle a suivi une marche progressive plus rapide, et atteint sucessivement ses développements.

Les éléments constitutifs de la musique sont les formes sonores , les idées mélodiques simples ou composées, vivifiées par le rhythme, la mesure, le mouvement, et colorées par la différence des timbres, par les nuances, les oppositions de force, et par l'harmonie.

La musique, plus qu'aucun art, frappe nos sens pour produire en nous les émotions variées et intenses qui ont permis aux philosophes et aux poètes de dire qu'elle allait directement au cœur. L'art du compositeur, comme toute manifestation de Tesprit, de l'imagination, est un art complexe.

A l'éducation spéciale et professionnelle, doivent s'ajouter la science et l'inspiration, pour que l'œuvre créée par l'artiste soit réellement vivante, possède une parcelle de son individualité.

La musique vit d'elle-même, de sa propre substance, de ses idées, des effets qui lui sont particuliers. C'est un art à la fois sensualiste et spiritualiste ; par la sonorité et le rhythme, il agit sur notre organisme ; mais le sentiment et 1 expression qui concourent à parfaire le beau idéal, parlent à notre imagination et s'adressent à Tâme.

Un fait positif établissant que la musique peut vivre de sa vie propre, c'est le nombre considérable de compositions instrumentales écrites par des maîtres de premier ordre, et ne relevant que de l'élément euphonique; les phrases et pensées musicales peuvent être nobles, élégantes, très caractéristiques, sans devoir leur beauté, leur expression, leur perfection à des sentiments étrangers à l'art. Cela dit, cette vérité bien admise, reconnaissons aussi un fait incontestable, c'est que les artistes d'imagination, dont l'intelligence et le cœur sont prédisposés à s'émouvoir à la contemplation des splendeurs de la nature, ou à celle des chefs-d'œuvre de l'esprit, aux récits de généreuses actions, etc. etc., puiseront de salutaires impressions, de fécondes inspirations dans ces émotions généreuses qui feront vibrer en eux les plus nobles sentiments, qu'ils traduiront ensuite suivant les moyens spéciaux à l'art.

La beauté physique ou morale, quelle qu'elle soit, doit toujours exercer une action très puissante sur l'organisation impressionnable des artistes, qu'ils soient poètes, peintres, statuaires, musiciens ou architectes. Ilœndel, Haydn, Mozart, Beethoveen, Weber, Mendelssohn, Schubert et bien d'autres musiciens de génie, appartenaient à cette grande et illustre famille d'impressionalistes.

Pourtant, il serait contraire à ma pensée de

conclure que je n'admets pas loi beau spécial, particulier à la musique, en dehors de lexpression des sentiments. Ce beau idéal existe depuis des siècles ; un nom immense le résume : J.-S. Bach. Cet homme colossal, absolu, n'a jamais cherché dans ï expression des sentiments, excepté pour en plaisanter musicalement (1) des sujets propres à inciter son imagination, sa merveilleuse fécondité. Mais, peut-être objectera -t- on que la forme scolastique de ses œuvres ne motivait pas cet appel à des éléments étrangers à la musique. Pour les artistes qui connaissent les splendides beautés de l'œuvre de J.-S. Bach , cet argument est sans valeur , car ce génie sans pareil a tout inventé, tout trouvé, les pensées mélodiques les plus exquises, les harmonies les plus audacieuses, la grâce, le charme, l'élégance, l'idée, la forme, le fond, il a tout mis en œuvre; depuis le naïf jusqu'au sublime, et cela sans jamais se préoccuper que d'écrire de la musique sans alliage d'autres sentiments.

L'imagination du compositeur n'est pas toujours éveillée, en veine de production. La muse de l'inspiration ne vient pas toujours au

{!) Aà'imx, di'parf, lameniatlom défi amis, petite fantaisie amusante et drolatique écrite dans un jour de gaieté.

