DE L'HARMONIE
Pour l'antiquité, Tharmonie était Texpression de Tordre en toutes choses embrassant l'univers entier. L'harmonie des phénomènes physiques, des mouvements des astres, des bruitsmystérieux de la nature ; l'harmonie de la voix humaine parlée ou chantée, du geste, de la danse ; l'harmonie des lois morales, etc. etc. : mais la civilisation moderne, tout en conservant dans un sens imagé, par analogie et par extension plusieurs des acceptions, anciennes, a réservé au mot générique ((harmonie^), une application toute particulière absolument spéciale à l'art musical.
L'harmonie, le chant concertant ou simultané, à plusieurs parties distinctes , se reliant dans un ensemble parfait et répondant rigoureusement aux lois de la tonalité, était-elle connue des Égyptiens, des Hébreux et des Grecs? La question reste pendante ; les documents authentiques faisant défaut, les inductions et les affirmations des savants modernes demeurent à l'état d'hypothèse.
Les Romains, en héritant par droit de conquête de la civilisation avancée des peuples d'Orient, n'ont pu apprendre d'eux les lois d'une
science que sans doute ils ignoraient. x\ussi les chants, les cantiques^, les hymnes des chrétiens des premiers siècles étaient-ils chantés à Tunisson et déclamés suivant les modes grecs ou les traditions hébraïques. La Gaule a reçu des Latins ses lois, sa littérature et la pratique des arts au point précis oia l'avait portée la civilisation de l'Empire. La musique, comme les autres formes artistiques, fut submergée par le flot de l'invasion barbare ; mais l'expansion de l'idée chrétienne, et la fondation de la dynastie mérovingienne lui assurèrent une assez prompte revanche. Les besoins de la liturgie et la faveur accordée par nos premiers rois aux musiciens et chanteurs attachés à leur personne, firent revivre avec éclat un art qui semblait à jamais perdu.
L'introduction en France, sous le règne de Pépin le Bref, vers 757, d'un orgueenvoyé comme présent par l'empereur d'Orient Constantin Copronyme, fut certainement le point de départ du chant liturgique organisé, harmonisé. Du vm** siècle datent les premiers principes de la concordance, émission simultanée, sons différents s'unifiant pour former un corps harmonique. L'ouvrage le plus' important, le mieux formulé, traitant théoriquement, avec exemples pratiques à l'appui , de l'harmonie aux ix* et x^ siècles, désignée sousle nom de diaphonie, est dû au savant moine Hubald, de Saint-Amand, en Flandre. Ce manuel de musique comprend
dix-neuf chapitres et en consacre plusieurs aux principes qui réglementaient alors la diaphonie.
La diaphonie était de deux sortes. Elle procédait par mouvements semblables, suites de quartes, de quintes, d'octaves, montant et descendant diatoniquement avec le chant, lui servant d'accompagnement, ajoutant à sa sonorité. Mais elle procédait aussi à la manière du contrepoint : intervalles mélangés de secondes, tierces, quartes, quintes, et octaves, sonnant simultanément, mais employant les trois mouvements : semblables ou directs; obliques, c'est-à-dire montant ou descendant pendant qu'une ou deux parties restent stationnaires ; Qi\{\n contraires.
Ces harmonies sauvages, ces successions barbares, dont les duretés affreuses seraient de nos jours qualifiées de cacophonie, charmaient les oreilles peu civilisées de nos aïeux. Surpris et ravis par l'effet tout nouveau de la simultanéité des sons, ils n'avaient aucun souci des dissonances ; l'éducation de l'oreille restant à faire, il s'abandonnaient à la brutale jouissance de leur étonnement, et ces harmonies qui nous révolteraient par leur crudité et leur incohérence étaient renommées pour leur suavité.
L'harmonie a suivi la marche des arts plastiques. Comme eux, la musique a secoué ses premiers langes, formulé des lois nouvelles, modifiélestonalitésantiques, cherché un système plus étendu, trouvé d'autres voies. En cessant
d'être exclusivement liturgique, en devenant populaire, nationale, en créant ces chansons naïves, satiriques ou guerrières que récitaient poètes et ménestrels, la musique a perdu les formes hiératiques. £lle a suivi les phases delà civilisation, a pris successivement ses goûts dominants, s'est imprégnée de son esprit et de ses tendances.
Ainsi procèdent tous les arts, et la musique, le plus subtil, le plus sensible de tous, a suivi ]a loi commune en élevant progressivement son idéal.
En principe Tharmonie se distingue de la mélodie par la simultanéité des sons entendus à des intervalles autres que ceux d'octaves. Une suite d'octaves ne donne pas plus le sentiment de l'harmonie qu'une mélodie chantée à Tunissoiipar des ténors et des soprani. De la concordance des sons et de la qualité des intervaUes qui les différencient résuUe l'harmonie consonaute ou dissonante. L'étude de l'harmonie comprend la connaissance de tous les accords, leur formation, la nature des intervalles qui les composent et aussi la mise en œuvre de ces mêmes accords, leurs lois d'enchaînement, de succession, enfin l'art de moduler.
