CHAPITRE XII
Gouvernement.
: Un gouvernement est un intermédiaire entre les citoyens; comme ceux-ci vivent sous l'influence de dispositions morales et physiques qui ne se ressemblent pas, et que leurs besoins à cause de cela sont différents et souvent opposés , il doit y avoir entre eux non seulement des tendances contraires , des collisions d'opinions , d'intérêts, mais aussi entre l'intérêt de tous et l'intérêt de quelques-uns. Il y a donc nécessité d'une puissance médiatrice qui s'interpose entre les prétentions rivales, qui protège surtout les intérêts de tous contre les exigences de quelques-uns.
Cette puissance ne peut s'exercer que par des hommes. Il leur faut un guide , une règle ; ce guide, ceite règle , c'est la loi. Les violations faites aux lois et aux principes de justice sociale sur lesquels elles se reposent doivent être punies. Les punitions doivent consister dans des privations qui n'attentent pas essentiellement aux conditions de l'existence. Leur but est de corriger et non de nuire , d'améliorer l'individu et non d'affaiblir sa santé , moins encore d'attenter à sa. vie., Elles doivent exciter en lui le repentir et non le pousser à la vengeance. Ainsi, aucun genre de peines ne doit nous atteindre tout à la fois dans nos quatre modes d'existence , c'est-à-dire que la loi, pour ne pas être cruelle , ne doit pas nous frapper en même temps de peines qui affectent notre sensibilité physique , nos sentiments , nos plaisirs intellectuels , nos goûts et nos affections de famille. - Pour le premier mode de notre existence ces punitions ne
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peuvent être que physiques. Elles consistent ordinairement en certaines privations et en châtiments plus ou moins douloureux. Celles qui atteignent le second mode sont : tout ce qui nous éloigne des objets que nous affectionnons , tout ce qui fait naître la honte , l'humiliation. Pour le troisième mode , la plus grande peine est l'impossibilité où l'on nous met d'exercer notre faculté visuelle sur les objets qui nous entourent , eu les privant de lumière , ou seulement en rétrécissant le cercle de ces objets , celle qui nous prive du plaisir d'entendre et de parler , puis de celui de travailler. Ainsi la solitude qui réunirait ces quatre modes serait pire que la mort.
Le meilleur gouvernement est celui qui est le plus favorable aux quatre modes d'existence de l'homme , qui développe pour tous , dans de justes proportions , les fonctions attachées à ces quatre modes , qui satisfait le mieux à leurs divers besoins et aux droits qui en résultent. C'est celui qui ne perd jamais de vue son unique but, le bien-être ou la santé, l'instruction du peuple, qui n'emploie pour moyens que ceux que la raison, la vérité, la justice et l'humanité approuvent, qui ne prend pour instruments que les plus capables et les plus désintéressés , qui veut que son autorité soit divisée , limitée , qu'elle repose sur la confiance , qu'elle dérive de la source populaire; c'est celui enfin qui fait marcher la grande société humaine dans la voie de tous les perfectionnements.
La manière dont on gouverne un peuple agit puissamment sur son caractère, ses passions, ses habitudes, son bien-être, et par conséquent sur sa santé. Hippocrate , le plus grand médecin de l'antiquité, a mis celte vérité hors de doute. L'on pourrait dire qu'on est bon ou mauvais , c'est-à-dire ordonné ou désordonné dans sa conduite , heureux ou malheureux , selon la volonté des chefs d'un gouvernement. En effet , ne sont-ils pas maîtres de diriger l'éducation et l'instruction de leurs gouvernés comme il leur plaît , par de bonnes méthodes, de bons maîtres et de bons livres , qui sont à leur choix? N'ont-ils pas la faculté de n'employer que des hommes ea-
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pables ? Ne peuvent-ils pas lier , réunir toutes les parties du pays soumis à leur domination , ainsi que ceux qui l'habitent , par tous les modes physiques et intellectuels connus de communication ( routes, canaux, chemins de fer ), livres, journaux d'agrément, d'art , de science, d'industrie, moyens qui sont une source intarissable de richesse , de force , de lumière et de bien-être pour tous ? N'ont-ils pas à leur disposition toute la puissance nécessaire à encourager tout ce qui est bon et beau , tout ce qui est utile à l'amélioration des citoyens , toutes les sciences , tous les arts qui les civilisent, toutes ces belles industries agricoles , manufacturières , qui leur donnent tout à la fois le mouvement nécessaire à la satisfaction de ce grand besoin d'activité qui les domine, assure leur aisance par des produits nombreux et variés , et enfante cette vie douce si désirable ? Enfin, pour réprimer ou prévenir toute espèce de mal , exciter et provoquer toute espèce de bien , ne possèdent-ils pas , au physique et au moral , tous les moyens possibles de rémunération et de pénalité ? Le budget , les places , les prix et les honneurs , le blâme, la censure, les tribunaux et les maisons pénitentiaires, tous ces instruments sont-ils en leur pouvoir ?
