‹ Éléments d'esthétique musicale et considérations sur le beau dans les artsChapitre 8 sur 36 · LA MUSIQUE GRECQUE · texte numérisé non relu

LA MUSIQUE GRECQUE

Les arts ont le pouvoir mai^ique de parler à Fimagination, de charmer nos sens, d'éveiller les plus nobles sentiments, mais leur action ne se borne pas à nous émouvoir, à nous donner les plus pures jouissances ; les arts ont aussi une action civilisatrice et morale, ils doivent élever la pensée, développer l'intelligence, participer à la vie éthérée de l'âme. Il est donc utile de remonter aux sources vives où les maîtres ont puisé leurs inspirations, de connaître leur idéal et la pensée qui les a dirigés, pour nous rendre compte des transformations de Fart aux grandes époques de rénovation.

Chaque peuple de l'antiquité ou de l'histoire moderne, suivant ses institutions sociales, ses mœurs et ses coutumes, suivant son tempérament et aussi son climat, a des goûts, des aptitudes, des sentiments, des passions très différentes. L'Egypte a, pendant de longs siècles, exercé une grande influence sur la civilisation des peuples qui vivaient de sa vie intellectuelle ; ce sont les Egyptiens qui ont enseigné aux Grecs les lois primordiales du beau; mais, chez les Hellènes, le sentiment des arts plastiques s'est immédiatement harmonisé avec le ciel et la nature plus clémente. La peinture, la

sculpture et Tarchitecture out été rapidement portées par eux à une très haute perfection, qui tenait à la riche organisation de leurs artistes, à leur goût pour un idéal plus élevé, et aux types plus parfaits de leurs modèles.

Contraireme}it à l'idée généralement admise, que Pythagore aurait appris des savants égyptiens le principe deToctaveJa division des intervalles, et la notation graphique, M. David et M. Lussy pensent que Pythagore peut avoir séjourné dans llnde, même en Chine, dont le système musical a la même étendue que le système immuable grec. D'après eux , des étrangers venus de rinde, de la Perse, de l'Asie-Mineure, importèrent la musique en Grèce, leur écriture phonétique, leur notation musicale, à la date approximative de huit siècles avant Jésus-Christ.

Les musiciens passionnés pour les études rétrospectives et désireux de s'initier sérieusement aux principes constitutifs de la musique grecque devront lire les livres spéciaux de Perne, Yilloteau, Félix Clément, mais surtout Gevaert, dont le magnifique ouvrage Histoire et Théorie de la musique de l'antiquité réédifie sur des documents authentiques le système musical métrique et poétique des Grecs anciens.

Le système tonal grec, d'une étendue très restreinte , et forcé de se mouvoir dans des limites étroites, devait contrarier et rendre impossible le développement régulier et progressif

— sodés formes musicales, des combinaisons harmoniques. La musique prêtait son concours, unissait son action aux discours, à la poésie, àla danse, à la mimique, qu'elle accompagnait, qu'elle soutenait de ses accents et de son rythme, mais elle n'était pas un art indépendant dans le sens que nous attribuons à ce mot. Son action, sa puissance reposaient sur d'autres bases. Art accessoire et secondaire, elle n'avait ni la variété de formes, ni les richesses d'harmonie et de rythme de l'art musical moderne. Sa mélodie, sa mélopée se bornaient à l'expression mesurée, cadencée du récitatif. L'instrumentiste donnait le ton, indiquait le mode rigoureusement approprié à la poésie ou au discours, et ajoutait à l'expression de la parole et des sentiments exprimés une intensité plus grande par son rythme , ses nuances et ses accents, sorte de déclamation chantée, mesurée, cadencée. Le système musical grec se prêtait à la division du ton en demi-tons, quarts de ton et autresintervallesplusminimes,lecom??2«, comme dans les successions du genre enharmonique. Cette musique, raffinée dans ses nuances subtiles d'intervalles , mais élémentaire dans ses rythmes et ses combinaisons, avait une puissante action physique, puisque les moralistes et les législateurs interdisaient l'usage de certains modes, comme énervants, sensuels, contraires aux bonnes mœurs. Les virtuoses^ musiciens

— sinon poètes, étaient en petit nombre et moins considérés que les improvisateurs s'accompagnant de la lyre.

Il faut le répéter à l'égard de tous les modes, phrygien, ionien, lydien, éolien, etc., l'inlluence et la grande attraction de la musique des Grecs anciens reposaient avant tout sur l'action combinée de la parole et de la musique, sur l'union intime de certaines formes de langage et de sentiments déterminés, avec des modes et des tons rigoureusement affectés à cet ordre d'expression. C'était la vraie source de cette puissance merveilleuse et de ces effets fabuleux attribués à un art rudimentaire, si on le compare à l'art musical moderne.

