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RAPPORTS DE LA MUSIQUE AVEC LES ARTS PLASTIQUES

Bu jour où sa pensée s'est élevée vers l'Éternel pour glorifier sa puissance , l'homme a voulu exprimer l'adoration, la crainte ou la reconnaissance , en édifiant des temples et des autels aux personnifications mystiques des grandes forces naturelles. Chaque peuple a construit ses temples suivant des données différentes, mais non contradictoires, portant l'empreinte de sa foi et de ses mœurs. Il en est de même pour les productions d'art qui varient de formes et de types, conservant la marque indélébile particulière à la zone qui les a vues naître.

La parole modulée, chantante, a dû s'affirmer du moment oii l'homme à bégayé. Les formules de langage, la joie et la douleur, l'amour et la colère, ne pouvant s'exprimer sur le même ton, sur le même mode, il a fallu recourir, dès le principe, aux intonations modulées, aux inflexions, aux accents; tel a été bien certainement le point de départ de la déclamation, les origines de la musique vocale. Art très imparfait et rudimentaire à ses débuts, mais qui a dû pré-

céder la sculpture et la peinture qui affirment déjà une civilisation plus avancée. Toutes les inductions portent à reconnaître l'union primordiale de l'intonation chantante, donnée à la parole déclamée, à la poésie récitée, mais il existe des rapports aussi étroits, aussi immédiats entre la musique et les arts plastiques. Tous les arts ont un même idéal, la même affinité de sentiments, tendent au même but : l'expression du vrai et du beau.

En faisant la conquête pacifique du vieux monde païen, l'idée chrétienne, la bonne parole que les premiers apôtres voulaient faire germer parmi les déshérités, les esclaves, ne tint nullement à s'affirmer par la construction de monuments spéciaux, symbolisant la foi nouvelle. En renversant les autels élevés par le paganisme aux faux dieux, le christianisme conserva les anciens édifices en les consacrant aux cérémonies du culte. Les premières églises construites en Orient furent édifiées sur le modèle des temples et des synagogues.

La division de l'empire Romain en empire d'Orient, en empire d'Occident, fit, de Bizance et de Rome, deux capitales, deux centres d'autorité, dont l'action très différente réagit d'une manière sensible sur la religion et sur les arts. Rome, plusieurs fois ravagée par les invasions successives des barbares, cessa pendant plusieurs siècles d'être le centre lumineux des arts, et

Byzance exerça une action prépondérante sur la marche progressive delà civilisation. A partir des empereurs Constantin et Justinien, les églisesbyzantines, expression de ridée chrétienne triomphante, et manifestation puissante du génie artistique oriental, affirmèrent un style particulier. Ces empereurs et leurs successeurs mirent leur gloire à faire construire de nombreuses et vastes églises, où, comme dans le temple bâti par Salomou, ils entassèrent les matières précieuses, l'or et l'argent massif. Autels, candélabres, vases sacrés, tout était du plus riche métal et incrusté de pierres fines. Ces trésors accumulés excitèrent à plusieurs époques les convoitises des barbares, et hâtèrent la fin de cet empire qui s'effondra comme l'empire Romain, par la dissolution des mœurs ; la Rome antique, sortit enfin vivante de son linceul de ruines, et rayonna de nouveau sur le monde par la puissance de l'unité chrétienne et par sa suprématie dans les arts.

Or, on ne peut le nier, il existe des rapports harmonieux très étroits entre le style architectural du temple chrétien et le caractère, le sentiment de la prière chantée, psalmodiée. La noble et austère simplicité du plainchant, ses accents d'un charme profond, d'une exquise suavité et parfois d'une âpre énergie, ont la plus grande affinité avec l'aspect imposant, recueilli, mystérieux de nos églises

romaues ou gothiques, aussi comprenons-nous fort bien l'impression de tristesse et de répulsion qu'éprouvent les artistes croyants, lorqu ils ont la douleur d'entendre à l'église de la musique en désaccord formel avec 1 idée religieuse, des improvisations de mauvais goût sur des motifs d'opérettes, doubles profanations de Tart et du temple.

