NATIONALITÉ MUSICALE RUSSE
L'éducation musicale du peuple Russe a été en partie formée par les fréquentes auditions des opéras italiens et français, mais aussi, par l'influence vivace des maîtres allemands, chefs d'orchestres, professeurs et virtuoses, qui occupent depuisprès d'un siècle tout le haut enseignement musical. Leur action incessante se retrouve partout, dans l'exécution de la musique de chambre, comme dans la formation et la direction des orchestres ; jusqu'en 1836 la musique nationale slave est uniquement affirmée par ses chants populaires et ses airs de danse.
Mais depuis cette époque, plusieurs manifestations importantes ont prouvé que les musiciens russes, en petit nombre encore, ont des aspirations dramatiques très élevées, et que plusieurs possèdent la science symphonique à l'égal des maîtres allemands de l'école moderne.
C'est à partir de 1830 que le mouvement national artistique et littéraire de la nation russe s'est particulièrement affirmé en cherchant à échapper aux influences étrangères, aux courants italien, français et allemand, qui régnaient souverainement et s'étaient substitués au sentiment
national. Tous les grands virtuoses français, et aussi nos compositeurs, ont reçu en Russie l'accueil le plus empressé, le plus sympathique. Steibelt, Boieldieu, Adam, Berlioz, etc., etc., qui ont séjourné en Russie, ont tous rendu témoignage deraccueilaffectueux, fraternel^ fait àleurs personnes et à leurs œuvres, applaudies avec enthousiasme par unpublicinteUigent et charmé. La littérature française et notre théâtre sont toujours en grande faveur, et nos artistes dramatiques y sont choyés, acclamés avec un discernement remarquable.
La race slave, si heureusement douée pour la poésie et la musique, aura, nous n'en doutons pas, des compositeurs et des littérateurs qui, comme Werstowski, Chopin, Glinka, Poukine, Gogol. Tourguenief, Rubinstein, sauront affirmer brillamment le goût et les tendances des générations nouvelles pour un art national. Glinka a le premier, parmi les compositeurs d'origine russe , essayé de créer une musique empreinte du sentiment des mélodies populaires, aux chants mélancoliques, religieux, d'un accent si naturel, si naïf, si vrai.
C'est à lui qu'il faut attribuer la généreuse initiative d'une musique nationale russe. Le bel opéra la Vie pour le Tzar en est l'affirmation la plus sincère. Tout enfant, Glinka s'était épris d'un goût très vif pour les chants slaves; après un assez long séjour fait en Italie, Far-
dent mélomane acheva ses études et son éducation musicale sous l'habile direction du célèbre contrepointiste Dehn, de Berlin. Amateur très intelligent, mais homme du monde et de plaisir, Glinka, malgré les entraînements de la vie et les distractions des voyages, conserva très vivaces les impressions de jeunesse, son amour pour les chants nationaux. L'œuvre dramatique de Glinka ne comprend que deux ouvrages lyriques la Vie pour le Tzar et Rmslan et Ludmilla, mais ces deux ouvrages par leur valeur intrinsèque, par leur puissante originalité et tout particulièrement, par leur influence initiatrice d'une musique russe, suffisent pour classer Glinka parmi les maîtres, au style individuel et d'un génie novateur; à ce point de vue il est très intéressant de lire la belle étude sur Glinka par Gustave Fouque, publiée par le Ménestrel. Bien souvent j'ai entendu exprimer le regret que ses deux ouvrages, brillante manifestation d'un art à son aurore, ne soient pas exécutés à Paris ; à la fm de l'année de 1878 un richissime amateur russe, M. Yon Dezorvies, a fait exécuter dans sa villa, près Nice, la Vie pour le Tzar.
Notre ami G. Fouque, aussi parfait écrivain qu'excellent musicien, a donné dans son intéressante étude sur Glinka le compte rendu de cette exécution à huis-clos du chef-d'œuvre du maître. Cette relation sommaire, mais très élogieuse, écrit sous l'impression d'un enthousiasme sin-
cère, énumère les qualités de premier ordre qui caractérisent cette belle partition, dont bien souvent Gustave Bertrand me parlait, lui aussi, avec une vive admiration.