Les bons gouvernements , c'est-à-dire ceux qui aiment et respectent les hommes , travaillent sans interruption à multiplier dans le présent et dans l'avenir toutes les conditions de leur bonheur , ils augmentent par là , sans peut-être s'en douter , toutes les chances favorables à une bonne santé , celles d'une plus grande viabilité pour tous , c'est-à-dire de la durée de leur vie , puisqu'il est démontré par des statistiques médicales bien faites que la mortalité est plus considérable parmi les pauvres. ( Voy. l'art. Pauvreté. )
Les mauvais gouvernements produisent sur la santé et le bonheur des hommes des effets tout opposés. J'appelle mauvais gouvernements ceux qui méprisent les peuples ; ceux-là veulent uniquement le pouvoir pour la satisfaction de leur orgueil , l'avantage de leur intérêt privé , et pour celui du petit nombre de ceux qui les aident à subjuguer les citoyens
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ou qui les flattent dans leurs passions. Ces gouvernements sont antipathiques à tout ce qui peut contrebalancer leur influence et la modérer; la liberté leur déplaît, et la publicité qui peut, en les surveillant, entraver toutes leurs horreurs, devient l'objet de leurs poursuites ; comme ils ont besoin d'arbitraire , la morale n'est pour eux qu'une utopie. Ils ne sont pas difficiles sur les moyens de se le procurer ; c'est un jeu pour eux d'arriver à la violation des principes par les voies obliques , de triompher par l'argutie et la séduction ; ils n'ont pas honte d'affaiblir les garanties de sûreté et de publicité, sous prétexte que la paix publique l'exige , que la nécessité le commande -, ils ne craignent pas de restreindre ou de suspendre les droits, parce que des insensés en abusent, comme si l'abus chez quelques-uns n'était pas une suite nécessaire de l'usage chez tous.
Ils ont plus d'un secret pour faire taire les oppositions les plus désintéressées et vaincre les résistances les plus courageuses. Ils savent flatter les vaniteux , intéresser les égoïstes , amorcer les ambitieux , faire trembler les peureux , imposer aux bien intentionnés, calomnier les purs, brouiller pour mieux affaiblir les courageux qui voudraient résister. Ils possèdent enfin l'art machiavélique et diabolique de pervertir les idées, de changer les caractères , de corrompre les consciences; en un mot rien ne leur coûte pour se faire des instruments parmi ceux qui sont en position d'avoir de l'influence , afin d'arriver à maîtriser la multitude , à la diriger dans un sens déterminé , à lui soutirer sans la faire trop crier tout l'argent que l'on veut. Dans une pareille société , comme partout où la morale est sans puissance, les convoitises se montrent sans frein, les intérêts s'entrechoquent, les passions se font la guerre ! Alors que de trouble dans les consciences, que d'irritation dans les esprits , que de haine dans les cœurs !
Ces sortes de gouvernements sont comme les épidémies , ils font d'autant plus de victimes dans le peuple, qu'il est plus ignorant, plus faible et plus nécessiteux. Dans cet état de choses, les mauvaises passions deviennent contagieuses, les têtes efler-