‹ Eléments d'hygièneChapitre 108 sur 156 · TROISIÈME DIVISION · texte numérisé non relu

TROISIÈME DIVISION

Droit résultant des besoins de la vie intellectuelle de l'homme.

Nous ne vivons pas seulement par les fonctions nutritives et locomotives, etc. (mode physique), mais aussi par celles qui sont la source de nos émotions, sentiments ou affections (mode sympathique ) , et bien plus encore par celles qui composent notre vie de relation , notre vie mentale ou intellectuelle 5 à chaque instant nous avons à exercer quelques-unes des facultés qui tiennent à ce dernier mode d'existence. C'est par ces mêmes facultés qu'il nous a été donné de régner sur la nature et sur nous-mêmes -, c'est par elles que nous pouvons protéger , éclairer et diriger notre vie physique et affective , en calculer tous les actes, en prévoir les bonnes ou mauvaises conséquences. Il y a donc une grande nécessité pour nous de soigner , d'exercer , de développer et de perfectionner nos facultés pensantes et rationnelles , et au point de leur donner la suprématie sur toutes les autres. Les besoins de notre vie mentale sont donc principalement , sous le rapport de notre dignité et de notre puissance morale , du premier ordre. Ces droits sont , par conséquent , les plus importants de tous nos droits. Le premier besoin de la vie intellectuelle est de chercher à se développer par le secours de la vue, de l'ouïe , du toucher , etc. ; c'est par les fonctions de ces organes que les premiers matériaux des idées arrivent au siège de la pensée. La curiosité , qui n'est d'abord que le désir d'exercer nos sens pour enrichir notre esprit , devient donc la source première d'un droit intellectuel que nos parents et tous ceux qui nous dirigent ont le devoir de respecter , ou plutôt celui de donner une juste et convenable satisfaction au besoin dont il émane , celui de s'instruire : c'est par l'éducation des sens que doit commencer celle de l'entendement* Du besoin de connaître naît un double droit : i° celui d'être enseigné et d'être instruit dans une proportion qui soit en rapport avec les facultés et la dignité de l'homme et les besoins de la so-

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ciété dont il fait partie-, i° celui d'enseigner à son tour, c'eslà-dire de communiquer aux autres les connaissances utiles qu'on a acquises, en y ajoutant autant que possible tout ce que l'esprit de découverte de chaque époque fait connaître d'important ; il est sous-entendu qu'on ne doit jouir de ce droit qu'alors qu'on réunit toutes les conditions de moralité et d'instruction suffisantes pour en faire un bon usage.

Le droit d'enseigner résulte encore de celui que chacun a ou doit avoir d'exercer librement ses facultés mentales, comme celui d'exercer ses facultés physiques , soit pour son plaisir, soit pour obliger les autres ou se rendre service à soi-même. Quelle raison pourrait-on donner pour empêcher quelqu'un de gagner sa vie avec son esprit, comme d'autres la gagnent avec leurs bras ?

Le droit d'enseignement comme celui d'être enseigné est donc inattaquable -, il doit même être respecté comme un droit sacré , car sans lui il pourrait arriver, sous un gouvernement ennemi des lumières , que notre vie intellectuelle , notre plus noble manière de marquer notre passage dans ce monde, fut comme si elle n'existait pas. Nous serions rabaissés à la condition des animaux , encore ceux-ci resteraient-ils supérieurs par l'instinct qui ne les abandonne jamais.

Une fois arrivés au développement de nos facultés pensantes et rationnelles , à cette maturité d'âge et d'instruction qui légitiment et rendent nécessaire notre émancipation, alors surgissent pour nous d'autres droits, parce qu'aussi sont nés d'autres besoins. Au premier rang de ces besoins , il faut placer :

i° Celui d'exercer une profession, d'avoir un état, un champ de travail, un sujet utile d'occupation mentale ou physique, suivant nos aptitudes et le besoin du pays que nous habitons ; d'où pour notre esprit le droit et le devoir de bien s'enquérir , afin d'exercer avec connaissance et convenance le droit de choisir l'état ou métier qui nous est nécessaire-,

