MELODIE
Les mots mélodie et chant, souvent employés comme synonymes, offrent, suivant l'usage qui en est fait, des nuances très sensibles. La mélodie, dans le sens le plus absolu du mot, est un des principaux éléments de la musique.
Une mélodie est une phrase musicale ayant une forme, un sens, un caractère déterminés. Cette phrase peut être dite par" des voix ou par des instruments, ce qui permet de s'exprim^er ainsi, sans pléonasme : Cette mélodie est chantante, ce chant est mélodieux. On dira encore : La voix de ce chanteur est mélodieuse; ce mélodiste fait bien chanter la voix. — Cette mélodie est mélodieuse sonnerait mal à Toreille, malgré l'euphonie du mot.
La mélodie, considérée comme inspiration musicale, est un don naturel ou providentiel, suivant qu'on la rattache à la doctrine spiritualiste ou aux idées matérialistes. Produit direct de Fimagination, elle est une expansion de l'âme ou, si le mot semble trop éthéré, l'expression phonétique mais déjà civilisée des sensations primitives, joie ou douleur, chant du berceau ou chaut funèbre, chant d'amour ou chant de
guerre. Ajoutons qu'autrefois ces mélodies primesautières étaient le complément expressif de la parole ; mais il en existait aussi qui tiraient tout leur charme d'elles-mêmes sans l'adjonction de la parole. Les premiers airs de danse de l'antiquité devaient être des mélodies pures, d'un rythme bien accusé par les instruments de percussion, mais n'étaient pas toujours soutenus par les chants des chœurs. La mélodie, le rythme etriiarmonie sont les trois éléments constitutifs primordiaux de la musique ; mais c'est lagammie, l'échelle graduée et progressive des sons qui est la source inépuisable des innombrables mélodies dont notre oreille est charmée.
L'expression mélodique de la parole déclamée, ou chantée a varié suivant le degré de civilisation et suivant le but visé par la musique. Le chant indépendant de la parole et la musique instrumentale ne relevant que d'eux-mêmes, ne sont venus que lentement, peu à peu, après une longue éducation de Toreille. Dans l'antiquité les instruments n'avaient d'autre utilité reconnue que de soutenir la parole déclamée, la mélopée, la voix du poète, de l'improvisateur, ou le débit de Torateur, lorsqu'il s'écartait du ton.
La mélodie moderne , la pensée musicale inspirée par la poésie ou seulement par l'imagination, puisant sa force dans les éléments primordiaux, le son et le rythme, ne ressemble
guère aux premiers bégayements de l'art vocal. Les chants primitifs avaient pour but principal de donner à la parole déclamée, aux récits des poètes une accentuation plus forte, portant mieux, plus loin et plus juste que les instruments, ceux-ci par instants inégaux, soutenaient la voix des orateurs, ne se faisaient entendre que pour les ramener au ton déclamatoire lorsqu'ils en sortaient par lassitude ou entraînés par iraction de la parole.
De nos jours encore un'récit chanté, déclamé d'une manière expressive sur des notes persistantes, affectant une tonalité déterminée prend le nom de mélopée. A'ous Favons dit précédemment, la mélodie est d'essence spiritualiste. C'est un élan inspiré qui s'épanche comme un trop-plein de Fàme, du cœur de l'artiste ; c'est la pensée musicale dans toute sa pureté, le jet lumineux et sonore qui traduit l'émotion intime, joie ou douleur, dans la langue immatérielle des sons.
On apprend l'harmonie, l'art de moduler, la science du contre-point et aussi des principes d'un style correct; mais, quoiqu'il existe un excellent Traité sur la mélodie par Reicha, notre conviction profonde est qu'on n'apprend pas à devenir mélodiste. Il s'agit d'un don génial que Tétude est impuissante à nous faire acquérir et qui peut servir de qualité distinctive aux compositeurs bien doués. Mais si l'on n'enseigne pas
à créer des chants inspirés, suaves, émus, l'analyse et les conseils desmaîtres nous permettent d'étudier la structure des phrases mélodiques, leurs carrures, leurs divisions symétriques, leurs terminaisons masculines et féminines, leur enchaînement, enfin la ponctuation. En procédant de la sorte, on ne deviendra pas un mélodiste inspiré ou simplement naïf, élégant ; mais on pourra juger avec discernement une mélodie écrite suivant les principes, d'une phraséologie musicale corecte et pure.
La musique, ainsi que la peinture depuis cent cinquante ans, a deux courants distincts que Ton peut désigner ainsi : les mélodistes et les harmonistes. Les premiers accordent la suprématie à l'inspiration, les seconds estiment que le coloris musical^ l'harmonie, doit avoir la même importance, les mêmes droits.
C'est toujours la vieille querelle des Gluckistes et des Piccinistes, non plus à létat aigu, car nous ne savons plus nous passionner pour les questions d'esthétique ; les idéalistes et les réalistes vivent en bonne intelligence ; comme il convient, sous Fère de la fraternité, wagnériens et verdistes n'ont pas mis, que je sache, flamberge au vent. Constatons pourtant que Fart français, éclectique et progressiste, a su réunir les deux courants hostiles et former une école de compositeurs dramatiques qui ont trouvé l'expression juste et vraie dans la fusion
savammeut équilibrée des styles. Nous reviendrons sur cette inépuisable question dans les études consacrées à l'art dramatique et à Fart symphonique.
On désigne sous le nom générique de mélodies de petites pièces chantantes, expressives, qui sont à la musique vocale ce que la romance sans paroles et le snocturnes sont à la musique instrumentale. Ces pensées musicales d'un sentiment plus élevé que l'ancienne romance se rapprochent du leider allemand. L'harmonie et les dessins d'accompagnement sont généralement beaucoup plus étudiés que ne l'étaient ceux de leur soeur aînée, la romance ; et pourtant les musiciens de ma génération n'ont pas oublié les succès d'émotion et de larmes des romances de Labarre. Grisard, Monpou, Massini, L. Puget, Panseron : mais l'abus du genre a tué la romance et fait naître la mélodie.