C'est là ce qu'on nomme, en langage d'école, l'harmonie plaquée en accords successifs, comme cela se pratique dans l'accompagnement de la basse chiifrée, sorte de sténographie musicale employant des chiffres et des signes conven-
tionnels ; mais rétiide moderne de Tharmonie procède encore d'un autre mode d'enseignement qui consiste à confier aux voix ou aux instruments la traduction des accords. Ce style dialogué et concertant, qui est une sorte de contrepoint fleuri à quatre parties, consiste en imitations canoniques, parties renversables. Peut-être est-ce un enseignement mixte, ambitieux, empiétant sur le style du contrepoint, mais on ne peut nier que ce mode d'étude de l'harmonie ne soit pour les élèves une gymnastique précieuse, leur permettant de faire montre de savoir, d'ingéniosité, les habituant à une bonne entente des voix.
On peut affirmer qu'une éducation harmonique faite suivant ce système d'enseignement, formera un musicien capable d'écrire très correctement un quatuor vocal ou instrumental ; faisons seulement une réserve, à savoir qu'une excellente orthographe et la possession très complète des règles du discours ne donnent pas le style, et qu'un excellent élève d'harmonie doit encore, s'il a l'ambition de devenir compositeur, s'étudier à acquérir la forme, à posséder le moule qui conviennent à la nature de ses idées. Il choisira ses modèles, il s'inspirera de l'exemple des maîtres ; enfin il apprendra à mettre en œuvre ses pensées musicales avec le tact, le sentiment, la souplesse que donnent seules de longues et patientes études.
A l'étonnante variété d'accords employés dans la musique, à leur enchaînement symétrique ou à leurs successions capricieuses, originales, mais toujours motivées, aux oppositions habilement combinées des éléments consonants et dissonants, aux ingénieuses dispositions de Fédifice harmonique, tiennent en grande partie la richesse de coloris et la puissance d'effets des compositions modernes. L'art d'orchestrer et la science d'harmoniser sont portés à un degré de perfection que les maîtres du siècle dernier ont ignoré. On se demande où s'arrêteront cet esprit de recherches, cet amour du nouveau, de l'inconnu, cette passion du pittoresque, de la couleur locale, du genre descriptif. Nous croyons fermement qu'on aurait tort d'aller plus loin dans la voie des accumulations sonores, dans la superposition d'accords qui s'enchevêtrent et se heurtent comme à plaisir, combinaisons savantes peut-être, mais fruits arides d'un travail qui ne laisse aucune émotion agréable et n'intéresse que par la difficulté vaincue.
L'épithète harmonieux, harmonieuse s'emploie assez souvent dans |le vocabulaire musical soit pour ajouter à la force d'expression d'une phrase, soit pour indiquerlesbonnes proportions de l'ensemble ou des parties d'un morceau. Dans le premier cas on emploie cette locution : « Ce chant harmonieux est d'un effet ravissant, ces mélodies harmonieuses nous jettent dans une
douce extase ». Dans la seconde acception, ce 'qualificatif s'appliquera à la texture de la phrase musicale et désignera le parfait équilibre qui règne entre les différentes périodes. Ainsi un musicien connaissant la valeur réelle du mot appliquera un sens particulier à la désignation suivante : « Cette mélodie est d'un contour harmonieux; les pensées mélodiques de ce maître sont d'une facture harmonieuse. » Lïdée exprimée de la sorte, sera alors que le dessin mélodique est d'un contour élégant, et aussi que les phrases mélodiques du compositeur sont dessinées, facturées, dans d'harmonieuses proportions.
Le mot harmonie a un tout autre sens, plus spécial et caractérisé, quand il s'emploie ainsi : « Ce chant est bien harmonisé. » Cette locution indique alors clairement que la partie principale, la mélodie a été ornée, embellie par des parties chantantes accessoires, formant un accompagnement à plusieurs parties distinctes mais sonnant simultanément. Notre grand Auber a excellé dans cet art délicat et charmant. Ce riche mélodiste, dont l'imagination féconde n'avait d'égale que la finesse de l'esprit, a été maître de génie au premier chef par l'abondance et la variété de ses motifs, plus encore peut-être par le charme de son coloris et la richesse de ses inventions harmoniques.
L'école des mélodistes a longtemps affirmé que
le chant, l'idée musicale devait toujours prédominer et l'harmonie rester subordonnée à la mélodie pure; mais les compositeurs modernes ont pensé avec raison qu'il fallait fondre dans un sentiment d'unité parfaite les trois éléments indispensables, essence même de la musique, la mélodie, le rythme. Iharmonie, et que la réalisation de cet équilibre était la véritable trinité musicale.
L'harmonie n'est pas tout entière dans la suite cadencée des accords, dans les combinaisons sonores ; elle doit encore correspondre à la nature et à l'ordre des pensées et des sentiments qui se développent dans le cadre d'un même thème; se montrer limpide ou brillante, joyeuse ou douloureuse, flexible toujours. L'ne profonde sensibilité , une force d'expansion sont indispensables au compositeur, mais la science doit s'unir au sentiment pour donner un corps à l'inspiration. Cette mise en œuvre de la pensée musicale que l'on considère en général comme une sorte d'improvisation, produit direct de l'enthousiasme, ne s'obtient presque toujours, à part quelques exceptions g-éniales, que par un travail lent, patient, réfléchi, par de nombreuses et délicates retouches, qui sont, pour ainsi dire, la signature du compositeur.