a0 Celui d'étendre nos relations par la famille , nos parents

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et nos amis ; de multiplier nos connaissances, de chercher à leur plaire, à leur être utiles , afin d'en obtenir la confiance, l'amitié, et par suite celte estime de nous-mèines, sentiment qui n'est doux pour notre cœur et flatteur pour notre amourpropre qu'autant que nous sommes sûrs de l'avoir mérité, et nous n'en sommes sûrs qu'alors même que nous avons tout fait pour obtenir celle des autres. Ici la vie affective se mélange avec la vie mentale au fur et à mesure que la vie de relation s'étend et se multiplie-, il en découle comme conséquences nécessaires d'autres besoins qui , chez les uns , se spiritualisent , prennent la forme idéale; qui, chez les autres, au contraire, se matérialisent , se changent en désirs de choses positives; de là des droits de plus d'une espèce, mais qui se résument pour la plupart en ceux que nous désirons tous de pouvoir exercer dans certaines circonstances intéressantes de notre vie , comme de mettre , par exemple , en rapport nos esprits, d'associer nos ressources intellectuelles , défaire des pactes ou conventions , d'y stipuler des conditions d'intérêt social, c'est-à-dire dans le but d'assurer ou d'augmenter le plaisir ou la santé, la liberté et le bien-être, comme le perfectionnement des associés, et de fixer les conditions du gouvernement de leurs intérêts sociétaires. Mais comme il est d'expérience que dans une société nombreuse l'on ne peut pas par soi-même exercer tous ses droits, que d'ailleurs la capacité, ainsi que le temps pour en exercer quelques-uns d'une manière convenable , manque à beaucoup , il s'en suit pour chacun le droit de déléguer ses pouvoirs , de se nommer des chargés d'affaires , des représentants , tant dans les petites so eiélés d'administrations locales que. dans la grande société politique dont elles font partie; c'est ce qu'on appelle le droit d'être électeur. Mais comme les affaires générales ou politiques, dans une société intelligente qui a su se constituer rationnellement, intéressent tout le monde, il s'ensuit encore pour chaque associé , ou au moins pour un grand nombre, le besoin mental (à part le besoin matériel qui s'y joint aussi) , et le droit, par conséquent , de dire son avis sur les affaires

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publiques, de porter son jugement sur ceux qui les dirigent, de critiquer ceux qui font mal, comme de louer ceux qui font bien •, mais vainement aurions-nous le droit et la faculté d'exprimer nos pensées sur nos affaires , de formuler notre jugement sur la direction qu'on leur imprime, de déverser le blâme ou la louange sur ceux qui ont mérité l'un ou l'autre 5 à côté de ce droit marche parallèlement celui d'être élu, quand toutefois l'on réunit les conditions que les électeurs ont pu faire régler d'avance. Si nous n'avions pas à notre libre disposition des moyens sûrs et faciles de nous faire comprendre à distance, de publier, colporter et répandre au loin tout ce que nous avons cru raisonnablement devoir penser et dire ou sur les choses ou sur les personnes publiques , notre droit serait restreint ; ces moyens sont : l'écriture ou les manuscrits , la gravure de celte écriture ou l'imprimerie, dont la presse est l'instrument essentiel. Le droit d'user de ces instruments doit donc avoir pour tous autant de latitude qu'il doit en exister pour l'esprit de chacun d'émettre ses idées , de donner son avis , de prononcer ses jugements , et sur tout ce qui intéresse la société. Ce droit d'écrire , d'imprimer et de publier est le complément nécessaire de ce premier de tous les droits de notre vie intellectuelle , de ce droit sacré , le plus bel attribut de notre es-* pèce, que nous avons tous, de penser et de parler ; l'un découle de l'autre , ou plutôt il n'en est que l'extension. La nature du moyen employé pour la propagation de nos idées ne peut en affaiblir le droit, encore moins l'annuler. Qu'importe l'instrument, pourvu que nous répondions du mauvais usage, de l'abus que nous pouvons en faire? Il n'v a donc point de lois préventives relativement à la presse , mais seulement des lois répressives. Outre les raisons sociales pour légitimer ce droit, il y a aussi la raison physiologique; car il suffit que notre cerveau sécrète beaucoup de pensées par suite de la réaction du principe intelligent qui l'influence et le dirige , pour que nous ayons le besoin de les exprimer. Ce besoin spirituel redouble , et le droit qui en résulte en est alors plus impérieux et plus sacré , quand notre conscience et notre

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raison nous avertissent que nos semblables doivent retirer des avantages de son usage. Il y a aussi une raison religieuse, c'est que nous ne pouvons avoir de mérite qu'avec la liberté de choisir entre le bien et le mal.

