‹ Eléments d'hygièneChapitre 128 sur 156 · DEUXIÈME SECTION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME SECTION

Instruction primaire.

Nous sommes loin de ces temps d'heureuse mémoire, de ce poétique moyen-âge, si regretté de quelques-uns, où le féal seigneur déclarait ne savoir pas signer, en sa qualité de haut personnage. Aujourd'hui, cette orgueilleuse ignorance n'est plus un titre de noblesse , elle est devenue la honte du prolétaire, qui n'en fait pas l'aveu sans la rougeur au front. Et si l'on trouve encore tant de gens qui ne savent pas lire, la faute en est aux gouvernements qui, ayant été les premiers éclairés, et les premiers dans le cas d'apprécier les avantages de l'instruction, n'ont rien fait pour la propager, mais tout pour l'étouffer; comme si la culture de l'intelligence rendait les hommes plus difficiles à gouverner, et la connaissance de leurs droits naturels était un obstacle à l'autorité légale.

Si les sciences, les lettres, révèlent au peuple sa dignité, ses droits, elles lui assignent aussi ses devoirs ; si elles le poussent à la révolte contre l'arbitraire , le despotisme , elles lui prescrivent l'obéissance pour un pouvoir consenti par lui ou ses représentants. Malheur aux grands de la terre , qui ne comprennent pas que c'est sur cette base que doit s'appuyer leur pouvoir ; qu'en négligeant de développer l'entendement, d'éclairer la raison des masses , ils les livrent à la merci du premier sophiste : une fois égarées , elles se livrent avec fureur aux impulsions de la vie instinctive , sans pouvoir les combattre par la vie intellectuelle, qui nous a été donnée pour lui servir de contre - poids ; que même éclairées par des hommes de bien , elles arrivent au but par des moyens barbares que réprouve l'humanité ! La grande révolution , juste dans son principe, puisqu'il s'agissait de tirer le peuple de l'esclavage qui pesait sur lui, et pour lequel Dieu ne l'a pas fait , a présenté des scènes d'une cruauté inouïe, qu'on n'aurait pas à déplorer, s'il y avait eu plus d'instruction. En juillet, le peuple , plus instruit, a eu le pouvoir entre les mains,

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et la révolution a été pure. Ses détracteurs auront beau la rabaisser , la modération des combattants dans leur triomphe, leur magnanimité après la victoire, n'en sont pas moins la plus puissante manifestation du progrès de la raison publique.

L'ordre est le premier besoin des sociétés : accordez4eur Une sage liberté, et jamais elles ne briseront le lien harmonique qui les unit, pour le dangereux plaisir de la licence et du désordre.

Comme nous l'avons fait remarquer, l'universalité de l'instruction primaire compense ce qu'elle perd du côté de l'élévation -, s'il ne lui est pas donné de sonder la profondeur des mystères du monde physique et moral, elle ne s'égare pas dans de vaines spéculations -, elle apprend à l'homme ce qui est nécessaire à ses relations sociales , et si son domaine était un peu agrandi, elle suffirait aux besoins de l'esprit de la plupart des hommes. Mais elle est loin d'être répandue comme il conviendrait. Cependant, il faut le dire, beaucoup de philantropes éclairés ne dédaignent pas de s'occuper de l'instruction des ouvriers ; leurs louables efforts ne laissent rien à désirer : cours gratuits, publications annuelles, livres élémentaires, rien n'est oublié 5 et l'on peut juger, d'après tout ce qui s'imprime, de l'activité progressive des esprits. Celte heureuse impulsion se fait remarquer spécialement à Paris et dans les grandes villes de province , mais elle cesse dans les campagnes 5 là , rien ne vient stimuler l'esprit-, le jeune âge, si propre au développement des facultés intellectuelles, à exciter l'imagination ,se passe dans des travaux corporels d'autant plus pénibles qu'ils ne sont pas toujours dirigés par l'intelligence1 -, car ,• travailler beaucoup, use les forces et la santé 5 mais bien travailler diminue la fatigue, augmente le bien-être, et contribue à la longévité.