Les musiciens grecs ne prêtaient pas au mot harmonie la signification que lui applique l'art moderne. Par harmonie, ils entendaient seulement désigner les différentes combinaisons de sons contenues dans l'octave. Chaque disposition particulière, prenant pour base de l'échelle musicale un son différent, constituait un mode ou harmonie ayant ses intervalles caractéristiques.

La musique hellène comprenait quinze modes ou divisions différentes dans la succession des sons. Ce système musical, riche en tonalités distinctes, donnait à la mélopée une grande variété. Plusieurs auteurs grecs ont écrit sur la musique antique, et, en donnant la nomen-

clature des quinze modes, ont établi les différences sensibles : l'individualité, les qualités morales et passionnelles de ces modes. Citons Platon, Pindare, Aristoxène , Plutarque, Lucien, Apulée, Pythagore, Héraclide. Tous attribuent une grande importance et une action immédiate à l'emploi d'un mode, ou à sa mutation. Chaque disposition de Fâme, de l'esprit, ou même du corps, trouvait dans les chants caractéristiques d'un mode spécial, choisi, approprié au résultat désiré, un reconfort, un adoucissement aux souffrances, des correctifs aux mauvaises influences, de mâles appels à la vertu.

Le mode dorien était le plus recommandé, grâce à son influence morale. On remployait dans les chants religieux et il était un guide pour bien vivre, pour former les mœurs des jeunes gens ; il fortifiait les sentiments de pudeur, il dissipait la paresse, l'engourdissement, la tristesse. 11 était tout à la fois gai, attrayant et sublime, et convenait de préférence aux hommes distingués et doués d'un grand esprit. Toutes ces qualités, et bien d'autres que j'oublie, auraient dû ramener la musique grecque à un seul mode, car le mode dorien me semble à lui seul résumer toutes les vertus ou du moins y inviter.

L'hypo dorien ou sous-dorien avait le privilège d'apaiser l'âme, de procurer un sommeil agréable, pouvait encore exciter la tristesse, provoquer les larmes, et était aussi d'un grand

secours à ceux qui avaient à implorer par paroles et par chants un appui contre les dangers, la calomnie et la servitude. Le mode phrygien était impétueux, entraînant, véhément, pénétrant; il allumait la colère.

Voici la liste des quinze modes grecs : dorien, phrygien , hjdlen , hijpodorieii , hypophrygien , hypohjdien, hyperdorien, hyperphrygien, hyperlydien , mixolydien , iastien , lydieii synton , éolien^ locrien, hypermixolydien.

Chez les Grecs, la parole, la poésie, le chant étaient étroitement unis, ne faisaient qu'un. Les improvisateurs et les poètes chantaient les exploits de leurs héros et les musiciens étaient eux-mêmes des poètes. Les guerriers, les philosophes et les législateurs n'étaient pas étrangers à la musique et la cultivaient avec amour. Platon et Pythagore en étudiaient les principes primordiaux, en fixaient les lois physiques et morales. Il est donc tout à fait raisonnahle de croire que cette action vivacC;, cette influence puissante des mélopées grecques sur les sens et sur l'âme, sur toutes les affections passionnelles du cœur humain, tenaient surtout auxparoles chantées, à la nature et au rythme des poésies, au choix des sujets traités, aux pensées exprimées. Ce n'est pas l'influence des modes employés qui peut expliquer l'action merveilleuse d'Orphée, de Pindare, de Tyrtée; la lyre des poètes n'était qu'un accessoire; seulement, suivant les sentiments à expri-

mer, les passions à calmer, l'enthousiasme à exciter, suivant la nature des paroles oula mesure des vers, l'improvisateur, poète et musicien, choisissait le mode, le ton, l'harmonie affectés particu* lièrement au r3^thme des paroles et correspondant au sentiment poétique qu'il avait à traduire.

En changeant de sujet, il accordait sa lyre dans un autre mode répondant exactement au nouveau sentiment déterminé.

L'école musicale moderne, qui a la prétention de tout peindre, de tout exprimer, est, on le voit, bien au-dessous des prodiges d'influence revendiqués parla musique grecque!

Par suite de cette assimilation rigoureuse des modes grecs à des sentiments dé'enninéSy et aussi en raison de l'application constante de ces modes aux poésies dont le sens lui était approprié, l'oreille et l'esprit devaient s'habituer rapidement à entrer dans le sentiment du mode entendu. Mais la musique n'était pas alors un art indépendant : esclave soumise et obéissante de tous les arts, elle servait aussi de moyen pédagogique, enseignait musicalement l'histoire , l'obéissance aux lois, la pratique des vertus; véritable panacée universelle, elle guérissait les maux de l'humanité..., quand elle n'incitait pas aux mauvaises passions.

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