A l'état où se trouve notre vie de relation , vu les besoins immenses que le développement de l'intelligence a fait naître, la presse est devenue la machine la plus utile qu'on ait jamais pu inventer -, elle sert autant à la satisfaction des intérêts matériels , qu'aux intérêts moraux ; car c'est par son moyen que toutes les découvertes industrielles et scientifiques , tous les secrets d'art, sont connus et répandus 5 c'est devant elle que les préjugés de castes disparaissent , que les distances qui séparent les nations s'effacent 5 elle est devenue le lien fédéral de tous les peuples , le fanal qui les éclaire , le feu sacré qui anime tous leurs sentiments , qui échauffe et ' féconde leur intelligence , le levier qui les pousse à l'œuvre du bonheur général -, elle est enfin le plus grand moyen civilisateur connu. Après tant de bienfaits dont elle est la cause ou le moyen , n'est-ce pas le comble de l'injustice et de l'ingratitude de vouloir l'entraver? Quoi ! c'est au moment où l'intelligence des nations s'agrandit tous les jours davantage ; c'est quand leurs besoins de relation se multiplient de plus en plus, qu'on voudrait leur enlever le moyen le plus facile d'y satisfaire ; c'est comme si on voulait , au moment où notre appétit est le plus développé , nous retrancher de nos aliments ! L'idée seule de restreindre l'usage de la presse quotidienne est déjà un commencement d'attentat à la liberté de l'esprit humain et au plus précieux droit politique de la raison des peuples ; mais que les amis du progrès pacifique et moral, de celui qui s'opère par la diffusion des vérités de conscience et de science se rassurent , toutes les tentatives des amis des ténèbres, des lucifuges, seront vaines; car vouloir aujourd'hui paralyser l'imprimerie, cette artillerie de la pensée (comme l'a appelée un homme d'esprit), ou seulement restreindre le droit de s'en servir , c'est à peu près comme si on voulait arrêter le cours du soleil. Il n'y a pas de Josué à

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notre époque qui puisse opérer ce miracle. La puissance de l'alphabet est invincible 5 elle continuera à éclairer le monde intellectuel, comme l'astre du jour éclaire le monde physique. Continuons rénumération des droits qui dérivent des besoins de notre nature intelligente et sociale , droits qui s'augmentent et se multiplient en raison directe du développement même des facultés qui appartiennent à ce mode d'existence. Si en même temps que par l'étude on perfectionne nos facultés mentales , l'on développe aussi par l'éducation nos sentiments moraux 5 l'amour de nous-même prend alors une noble direction. Nous désirons jouir de l'estime des autres comme de la nôtre même. Nous éprouvons le besoin d'occuper dans la société une position qui ne rabaisse point notre dignité et ne blesse point le sentiment de notre indépendance. Nous voulons jouir du droit d'égalité, qui n'est autre chose que l'équité ou la justice , comme nous l'avons prouvé précédemment^ le premier , le plus important de tous dans la société humaine 5 car sans le règne de ce droit, les avantages sociaux sont accaparés parles plus rusés ou les plus forts, aux dépens des faibles et des confiants : de là des privilèges de diverses sortes qui d'un côté augmentent la vanité et l'orgueil de ceux qui jouissent, de l'autre excitent l'envie et la jalousie de ceux qui en sont privés 5 or, rien de plus anti-social que ces divers sentiments mis en regard et en état de lutte les uns contre les autres ! et cependant le bonheur social ne peut exister sans l'harmonie ! Un gouvernement marche donc contre son but quand il ne fait pas respecter le droit d'égalité, de cette égalité raisonnable qui doit nécessairement exister entre des êtres également estimables , de cette égalité qui veut que la capacité ou l'aptitude soit en rapport avec la fonction, et que ce qui doit être la récompense du mérite ou de la vertu , ne soit pas donné à la fortune ou à la naissance ; que les impôts et autres charges sociales soient en proportion avec les moyens de ceux sur qui ils pèsent, et nous venons de nous expliquer suffisamment pour faire deviner aux esprits sagaces jusqu'où peut aller l'usage de nos droits positifs résultant-du

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besoin mental de nous approprier ce dont la jouissance nous est devenue , sous ce rapport, utile ou nécessaire.