Les deux partitions (orchestre), la Vie pour le Tzar et Russlan et Ludmilla, ont été gravées à Moscou parles soins delà sœur de Glinka, M""^ Schestakoff, secondée dans cette pieuse mission par un petit groupe d'artistes, admirateurs convaincus de la beauté et de l'importance de Fœuvre de Glinka comme fondateur du style musical Russe ; un recueil de 17 mélodies et recuerdosde Castilla aussi été publiées avec un grand luxe d'édition et un soin minutieux. Les pensées musicales de ces œuvres vocales, réunies en recueil, n'ont pas un cachet prononcé d'originalité ; le coloris italien et les formules d'accompagnements si admirablement employées par F. Schubert, indiquent sous quelle influence Glinka a écrit ces mélodies. Mais ces petites fantaisies musicales, ces souvenirs d'album, n'expriment nullement la note caractéristique du style de Glinka; son chef-d'œuvres, celui qui seul suffit pour assigner à son auteur une place dans l'histoire de l'art musical slave, est la Vie pour le Tzar, partition de premier ordre qui renferme des pages admirables, des chœurs d'une grande énergie, d'une puissante sonorité. Un souffle religieux et patriarcal domine dans ces beaux ensembles, où souvent Temploi des anciennes
tonalités, des modulations du mineur au mineur, et aussi Tintervention du style fugué et d'imitation donnent un caractère de vigueur et d'originalité tout particulier. Les inspirations mélodiques de cette œuvre lyrique sont d'un sentiment expressif très profond et très vrai. Glinka affectionne le travail harmonique, mais ses modulations fréquentes soni toujours naturelles. La marche triomphale du troisième acte et le chant final sont des pages splendides, d'une puissante simplicité et d'un caractère grandiose. Il faut aussi admirer l'ingéniosité avec laquelle le compositeur a su nuancer les airs nationaux russes et polonais, le sentiment mélancolique des premiers et l'allure déterminée, chevaleresque des seconds.
A l'heure présente, Rubinstein a l'insigne honneur de personnifier Fart musical russe; nul musicien n'est plus capable que ce maître, compositeur et virtuose du plus haut mérite, de faire progresser l'œuvre nationale d'un art lyrique russe, et ce résultat sera bien certainement obtenu si ce vaillant compositeur, s'inspirant de la littérature des poètes moscovites, traite des sujets lui donnant la possibilité de mettre en œuvre les qualités distinctives et originales de la race slave.
Les théories wagnériennes et le nouveau système de musique dramatique dont le maître de Beyreuth a voulu doter l'Allemagne, ont fait ger-
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mer en Russie une secte musicale qui va bien au delà comme audaces harmoniques et romantisme baroque, du système préconisé et mis en œuvre par Wagner. Mais la folie même de ces efforts doit rassurer quant à leur durée ; dans un chapitre très étudié sur la nationalité musicale russe, notre ami regretté G. Bertrand, qui avait fait un long séjour dans le pays et étudié sur place les instincts, les tendances, les affinités de la musique slave, affirme que le génie créateur de cette race vivace se cherche encore, mais s'affirme chaque jour. L'influence wagnérienne dans le dilletantisme russe est plutôt, dit-il, affaire d'amour-propre que question de tempérament ; la petite secte de novateurs va aux extrêmes comme les nihilistes. Quant aux compositeurs nationaux dont les ouvrages, autres que ceux de Werstowski, Glinka, Rubinstein, sont au répertoire, G. Bertrand cite avec grand éloge Seroff et Dargomijski, puisKrospokolski, Kachperofl", etc.
NATIONALITL MUSICALE FRANÇAISE
De tout teii'ps il va eu un style musical particulier au génie national français. Les vieilles chansons populaires, les poésies déclamées par les ménestrels, les hymnes, les complaintes, les romances, le-s airs provenceaux, hretons, normands, etc., etc., prouvent que l'inspiration mélodique ne nous a été nullement refusée; mais l'éducation spéciale, une direction inteUigente donné aux instincts populaires, nous ont manqué pendant plusieurs siècles. Enfm, grâce à l'initiative et au dévouement de musiciens passionnés pour la vulgarisation des études musicales, l'enseignement mélodique s'est généralisé, a poussé de profondes racines ; le goût musical s'est formé, élevé, et la France est entrée dans le courant artistique ; la musique obéit dans ses manifestations aux lois générales qui régissent les arts, seulement les qualités spéciales et caractéristiques varient sensiblement en raison du milieu social oii se produisent les idées, l'inspiration et l'individualité diffèrent suivant le tempérament et le degré de civilisation. Les hommes de génie qui dirigent le courant des idées, marquent l'étiage du progrès, par la création de
chefs-d'œuvre à chaque période de l'histoire des arts. Ces hommes providentiels , servant de types, de modèles, forment souche, et leurs œuvres font école.