premier appel visiter le poète ou le musicien. La conception de la pensée, sorte de travail préliminaire qui s'élabore dans le cerveau de l'artiste qui crée, invente et cherche la forme qu'il doit donner à la musique qui chante en lui, demande chez les uns le recueillement et la réflexion, chez d'autres l'agitation et le bruit. Beaucoup d'artistes cherchent leur foyer d'inspiration dans la lecture d'oeuvres poétiques ou musicales. Le grand Haydn s'inspirait des pères de l'église, ce qui ne l'empêchait nullement d'écrire de la musique spirituelle et vive. G. Hcendel et Gluck, ces deux tempéraments de feu, recouraient, paraît-il, quelquefois à l'excitation de vins généreux pour exalter leur verve productrice ; Rossini prenait plaisir k écrire ses partitions au miheu des causeries d'amis intimes ; il pouvait, à sa volonté, s'isoler ou se mêler à la conversation suivant sa disposition d'esprit. On peut, tout naturellement, conclure de ces faits très simples, mais significatifs, que le compositeur, aussi bien que le poète, doit attendre ou provoquer l'inspiration; mais l'on ne peut nier que les artistes impressionnables, dont l'âme vibre à toutes les émotions généreuses, ne soient fortement influencés par la lecture des grands événements de l'histoire, par la vue d'une belle œuvre d'art, par la contemplation des splendeurs de la nature, tout ce qui sera une cause d'émotion.

devra réagir sur le cerveau, donner l'essor à l'imagination. C'est là, croyons-nous, une influence physique, un effet normal.

L'inspiration musicale subit ces diverses influences, c'est un fait indéniable; elle est triste^ douce, langoureuse, vigoureuse, enjouée, énergique, mais ii exprime pas, ne dépeint pas, ne spécifie pas ces difl'érenls états de l'âme, si elle n'y est aidée par la parole d'une manière exacte et précise. L'expression musicale est vague, indéterminée, et son action descriptive, sans l'adjonction explicative de la parole, se limite à un nombre restreint de mouvements connus : marches, airs de danses, chants populaires ou nationaux. Gomment distinguer les tempêtes de l'âme du sourd grondement de l'orage; la quiétude de l'esprit pourra aussi bien être interprétée comme la peinture du sommeil ; quelle difl'érence établir entre le susurement du ruisseau et le bruissement du feuillage. Mais , reconnaissons - le sans le moindre embarras, la musique descriptive, pittoresque , sentimentale et philosophique, impuissante par elle-même à peindre, à exprimer, acquiert avec l'aide d'un programme défini une vérité descriptive, une puissance de coloris et des eff'ets spéciaux qui ne sont pas de son essence naturelle. Devons-nous considérer comme un progrès, comme une extension d'influence, ces empiétements de la musique sur le

domaine d'arts plus parfaits, plus exacts que le nôtre au point de vue spécial de l'imitation de la nature.

Pour l'artiste de talent et d'imagination en pleine possession des moyens techniques qui lui permettent de produire sa pensée, de traduire ses impressions, d'exprimer ses émotions suivant les lois du grand art musical, la contemplation des chefs-d'œuvre de la création doit être certainement une source vive et féconde de sensations et d'inspirations. L'âme s'élève et s'exalte à la vue des hautes montagnes, des forets ombreuses et de l'immensité des mers.

Mendelssohn, le grand artiste si admirablement doué, dont la nature distinguée, fine, sensible et délicate vibrait à tout ce qui était grand et beau, écrivait à ses parents, en revenant d'une promenade dans les environs de Rome : « C'est là qu'il faut aller chercher la musique, c'est là qu'on l'entend retentir de toutes parts, et non dans les salles de spectacle aussi vides qu'insipides, w Mais cet impressionnaliste de génie, cet amant exalté du sublime n'a jamais cherché à peindre matériellement, par des sons et des rhythmes particuliers, les lacs et les cascades, les montagnes et les vallons. Il ne s'est pas un instant arrêté à la pensée de décrire les paysages ou d'imiter le bruit des eaux. Les contemplations recueillies, les admirations enthousiastes lui ont inspiré

d'adorables mélodies^ des harmonies délicieuses, et il a traduit avec un rare bonheur, un sentiment poétique exquis, ses émotions, ses impressions dans la langue des sons, la plus pure et la plus idéale. Les titres sont venus s'ajouter au discours inusical, sans que le grand artiste, en écrivant ses belles symphonies ou ses ouvertures, ait eu préalablement l'intention arrêtée de faire de la peinture musicale ou d'ébaucher un drame sonore.