Maintenant, voyons en quoi consistent les droits que nous avons appelés négatifs, répulsifs, appartenant à cette catégorie. Lorsque notre esprit a acquis de l'élévation cl notre sentiment moral de la délicatesse, nous avons le désir d'acquérir une bonne réputation, delà gloire même, qui est un besoin intellectuel très-vif de vivre dans le souvenir de nos semb'ables. Dès que nous sommes assurés d'avoir mérité cette réputation, que nous avons vu briller un rayon de cette gloire que nos œuvres ont pu nous procurer , alors on conçoit ce sentiment d'honneur (autre besoin intellectuel et moral des peuples civilisés) qui nous Irrite contre les envieux et les calomniateurs qui voudraient nous enlever ces biens, dont à juste titre nous sommes fiers. Ce sentiment peut être porté assez loin pour qu'il se change en véritable besoin de fuir ces calomniateurs ou de les exclure de notre présence , ou au moins de repousser leurs calomnies avec l'énergie d'une pure et généreuse conscience. Voilà un premier exemple d'un besoin de notre vie mentale ., qui donne naissance à l'un de ces droits que nous avons appelés répulsifs. Autre exemple. Nous avons le bonheur, je le suppose, d'être doués d'un jugement sain , d'une raison droite, etc. Eh bien! alors, dans cette situation mentale , Terreur nous déplaît, le faux nous choque, le mensonge nous peine ; de là surgit en nous le besoin, et toujours à la suite le droit de dévoiler Terreur et de combattre le mensonge , surtout quand nous sommes prévenus du mal que la société pourra en éprouver 5 c'est alors que l'usage du droit devient impérieux et se change en devoir. Autre hypothèse : Nous sommes pleins de franchise , par conséquent nous n'aimons pas qu'on en manque et qu'on abuse de notre confiance, ni de celle de la société où nous vivons 5 aussi, quand cela arrive et que des intérêts majeurs en souffrent, nous ressentons bien vite le besoin , et nous obéissons avec plaisir au de *• voir( qui ici découle encore immédiatement du droit que nous avons, comme tous ceux qui sentent comme nous ) de

démasquer l'hypocrisie , et de faire connaître les tartufes , non pour nous venger , ce sentiment est trop ignoble , mais afin qu'ils ne puissent plus faire de victimes. Voulant le règne du bon et du beau, du vrai et de l'utile , c'est encore pour nous un besoin , un droit et un devoir de travailler à faire aimer et à répandre tout ce qui en a le caractère et les avantages , et par conséquent aussi de repousser tous les obstacles qui s'y opposent ; d'user du droit répulsif ', d'éloigner ou de combattre les puissances ennemies de ces bonnes choses ; enfin, aimant la liberté (qui n'est, comme nous l'avons établi, que le droit d'obéir à la loi de nos besoins , réglés par le devoir privé et social ) , et la respectant comme la plus noble prérogative de notre vie intellectuelle et morale , nous croyons que tous ceux qui en sentent comme nous tout le prix, doivent se considérer comme ayant à remplir le devoir sacré de faire moralement la guerre à tous les préjugés , à tous les abus , à toutes les institutions qui en sont évidemment ennemies ; de prouver aux gouvernants qu'il n'y a pas de droit contre le droit , comme le dit M. Royer-Collard d'après Bossuet, qu'ils ne doivent rien exiger de nous qui soit contraire aux droits de l'humanité et de la justice. Nous croyons que tous ceux qui éprouvent consciencieusement le besoin de réformes sociales favorables à cette liberté , propres à en assurer le règne, doivent s'imposer le devoir d'user du droit d'y préparer les esprits par tous les moyens que la raison et l'humanité peuvent approuver ; toutefois , nous pensons que la force brute ne doit pas faire partie de ces moyens ; elle ne sera jamais propre à assurer le droit : entre elle et lui il y a nécessairement antipathie. En tout, le progrès doit se préparer et se mûrir lentement , il ne peut s'évolutionner et durer qu'à ces conditions. Qu'on se persuade bien que , quelle que soit la belle coordination que l'on donne aux institutions , les droits de tous ne seront jamais assurés et garantis que lorsqu'on aura long-temps d'avance développé dans des proportions convenables la vie intellectuelle et affective du plus grand nombre des hommes , et implanté dans leurs esprits

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