Les grands centres artistiques delà civihsation moderne ont été, à partir du xni^ siècle, la Flandre, l'Italie, la France, l'Allemagne. Du xm*' au xvi% les maîtres flamands et français, les docteurs ès-sciences musicales, eurent par leur enseignement et par leurs traités spéciaux sur Fart du contrepoint, une réelle autorité. Palestrina, :j'ii devait immortaliser son nom par la création d'un style si parfait qu'il a semblé inimitable, fit son éducation musicale sous la direction de Goudimel, célèbre maître français du xvi^ siècle, qui a fait école par son enseignement et par ses œuvres. Mais à partir de Palestrina, Festa, Nanini, maîtres d'une pléiade de musiciens illustres, le génie italien rayonna d'un éclat sans pareil dans tous les genres : religieux, dramatique, vocal, instrumental. Il y eut à partir du xvi^ siècle non seulement un style national italien, mais plusieurs écoles célèbres par la production féconde, incessante, de chefs-d'œuvre artistiques et littéraires. Rome, Florence, Naples, Venise, Bologne, Milan, Padoue, Sienne, etc., etc., eurent leurs académies, leurs conservatoires, leurs musées.
Une erreur généralement admise comme une vérité indéniable, est de croire à une apti-
tude spéciale des peuples qui ont plus particulièrement excellé dans la culture des arts. On affirme chaque jour que cette supériorité est due exclusivement aux facultés innées, particulières à certaines races. Nous repoussons formellement cette théorie absolue des nations prédestinées. L'intelligence et le sentiment du beau, dans des arts et dans les lettres, ne sont pas dévolues comme un monopole, comme un apanage héréditaire, à des peuples privilégiés ; ne peut-on pas affirmer au contraire, que ces prétendues aptitudes innées sont le fait d'une éducation lente, progressive, et dues à l'action toute puissante des mœurs, des habitudes, du milieu social, et de la civilisation ? est-ce que les peuples de l'antiquité, dont nous admirons encore les chefs-d'œuvres sont restés les dépositaires immuables des lois et des principes du beau? — Les nations ainsi que les individus subissent fatalement l'inexorable loi de l'évolution et de la dégénéressence. Mais la force de la routine est telle, que l'on proclame toujours comme une vérité irréfutable que les Italiens sont spécialement doués pour la musique mélodique, que les Allemands ont une supériorité incontestable pour la musique instrumentale et le sentiment des fortes harmonies, et que l'esprit français brille plus particulièrement dans les œuvres littéraires et d'imagination. Le vieux mot de Jean-Jacques : « les Français ne sont pas organisés pour la musique. »
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a toujours cours malgré les nombreux chefsd'œuvre dramatiques qui glorifient l'école musicale française, malgré la très grande habileté de nos orchestres et la célébrité de nos virtuoses iustrumentistes et chanteurs. L'éducation musicale de la nation a merveilleusement progressé depuis un siècle, et nous sommes convaincus que, grâce aux nombreuses écoles de chaut et aux habitudes musicales prises dès l'enfance et continuées chez les adultes , la France est en voie de devenir une de ces nations prédestinée?» pour la musique, à moins toutefois que la folle passion de la politique et des questions humanitaires n'arrive à tout absorber, et n'anéantisse le goût des arts, Tamour du beau. Espérons que les nihilistes, les anarchistes ne feront pas école^ et resteront à l'état de sectaires ; car si par malheur leurs idées venaient à prédominer, nous retomberions dans la barbarie, et rinstinct de défense et de préservation seraient Tunique préoccupation de la société en détresse. L'instinct de race et les prédispositions natives ont une action indéniable sur les progrès artistiques d'une nation, mais le mode d'éducation élémentaire et progressif reçu, a certainement aussi une influence très grande et modifie très sensiblement le point de départ d'organisation et de tempérament. Les Italiens n'ont pas plus le monopole du chant et de l'inspiration mélodique que les Allemands ne possèdent à
regard des autres peuples 1h monopole de la musique instrumentale et des fortes harmonies. Depuis plus d'un siècle le génie musical français a mis à néant Tarrêt de Jean-Jacques Rousseau, (des Français ne sont pas doués et organisés pour l'étude de la musique, ils ne seront jamais musiciens. »
A l'heure actuelle, toute vanité nationale mise de côté, c'est bien la France qui est à la tète du mouvement musical, soit dans lart dramatique ou dans le genre symphonique. La pléiade nombreuse des grands maîtres itaHens et allemands a germanisé et italianisé le monde musical pendant deux siècles, mais aujourd'hui la musique dramatique française et notre école de symphonistes, non seulement rivalisent, mais donnent l'exemple, les modèles à suivre. Réservons toutefois les deux grandes individualités qui personnifient à l'heure présente les deux nationalités d'outre-Rhin et d'outre monts : Richard Wagner et Verdi.
