DES FORMULES ET DE L'ORNEMEN- TATION
Le discours musical, ainsi que la langue parlée, emploie assez fréquemment des phrases courantes, certaines formules de convention, éléments secondaires qui varient à l'infini suivant le lieu, les époques et la fantaisie des musiciens, compositeurs ou virtuoses. Ces tournures de phrases, ces cadences périodiques, ces terminaisons souvent répétées sont du domaine de tous, et changent de types suivant le goût du public ou le caprice de chanteurs à la mode. Ces formules donnent exactement la date de production d'une œuvre, et les compositeurs qui emploient trop facilement ce procédé, s'exposent à voir leurs ouvrages vieillir et se démoder avant l'heure.
Sans proscrire d'une façon absolue les formules et l'ornementation, éléments secondaires dans Fart d'écrire, les compositeurs soucieux de mettre au jour desœuvres durables et conscients de leur force, n'ayant nul souci de flatter le faux goût du public, usent avec une extrême discrétion de ces petits moyens. Plutôt que de parler une langue banale à la portée des foules
ignorantes, ils écrivent pour eux-mêmes, pour quelques intelligences d'élite, et en travaillant pour eux ils sont certains de travailler pour l'universalité, car le génie est l'expression de tous dans un temps donné. Ainsi peut s'expliquer l'immense production de J.-S. Bach, de Haydn, de Mozart et de Beethoven, ces dieux de la musique.
Plusieurs maîtres de génie n'ont pas évité dans leurs ouvrages l'emploi des formules usitées de leur temps, ou par eux créées : Haendel, Mozart, Rossiniont euleurs formules préférées, leur mode de conclure, leur manière de signer, mais les petites taches du soleil ne ternissent pas sa splendeur, n'altèrent pas lahrillante clarté de ses rayons. Il y a un abîme entre la forme et les formules , c'est par la forme et le style que les maîtres affirment leur individualité, mais c'est par l'emploi mal réglé des formules que les compositeurs se vulgarisent et perdent leur véritable originalité.
Les modes d'ornementation employés pour agrémenter la mélodie, varient aussi d'une manière très sensible suivant les époques et les styles prédominants. Pourtant ces modifications des fioritures mélodiques sont moins fréquentes que les changements des formules courantes, trop souvent employées par les compositeurs qui n'ont pas un style personnel. Enprincipe, les ornements ont pour but d ajouter à la
force expressive, d'embellir le contour des phrases mélodiques, ou encore de montrer la bravoure des virtuoses et d'augmenter Teffet, trop souvent hélas! par des moyens que réprouve le goût, si les ornements ne procèdentbien exactement du style de l'œuvre.
Les ornements mélodiques ont été fort à la mode aux xvu* et xvm* siècles, et la nomenclature de ces fioritures vnriées se trouve dans les méthodes instrumentales et vocales du siècle dernier. MM. Th. Lemaire et Lavoix fils, dans leur Histoire de l'art du chant, et A. Mereaux, dans ses clavecinistes, donnent une table minutieuse et la traduction exacte des signes et abréviations qui ont été employés par les maîtres des différentes écoles. Les méthodes des grands clavecinistes, violonistes, italiens, français, allemands, flamands et anglais, contiennent aussi de curieuses instructions sur la manière d'interpréter les ornements usités et sur l'effet produit. Les instruments se perfectionnant et l'art vocal devenant progressivement plus expressif, plus large, plus naturel, on a peu à peu renoncé à l'emploi excessif des ornements qui ont eu pourtant leur raison d'être, mais qui, tout en sharmonisant avec le goût et le style d'une époque, et leurs procédés d'embellissement, tendaient au maniérisme.
La musique au xix* siècle ne comprend qu'un très petit nombre de fioritures; les com-
positeurs modernes ont à peu près renoncé à l'emploi des signes d'abréviation, des petites notes traditionnelles écrites en caractères minusculejs, dont l'interprétation arbitraire varie suivant le caractère, le mouvement, le style et la date de la composition. Pour être certains d'obtenir une exécution répondant à leur pensée, ils ont voulu des ornements mélodiques mesurés et accentués comme faisant partie intégrale de la phrase. Les virtuoses célèbres de notre époque, ceux du moins qui se font honneur d'interpréter les concertos symphoniques anciens et modernes, ont un précieux moyen de prouver leur habileté d'exécution et leur science de compositeur; ils écrivent, et parfois aussi ils improvisent à la péroraison musicale, au moment de conclure, un ou deux points d'orgue développés, résumant d'une manière brillante la pensée dominante et les traits brillants de l'œuvre. Cest ainsi que procédaient Mozart, Beethoven, Hummel, Mendelssohn, et, de nos jours, Hiller, Saint-Saëns, Reineck, Listz, Delaborde, Planté, Ritter, Diemer, Duvernoy, de Bériot, etc., etc. C'est faire acte à la fois de virtuosité transcendante et de science musicale.