Une ouverture ou une symphonie caractéristique peuvent affecter une idée prédominante , un sentiment déterminé; c'est là une question d'inspiration et qui dépend du compositeur : mais entrer plus avant dans cet ordre d'idées, avoir la prétention de désigner les personnages et les épisodes d'un drame, même avec le secours des paroles, nous semble faire acte de lanterne magique musicale ; cette série de tableaux et d'esquisses nous paraît faire dévier l'art pur de sa haute mission. Les succès obtenus par plusieurs grands musiciens no sont pas, ce me semble, la glorification sans réponse de ce genre mixte, qui n'est ni la symphonie ni le drame.

Il en est de même de toutes les symphonies à programme : musique jAttoresque , descriptive, spécialement composée pour faire illusion, évoquer des visions plus ou moins précises dans i'esprit des auditeurs, incessamment préoccup-

pés de rapporter exactement au programme les effets de sonorité, de m.ouvements, de rhylhmes qui, dans la pensée du peintre musicien, expriment une idée rnusico-plastiqiie.

Le beau en musique, peut s'entendre de plusieurs manières, en caractérisant différents genres, différents styles de composition. Une belle symphonie qui n'est pas dans son cadre au premier plan d'un drame lyrique, où le mouvement et l'action doivent primer les ingénieuses et multiples combinaisons et transformations d'une idée musicale, pourra, en tant que symphonie et œuvre d'art, offrir le type du beau, sans pour cela être à sa place. La musique religieuse a aussi des formes de beauté qui diffèrent essentiellement de la musique théâtrale,

La gravité, la solennité et l'onction des mélodies d'une austère simplicité, dune suavité naïve, doivent s'unir étroitement au caractère et au sens des paroles. Les harmonies lentes, placides et soutenues, modulées dans les tonalités rapprochées du ton principal, ne doivent jamais procéder par surprise ; enfm les accents expressifs doivent s'équilibrer dans une juste mesure avec le sentiment et le style. Voilà quelques-unes des qualités qui constituent le beau musical dans le genre religieux.

Les vrais artistes, ceux qui aiment avec foi et conviction leur art, qui conservent avec

un pieux respect les saines et pures traditions des grands maîtres, ceux qui, sans s'immobiliser dans l'admiration stérile du passé, savent pourtant y trouver les précieux enseignements qui conduisent progressivement à une perfection relative plus élevée , admettent comme nous que la musique moderne dramatique et instrumentale est essentiellement variable de caractère, à! expression et à.^ forme. La musique est un art et non un dogme : toutefois nous croyons fermement que la musique spécialement religieuse j la musique liturgique en un mot, doit invariablement conserver le sentiment austère, moral et grave qui convient à la prière, et s'adapte si bien aux offices divins dans le plain- chant. Les chants de l'église, les hymnes adressés à Dieu, doivent planer immuables audessus des passions mauvaises, et ne subir aucune influence des goûts changeants de notre civilisation raffinée.

La musique dramatique moderne est tout particulièrement expressive et passionnelle, les nuances délicates et légères, les émotions douces et attendries trouvent certainement leur place dans la gamme complète des sentiments éveillés et des sensations perçues. Mais les maîtres du jour, ceux du moins dont les œuvres nous restent comme les types vrais de la pensée qui les incite et qui les guide , poursuivent, ce nous semble, un idéal moins

pondéré. L'art moderne est puissant^ mais mal équilibré, le sentiment tragique et déclamatoire tient trop souvent la place des inspirations venues du cœur, et qui sont l'écho de l'âme même de l'artiste; le talent, la facture et l'emphase ne suffisent pas pour créer des œuvres originales, personnelles, émues, vivantes qui s'imposent à l'admiration des contemporains et restent comme des modèles à suivre du vrai beau, de celui qui résiste aux fluctuations et aux caprices de la mode, de la vogue.