De tout temps le génie français s'est affirmé dans la littérature; les mêmes critiques qui veulent bien admettre notre supériorité dans les œuvres d'imagination et d'esprit, nous dénient le don d'invention musicale, et pourtant, si dans notre passion d'éclectisme pour le beau nous admirons avec la même ardeur les chefs-d'œuvre des écoles allemande et italienne, nous n'en restons pas moins français, nous conservons
l'individualité caractéristique de notre race, qui toujours a excellé dans Tart de fusionner les écoles et les styles, sans toutefois renoncer à sa propre originalité. Lors des premiers essais d'opéras français par labbé Perrin, librettiste, et Cambert, ce musicien de haute valeur traitreusement dépossédé par les intrigues du Florentin Lully, il fut bien entendu que les ouvrages représentés ne seraient pas les pastiches des compositions italiennes, ne procéderaient pas des écoles de Rome ou de Venise, mais seraient des tragédies en musique, des comédies à ariettes, des pastorales, des divertissements, suivant le goût et le style français ; où la vérité expressive, le caractère des personnages, l'effet scénique, ne seraient jamais sacrifiés à la virtuosité, où l'inspiration, l'esprit, l'intelligence et le savoir du musicien, devraient mettre tout en œuvre pour donner au drame lyrique la couleur expressive, le caractère approprié aux situations.
Les nombreux ouvrages de Lully, dont l'éducation de compositeur fut faite par les maîtres de chapelle de Louis XIV, sont tous écrits dans le style français; les récitatifs et les airs d'un sentiment expressif très juste, restent encore des modèles admirables de vérité déclamatoire. Mais un très juste hommage rendu à l'esprit particulier à notre langue, à la supériorité de notre drame lyrique, au génie musical français, c'est l'empressement que les maîtres
étrangers mettent depuis plus d'un siècle à écrire pour nos théâtres lyriques et aussi le soin qu'ils apportent à modifier leur style primitif suivant notre goût national, qui exige comme qualité première la vérité expressive.
Rossini, en écrivant Guillaume Tell et le Comte Ory, a fait des œuvres françaises, comme Gluck dans Orphée et Alceste, comme Piccini dans Z)/6/on, comme Verdi dans Don Carlos, comme Meyerbeer dans Robert, les Huguenots etleProphète', l'artmusicalfrançais doit inscrire enlettres d'or les noms illustres des grands maîtres étrangers qui, en s'inspirant du génie particulier à notre langue déclamée et chantée, en s'assujétissant à la vérité scénique, caractère tout spécial de Fart dramatique, se sont étudiés à plier leur style, à soumettre leurs inspirations à la vérité d'expression qui est le côté tout à fait caractéristique de la musique française, telle que l'ont comprise nos compositeurs nationaux et les maîtres étrangers.
Gluck et Meyerbeer ont^ eux aussi, renoncé à composer de la musique purement allemande en écrivant leurs admirables drames lyriques pour notre grand opéra. La vérité scénique, la justesse déclamatoire, le caractère expressif de la parole chantée, le mouvement, l'action, toutes les qualités qui concourent à la manifestation de la vérité, ont été étudiées et rendues par ces maîtres avec la puissance du génie, mais
restent comme des types, des modèles admirables du caractère musical français. Reconnaissons aussi l'influence très vivace que l'audition fréquente des opéras italiens et allemands a exercée sur le style, la facture et les procédés des compositeurs français.
Auber, malgré sa merveilleuse individualité et son esprit original, était dans son art un éclectique. Adorateur passionné de Mozart, disciple soumis de son maître aimé Cherubini, il n'a pas résisté, tout en restant toujours luimême, c'est-à-dire, élégant et distingué, à l'influence rossinienne, sonore et brillante. Trop riche de ses propres idées pour pasticher le grand maître italien, il a mis en œuvre les procédés et les éléments nouveaux, en les adaptant à son style personnel. C'est ainsi qu'ont agi les compositeurs fiançais qui ont suivi la voie si glorieusement tracée par l'immortel auteur de Guillaume Tell.
Ajoutons qu' Auber, ce grand musicien que des critiques inconscients de son génie ont classé parmi les petits maîtres de la musique légère, a fait école et trouvé de nombreux imitateurs; mais créateur en son genre comme Rossini dans le sien, il n'a livré à personne les quahtés individuelles de ses inspirations pétillantes d'esprit, naturelles et toujours distinguées. Ecrivain musical, procédant du style de Beaumarchais et de Voltaire, Auber est de
tous nos compositeurs le plus éminemment français au point de vue de l'esprit, de la grâce naturelle, de l'élégance, du charme des idées, et de l'habileté scénique.