Mais, tout en reconnaissant au plain-chant une majesté incomparable, il faut savoir admirer les œuvres religieuses, messes, oratorios, scènes bibliques, antiennes^ Te Deiim, psaumes, de Palestrina, Marcello, J.-S. Bach, Ilaendel, Haydn, Mozart, Gherubini, Lesueur, Beethoven, Rossini, Mendelssohn, Verdi. Ces titans de l'art musical ont, eux aussi, en s'inspirant de ridée chrétienne, édifié des monuments religieux de grand style, des peintures sonores pouvant rivaliser avec les fresques de Michel- Ange et de Raphaël. On peut dire encore de leurs créations quelles sont architecturales; car en continuant la comparaison et sans rien exagérer, il est facile de reconnaître que la conception et le plan de leurs œuvres otfrent les plus admirables proportions, tant d'unité dans l'ensemble et les détails, tant de perfection dans r édifice harmonique, que le plus habile et savant architecte ne saurait mieux faire.

Les compositions musicales, de même que toutes les œuvres d'art qui s'adressent au pubhc

et demandent son appréciation, son jugement, veulent être entendues dans des conditions spéciales, dans le milieu qui convient le mieux à leur nature, à leur caractère; la musique religieuse doit être réservée à Téglise, les fragments dramatiques, les œuvres lyriques qui demandent 1 action, au théâtre; la musique de chambre etlessoli, au public intime du salon. Faire exécuter par quarante virtuoses une œuvre spécialement composée pour quatre artistes, nous semble une anomalie, une faute contre le goût. ?s 'imitons pas en cela les Romains qui, sous prétexte de faire plus grand en copiant Fart grec, altéraient les proportions, changeaient les lois d'équilibre.

Les œuvres artistiques, quelle qu'en soit la nature, musicales ou plastiques, doivent donc, pour conserver leur charme, leur intérêt, s'harmoniser parfaitement avec le milieu où elles se produisent. Xos admirables églises sont bien le centre par excellence où doivent s'épanouir tous les arts. L'éloquence, la peinture, la sculpture, la musique, s'unissent dans un ensemble incomparable pour glorifier Dieu, l'adorer dans son temple suivant les traditions, suivant les dogmes et les lois théologiques. La musique aux époques de foi vivace, ne pouvait être que le chant grégorien dans sa pureté native ; c'est ainsi du moins que nous comprenons l'intervention efficace des chants religieux apportant

leur concours actif aux solennités du culte. Aux temps chrétiens byzantins, romains ou du moyen âge qui exprimaient d'une manière si grandiose, si imposante, l'idée qui devait conquérir le monde, il fallait unir inévitablement la prière, la parole chantée, à cette puissante mélopée antique dont l'audition avait une merveilleuse influence sur les masses populaires. C'est ce qu'ont parfaitement compris les saints pasteurs, saint Ambroise et saint Grégoire, en codifiant les recueils de prières chanjtée^ sur les types et les modes hébreux et grecs. I La statuaire, l'expression idéahsée des types idivins et humains créés parla sculpture, est la manifestation la plus parfaite, le but le plus élevé de l'art sculptural. Comme le créateur suprême, c'est par la reproduction expressive et vraie du type humain, de la forme animée par l'esprit, que le sculpteur, qui a conçu, vu son modèle non seulement avec les yeux du corps, mais encore par la pensée interne, doit idéahser toute reproduction ie la nature, s'il veut imprimer à son œuvre un :achetd'originahté, un style personnel.