Les moyens d'expression particuliers à la musique sont moins variés, moins nombreux, moins précis que ceux inhérents à la parole; mais l'expression musicale gagne en intensité ce qu'elle n'a pas en étendue, elle va spontanément et directement au cœur; impuissante à parler à l'esprit la langue absolue du raisonnement, elle excelle h peindre par analogie de mouvement, les passions, et même jusqu'à un certain point les phénomènes de la nature ; car, c'est bien par un sentiment d'imitation, et en se servant d'éléments très différents, que la sonorité se substitue à la lumière, pour donner approximativement aux auditeurs la sensation progressive du jour qui se lève peu à peu, puis du soleil qui resplendit et illumine Thorizon. Ces effets de crescendo habilement conduits, s'élevant graduellement du pianissimo le plus

faible au fortissimo le plus formidable, ce dessin musical minuscule, qui va grandissant peu à peu, se répercutant, renforcé successivement par tous les timbres de Forchestre, s'unissant à la puissance d'un chœur nombreux, fait image, donne une poétique illusion aux oreilles exercées, déjà prévenues par un programme clairement exposé.

Nous Tavons déjà dit, nous le répétons : le beau en musique est un principe absolu, indépendant par ridée, parla forme, des sentiments étrangers à son essence toute spéciale. Mais on ne peut refuser à la musique le pouvoir d'éveiller en nous, par ses mélodies suaves et tendres, par ses chants énergiques et fortement rhythmés, des sentiments analogues au caractère expressif de la pensée musicale. Résumons ^ notre pensée : l'action virtuelle de la 'inusique est d'arriver à rame en frappant directement nos sens.

Il existe de nombreuses et admirables compositions musicales qui n'ont pas pour visée l'expression d'un sentiment déterminé ; J.-S. Bach, Em. Bach, Hsendel, Haydn, Mozart et Beethoven lui-même ont écrit leur musique de chambre, la plupart de leurs grandes œuvres instrumentales, sans penser à traduire en musique une pensée étrangère à leur art.

L'expression effective et directe de senti-

ments déterminés par Taction seule de la musique est la doctrine soutenue, préconisée par la plupart des écrivains qui ont traité les questions d'esthétique musicale. Cette immixtion abusive du sentiment a été combattue avec beaucoup de clarté et de logique par un professeur de Vienne, M. E. Hanslick; mais le savant critique, tout eu formulant cet axiome : que la musique peut se suffire à elle-même, vivre de sa vie, et 7i est pas un moyen servant à F expression des sentiments et des pensées, affirme aussi, qu'en dernière analyse , le beau reposera ^toujours sur l'évidence immédiate du sentiment, qui est par analogie du beau en peinture, l'expression, la vie dans un portrait, l'âme de l'artiste passant dans son œuvre (1). On peut sagement conclure des deux doctrines comparées, qu'il est bon de ne pas accorder au sentiment une omnipotence absolue dans toutes les questions d'art que l'analyse, la raison, la philosophie peuvent expliquer. Mais si Faction directe et déterminée de la musique repose sur l'ébranlement nerveux produit sur notre organisme par des effets de sonorité et de rhythmes, effets purement physiques, il faut reconnaître avant tout que la beauté des mélodies, le caractère expressif des idées^ la richesse

(1) Essai de réforme de l'esthétique musicale, Ed. Hanselick. Traduction de Cli. Bannelier, Ed. Braodus.

des harmonies, la diversité des rhythmes s'adressent au cœur, à l'imagination, à la partie éthérée de notre être, qui vibre à l'unisson des sentiments exprimés par le musicien inspiré.

La musique agit directement sur les sens, spéculativement sur l'esprit; mais, si son influence est immédiate sur le système nerveux, si elle excite ou calme l'agitation suivant la nature des idées musicales exprimées, on ne peut lui dénier une action très vive sur les affections de l'âme.

La musique parle aussi à l'intelligence des auditeurs délicats qui, par leur éducation spéciale ou technique, sont aptes à discerner, comprendre et juger les beautés d'une œuvre, sont capables d'apprécier et de sentir la puissance d'inspiration, l'originalité et la mise en action des idées musicales. C'est par affinité à nos sentiments que nous disons d'une composition qui répond à l'état de notre âme par la nature de sa mélodie, par ses accents, par son rhythme, que cette œuvre est tendre, triste, langoureuse, héroïque ; la musique ne peut exprimer d'une manière définie ces sentiments, mais elle est dolente, alanguie, énergique, animée; elle éveille et suscite en nous des sensations qui répondent aux sentiments qui nous agitent : de là cette définition trop large et cette prétention d'exprimer toute la gamme des senti-

ments humains. Le vague et l'indéfini de la musique, voiJà son charme et sa poésie spéciale.

Page 1