Malgré la dissemblance de style, de coloris et de forme, malgré les tempéraments très différents, les individualités très distinctes, il faut reconnaître à l'œuvre de F. Halévy , de F. David, de Reber, d'Ad. Adam, de Clapisson, etc., etc., un cachet d'individualité nationale très accusé. Boieldieu, Monsigny, Hérold, Nicolo et Méhul, ont été, eux aussi, de grands maîtres dramatiques, d'essence purement française. Pour Boieldieu et Auber, l'influence Rossinienne a eu une action sensible dans la forme, dans les développements et dans l'emploi des sonorités, mais l'idée mélodique^ l'accent vocal, l'expression dramatique, la vérité scénique, tout est français dans Tœuvre de ces maîtres.
Notre ami regretté, G. Bizet, était bien, lui aussi, un compositeur d'un éclectisme remarquable : car, s'il était français par l'esprit, par le cœur, par le sentiment scénique, il avait aussi l'intelligence ouverte à toutes les œuvres des maîtres étrangers, dont il appréciait la valeur, étudiait les procédés, non pour les imiter, mais pour ne rien ignorer de ce qui affirmait un progrès. La jolie fille de Perth, les Pêcheurs de perles, et surtout Carmen, ont
prouvé la souplesse de talent et la brillante imagination de ce jeune maître, mort à l'heure où s'affirmait le succès, à l'heure où son style avait pris la fermeté et l'autorité que peut seule donner l'expérience du théâtre.
Ce que nous pensons de l'avenir glorieux réservé à G. Bizet, nous le répétons encore en relevant la liste des ouvrages de L. Delibes, de Guiraud, de Paladilhe. Le Roi ïa dit, Piccolino, Suzannej sont des partitions qui honorent l'école française, et qui n'empruntent rien aux influences étrangères ; la Statue de Reyer, Don César de Bazan et le Roi de Lahore, de Massenet, ont été applaudis sur toutes les scènes de TEurope ; les Trovatelles, la Déesse et le Berge?', de Duprato; le diable à l école et la cachette, de Boulanger, Galatée, les Saisons, les Noces de Jeannette, de Massé, sont de ravissantes partitions; enfin, pouvons-nous oublier Mireille, le Médecin maigre lui, Faust, Henri VIII, parmi les œuvres dramatiques qui brillent au répertoire. Notre cher et illustre Directeur, A. Thomas, n'a-t-il pas mis le sceau à sa féconde et glorieuse carrière par les œuvres magistrales à.' tfamlet et de Françoise de Rimini. En deux siècles de culture patiente, docile, progressive, la France s'est assez pénétrée de musique pour qu'on puisse affirmer que son éducation spéciale n'est plus à faire. Elle doit certes encore progresser, mais l'heure est venue où le génie musical
français doit rompre avec les influences de style étranger qui le font incliner, tantôt vers l'italianisme, tantôt vers le germanisme. Ces courants qui ont aidé à notre éducation et formé notre goût, neutralisent actuellement les instincts et les traditions essentielles au génie particulier à notre race. Nos grands compositeurs nationaux, s'ils n'ont tous fait école, expriment des individualités assez énergiques, assez vivaces et originales pour ne relever que d'euxmêmes.
Sans passer en revue la légion de nos illustres morts, on peut facilement constater que, depuis cent ans, le sentiment musical français s'est affirmé victorieusement par un nombre considérable d'œuvres lyriques et symphoniques, dont plusieurs méritent d'être inscrites parmi les chefs-d'œuvre de l'art. Dans mes études sur les grands clavecinistes, j'ai esquissé les grandes et austères figures de Rameau et de Couperin, deux hommes de génie; le premier, tempérament dramatique et novateur audacieux pour son temps, le second, instrumentiste de premier ordre, créateur d'une foule d'inventions musicales charmantes.
Non, comme on la dit avec raison, la France n'est pas un pays déshérité du génie musical, et l'instant est venu où elle peut prendre place au premier rang des nations dont l'éducation est assez faite pour tracer la voie du progrès. Aussi
bien Iheure présente est propice, l'école progressiste allemande se perd dans une mélhaphysique brumeuse et l'astre de l'Italie, tout en brillant encore d'un vif éclat, nous apparaît comme projetant à l'horizon ses derniers rayonnements. Le moment est venu pour les maîtres français de faire honneur à nos destinées musicales.