LIVRE VI, CHAPITRE XL
sociabilité. Toutes , sans exception , se réunissent en groupes plus ou moins nombreux ; donc l'état social est l'état naturel de l'homme. Cet état social a commencé d'abord par la famille , c'est-à-dire l'homme et la femme et leurs enfants. Le père a été naturellement le chef de ce noyau social -, d'où il est facile de comprendre pourquoi la patriarchie ou l'autorité du chef de famille a été la première forme de gouvernement. Plusieurs familles, en s'associant , ont formé des tribus , et celles-ci , en se réunissant en sociétés plus grandes, ont formé ce qu'on appelle des nations. Le genre humain est la collection de toutes ces petites et grandes associations 5 c'est là la grande famille à laquelle nous appartenons tous. Tous les membres qui la composent sont frères ; leur premier devoir est de se traiter comme tels , sans faire attention si un fleuve ou une mer les sépare.
Les premiers devoirs sont donc ceux d'humanité et de justice générale, c'est-à-dire le respect de la vie de ses semblables et celui de leurs droits , quel que soit le lieu qu'ils habitent. Aussi les premiers juges des nations et tous les grands législateurs ont-ils dit :
Ne faites point aux autres ce que vous ne voudriez point souffrir d'eux ( Isocrate ) -, et faites-leur , au contraire , tout le bien que vous aimeriez à en recevoir.
Répands tes bienfaits sur tes amis , pour qu'ils t'aiment encore plus tendrement ; répands-les sur tes ennemis , pour qu'ils deviennent enfin tes amis.
Que l'équité préside à toutes tes actions } qu'elle accompagne toutes tes paroles, disait Pythagore.
L'équité, c'est la justice \ la justice , c'est le respect des droits de chacun , c'est le règne de l'égalité. « Non content d'être juste vous-même , ne souffrez pas l'injustice commise envers autrui. » (Phocilide.)
Au lieu donc de se haïr et de se combattre, les peuples devraient s'entendre pour multiplier leurs relations , les rendre plus faciles, afin d'échanger tout à la fois leurs lumières et les fruits de leur industrie , de travailler à l'amélioration de leur
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condition morale et sociale , de chercher à se rendre réciproquement libres et heureux.
Devoirs du sociétaire , du citoyen.
Toute association politique ou non politique suppose un but , qui est l'avantage de tous ceux qui en font partie. Chaque associé doit donc travailler dans ce but commun : il doit faire comme l'abeille, apporter sa quote-part à la ruche. Manquer à celte obligation , c'est violer la première condition de tout pacte d'association. Dans une ruche , le paresseux n'est point toléré ; le frelon , qui vient y manger le miel qu'il n'a pas contribué à amasser, en est chassé impitoyablement. Là , point de consommateurs oisifs 5 chacun remplit sa tâche, et tous y vivent des labeurs communs ; chaque membre est protégé par la société , comme celle-ci est soutenue et défendue par tous les associés. Les obligations, comme les services et les avantages, y sont mutuels : telles devraient être les conditions de la société humaine 5 toujours elles devraient être calculées dans l'intérêt et le bien-être de tous les associés , et non pour le plaisir et le profit de quelques-uns.
Les conditions sociales une fois fixées par le concours ou la délégation des associés , chacun est tenu de s'y conformer : c'est là son devoir. Celui qui les enfreint doit être ramené à leur obéissance par la force. Les agents de cette force doivent donner eux-mêmes l'exemple de la soumission aux lois ou conditions de l'association.
Dans les pays où l'on a ce qu'on appelle un gouvernement représentatif, c'est-à-dire une constitution qui détermine et fixe les limites de chaque espèce de pouvoir , les devoirs sont divers et relatifs aux fonctions qu'on doit y exercer.
D'abord , comme simple citoyen , nous venons de l'indiquer, c'est de travailler : le travail est d'obligation pour chacun , selon son aptitude et son industrie ; c'est de payer son tribut ou ses impôls à la société ou à la patrie ; c'est de se dévouer à sa défense quand le danger l'exige , etc.