Quant aux origines de la peinture, comme celles de la musique, elles ne sauraient être ixées avec précision et elles restent dans le iomaiue des légendes mythologiques. Mais tout Dorte à croire que les progrès de la peinture se confondent avec ceux de la sculpture, tous les progrès de la musique se hent plus étroitement

avec ceux de Fart poétique. Les grands maîtres de l'autiquité décoraient leurs statues dornements coloriés et d'incrustations de pierres précieuses. La peinture, primitivement monochrome, a du être à ses débuts une imitation des bas reliefs, au dessin ferme et hardi. Les vases étrusques, si bien décorés, nous donnent assez exactement le reflet du style des maîtres de Tantique Grèce, de belles lignes, une grande puretéi de dessin, la beauté et l'élégance des formes,; toutes qualités procédant de l'art sculptural. Les nombreux spécimens retrouvés sous les cendres d'Herculanum et de Pompéï, ont permis de reconstruire, avec preuves à Fappui, l'histoire de la peinture décorative, sinon celle des œuvres de grand style, anéanties, détruites par les ravages du temps ; malheureusement pour rhistoire de lart musical antique, les documents évoqués par nos très érudits archéologues, se réduisent à quelques formules peu importantes d'hymnes et de chansons grecques. Nous n'en contesterons ni rauthenticité, ni la valeur, mais, à vrai dire^ ces témoignages nom semblent insuffisants pour établir avec certitude le degré d'avancement de l'art musical chez lej Hellènes et ne prouveraient nullement qu'ih aient pratiqué l'harmonie, pas plus que leur; peintres n'ont connu les lois de laperspective,le! effets d'ombre et de lumière, le clair-obscur, etc « La musique est la plastique de l'ouïe, comm»

le dessin, la peinture et la sculpture sont la plastique de la vue. La musique revêt d'un corps aérien la pensée immatérielle ; ce corps, cette forme donnée à ridée, ce verbe chantaut échappe à l'œil, mais saisit, frappe le sens le plus subtil le plus délicat, l'ouïe. Pour traduire sa pensée, exprimer ses conceptions artistiques, le peintre a deux éléments, le dessin et le coloris. Le peintre dessine sur une surface plane le modèle idéalisé dont il exprime l'image, limite les contours. Le dessin est aussi impérieusement nécessaire au sculpteur qui dessine en relief, qui donne une forme nette, précise, un corps animé et pensant à la nature humaine. »

Dans une œuvre musicale, l'harmonie qui colore de ses accents variés le dessin mélodique, l'idée, l'inspiration, a pour le musicien la même fonction que le coloris pour le peintre. Si le dessin traduit directement la pensée du peintre, c'est le coloris qui donne à la forme déterminée, exprimée par le dessin, la surface, le rehef, la sensation du réel. Le musicien compositeur doit combiner, dans de justes proportions, l'idée mélodique, l'harmonie et le rhythme ; il doit fondre ses éléments principaux dans un ensemble parfait sans faire prédominer aucun d'eux au détriment des autres. Les mêmes principes peuvent aussi exactement se formuler pour la peinture et la sculpture. Le dessin d'abord, l'idée expri-

mée par les lignes et les contours limités, ensuite la forme, le relief, l'expression rendue sensible parle coloris, le relief, le modelé : enfin le mouvement, l'action, la vie donnés à l'image exprimée ; Tart doit spiritualiser la forme, Finspiration et la pensée doivent prévaloir sur la sensation.

La forme extérieure, quelque parfaite qu'elle soit, sans l'idée, sans l'inspiration, c'est la décadence de l'art. Pour créer une œuvre, il faut avant de la traduire d'une manière sensible, palpable, la concevoir, la penser, la mûrir; il faut porter en soi un modèle idéal, le contempler, y croire. Toute puissance créatrice s'éteint faute de croyances, et bien rarement l'esprit de doute et de scepticisme s'est emparé de l'âme des grands artistes.

La fonction de la forme est de rendre présent à l'esprit le modèle idéal. L'œuvre de l'artiste est de s'efforcer de reproduire, au point de vue du vrai et du beau, sous des formes matérielles mais idéalisées, les modèles choisis. C'est en incarnant l'idée divine, la création, que l'artiste s'élève jusqu'aux plus hautes conceptions. Le vrai et le beau résidant essentiellement dans l'idée, dans le type, et non dans la forme qui manifeste le type. Rechercher la forme pour la forme même, c'est réduire l'art à un de ses éléments, Id, forme pure sans l'idée, sans l'expression, c'est non-seulement mutiler l'art, mais le détruire en le matérialisant.