Comme électeur, c'est de fixer son choix sur les hommes
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les plus purs et les plus capables , quand il est question de nommer des députés ou représentants du pays, c'est-à-dire ces fonctionnaires qui ont pour mission de faire des lois , de fixer les dépenses et les recettes de la nation , de surveiller la marche du gouvernement ; alors le devoir d'électeur devient plus difficile , et surtout plus important à remplir. C'est ici qu'il faut savoir se garer des intrigues et des séductions de toutes espèces, se constituer en perpétuelle défiance contre toutes les flatteries de ces hommes qui ne veulent une place si importante que comme un moyen de parvenir aux honneurs et à la fortune.
Puisqu'un député est de droit le surveillant du ministère, et qu'il est de son devoir de contrôler tous ses actes , gardezvous, pour remplir ce poste, de donner vos suffrages aux fonctionnaires, qui, par position , se trouveraient placés sous la coupe ministérielle j car ils n'auraient sûrement pas , comme l'expérience le fait voir, toute l'indépendance nécessaire pour repousser les mauvaises lois , dénoncer les fautes , et au besoin les crimes des ministres. D'ailleurs , les députés fonctionnaires ne pourraient remplir deux espèces de fonctions qui exigent chacune un séjour différent. Ainsi donc, point de fonctionnaires publics et amovibles pour députés.
Il est également important de repousser tous ceux qui seraient tentés de le devenir; car ceux-là seront aussi toujours prêts à faire des concessions aux dépens du pays. Point d'ambitieux d'aucune espèce •, choisissez des hommes honnêtes , dévoués au pays , dont la probité soit éprouvée depuis longtemps, et dont la parole et les serments soient reconnus pour sacrés; dont le caractère soit ferme sans être violent, dont la vertu , enfin , soit pour eux une religion. Ce n'est point encore assez : il leur faut en outre des connaissances en histoire, en législation, en politique et en économie sociale, etc., sciences dont les trois quarts des députés de nos jours n'ont pas la moindre notion 5 aussi , voyez ce qu'ils ont fait, comme ils ont bien travaillé pour eux et leurs coteries.
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Une fois nommes, les députés ont des devoirs nombreux à remplir : assister régulièrement aux séances , y étudier consciencieusement tous les projets de loi qu'on y présente, ne les voter qu'après avoir entendu , pesé toutes les objections ; repousser toutes les dépenses inutiles ou immorales , n'admettre parmi les impôts que ceux qui n'empêchent pas la production , qui ne blessent ni la santé , ni les droits des consommateurs, et qui peuvent se répartir proportionnellement aux facultés ; avoir toujours en vue le bien-être du plus grand nombre, et non ses avantages particuliers.
Enfin , les devoirs de tous les autres magistrats ou fonc-> tionnaires sont i° d'acquérir toutes les connaissances nécessaires pour ne pas être au-dessous de leur placé -, 20 de ne point perdre de vue le but de la fonction qu'ils ont à remplir; 3° de n'exercer cette fonction qu'avec la plus grande impartialité , et seulement dans les limites tracées par la loi et pour le seul avantage de la société.
Plus le poste qu'on occupe est élevé , plus il faut y apporter d'intelligence, de courage, de vertus et de talents 5 plus aussi il faut se montrer dévoué à la patrie, respectueux envers ses droits et la constitution qui en est la garantie. Jamais il ne faut oublier que la constitution est un acte synallagmatique, c'est-à-dire qu'il impose des obligations réciproques et lie les chefs comme les simples citoyens •, que si ceux-ci venaient à se révolter contre les conditions de ce pacte , ils se-, raient dans le cas d'être ramenés à la soumission et à l'ordre par l'emploi de la force , et d'être punis de leur rébellion par la puissance judiciaire ; que si , au contraire , la violation de l'acte constitutionnel venait du gouvernement , émanerait-elle de son chef, le crime n'en serait que plus grand , puisqu'il aurait les plus funestes conséquences \ car , d'une part, en manquant à la religion du serment , il donnerait un, exemple aussi dangereux qu'immoral-, d'une autre, il placerait les citoyens dans le cas de se considérer comme dégagés de leur propre serment et comme ayant le droit de secouer le joug de toute obéissance à l'autorité qui a été la première in-