Nous venons de le dire : la musique est la plastique de l'ouïe, mais l'idée exprimée, sensible à l'ouïe, appréciable cà Tintelligence de l'artiste qui sait analyser la forme^ le contour donné h l'idée musicale peut ne traduire que très imparfaitement un sentiment. L'action immédiate de la musique est d'émouvoir et d'impressionner ; ridée musicale, privée du secours de la parole ne peut spécifier une pensée, exprimer d'une façon nette, précise, une action déterminée. La musique donne virtuellement des sensations tout en restant dans le vague, elle impressionne tout particulièrement ceux qui sentent vivement, mais parle moins clairement à ceux qui pensent et analysent leurs émotions au lieu de s'y abandonner. La musique ouvre un champ très vaste à l'imagination, mais sans rien spécialiser.

Les peuples de l'antiquité ont eu, comme les peuples modernes, lapassion des spectacles, des divertissements de tout genre. Les Grecs et les Romains avaient des théâtres à ciel ouvert pour leurs tragédies et leurs comédies^ et des" cirques, des arènes pour les jeux^ les luttes, les combats de gladiateurs. Ces édifices comportaient, d'immenses proportions chez les Romains, qui, en toutes choses, tenaient à donner le sentiment de leur puissance par des monuments d'un caractère imposant.

Le peuple grec n'ayant pas la même préoccupation, eut des théâtres de moindres dimcnsious,

mais en revanche d'admirables tragédies et des comédies modèles. L'architecture des monuments, construits non en vue de prélever un droit sur le goût du peuple, mais pour le moraliser, l'instruire ou le divertir, ne devait nullement ressembler à nos salles de spectacle moderne. Le théâtre, dans ces démocraties où la vie publique tenait une si large place, était surtout un enseignement ou une critique mordante, satyrique des mœurs du temps et des personnages qui avaient eu le malheur de perdre la faveur publique. Les historiens de l'antiquité et les musiciens archéologues nous parlent bien de l'intervention fréquente du peuple prenant part à l'action dramatique, mais les chœurs des tragédies de Sophocle et d'Eschyle étaient certainement déclamés, et non chantés comme ceux dont Mendelssohn, Massenet, Gounod, ont enrichi les tragédies modernes calquées sur l'antique. Les drames mythologiques et sacrés mélangés de chants, de chœurs et de danses, que ■ les Iialiens, nos premiers inspirateurs dans Fart théâtral comme dans tous les autres, avaientpour but de faire revivre le grand style des maîtres de l'antiquité; mais' leurs poètes, leurs écrivains et leurs musiciens, compositeurs et exécutants, étaient-ils bien à la hauteur de cette œuvre de renaissance qui eût voulu des collaborateurs de génie.

La danse, dont nous nous sommes déjà occu-

pés plus explicitement, est un art complexe qui comprend le goût, l'attitude, l'expression, l'harmonie des mouvements; la danse exige la souplesse, la légèreté, la grâce, une volonté soutenue dans l'action. Les peuples de l'antiquité, et tout particulièrement les Grecs qui pratiquaient avec passion tous les exercices aptes à faire valoir l'agilité, la force, et capables de donner au corps humain son développement normal, des formes bien accusées, tenaient la danse en haute estime. Ainsi que la musique et la poésie, la danse prenait part à toutes les fêtes publiques ou privées^ elle exprimait toutes les joies, toutes les douleurs. Sans la musique et le rhythme, la danse reste une action automatique. L animation, l'expression, la vie lui font défaut; c'est un beau corps auquel manque l'âme et la pensée. Souvent esclave de la parole, la musique commande en souveraine à la danse. Mais ces rapports de subordination ou de prédominance, le compositeur vraiment maître de son art sait les faire servir à un ensemble parfait, en se phant avec tact et habileté aux exigences forcées, aux principes absolus qui font loi; c'est ainsi que tous les arts, en s'unifiant dans la recherche du vrai et du beau, tendent au même but, c'est-à-dire à l'idéale perfection.

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