La loi du 28 juillet 1 8 3 3 , sur l'instruction primaire, ne peut avoir les résultats favorables qu'en attendait le législateur. Le faible traitement de l'instituteur lui suffisant à peine pour vivre , il est dans l'obligation de faire autre chose pour subvenir à sa dépense, d'où il résulte qu'il ne peut donner le temps nécessaire à. l'instruction ; qu'il fait a»ec d<g'»ùt un état

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difficile, qui ne peut racheter les peines qu'il cause que par la certitude d'avoir été utile comme il pourrait le devenir, et d'avoir mérité l'estime qui lui est due. Il est certain que si les maîtres étaient mieux rétribués, et cela n'appauvrirait pas les communes, on trouverait des hommes capables, qui pourraient donner quelques notions sur la botanique , au moins sur les plantes usuelles , sur l'agriculture , l'horticulture , quelques idées de physique.

La loi, dans ce cas , n'aurait pas eu besoin de faire l'enseignement supérieur îe monopole des populations de plus de six mille âmes ; comme si les éléments de géométrie, le dessin linéaire, l'arpentage, l'histoire, la géographie, le chant, les notions de sciences physiques et d'histoire naturelle, n'étaient pas aussi nécessaires aux plus petites communes qu'aux plus grandes ; comme si les maîtres formés à l'école primaire normale ne devaient pas avoir toutes ces connaissances, et les enseigner dans le même établissement ; car, en fondant deux écoles dans une commune , on établit une différence entre ceux qui suivent l'une et ceux qui suivent l'autre -, on rompt l'unité de l'enseignement, d'où encore une source de distinctions aristocratiques. Qui ne connaît le dédain du collégien de Taris pour celui de la province, et le mépris de celui-ci pour son voisin, qui n'a pas quitté l'école communale , qui n'a pas traduit Virgile , mais qui pourrait lui en remontrer sur le français.

Une loi sur l'instruction restera sans effet si elle ne prescrit aux parents ce qu'ils ont à faire pour son entière exécution. Ainsi, elle doit exiger d'eux, sous peine d'amende, qu'ils fassent suivre l'école à leurs enfants. Comme les conseils municipaux désignent, pour être admis gratuitement à l'école communale, ceux qui ne peuvent payer la rétribution, elle devient obligatoire pour tous , comme cela se fait en Allemagne, en Prusse. On seul combien on abuse du silence de la loi 5 on relient les enfants sous le vain prétexte qu'ils sont utiles : les personnes instruites, qui sentent le prix de l'instruction , luttent souvent mal contre l'intérêt du moment 5 que sera-ce

pour les esprits incultes , qui ne tiennent pas à donner à leur famille des connaissances qu'ils n'ont pas? L'année se passe sans que Ton ait consacré deux mois entiers à l'étude. Il faut donc obliger les parents à envoyer à l'école leurs enfants dix mois de l'année : depuis six ans jusqu'à quatorze. Mais pour que cette première instruction portât des fruits , sans nuire aux travaux de la campagne, qui ne permettent plus guère à quatorze ans de se livrer à l'étude, il faudrait aussi qu'un cours public se fît tous les hivers, qu'il fût obligatoire jusqu'à dix-huit ans , et facultatif pour les personnes au-dessus de cet âge ; bien entendu que le comité de surveillance accordera les exceptions convenables. De cette manière, on compléterait l'instruction ; le maître pourrait faire une leçon d'histoire, de morale et de philosophie pratique. Les jeunes gens qui quittent les écoles, sachant à peine lire et écrire, oublient vite le peu qu'ils savent, et l'enseignement, tel qu'il est mis en pratique, est comme s'il n'était pas.

Dans les courtes réflexions qui vont suivre , nous ne proposerons que de.-; choses applicables à tous les modes d'enseignement possibles ; nous examinerons brièvement les différentes parties qui composent l'instruction primaire. Le conseil , excellent en lui-même , de développer les organes , d'appliquer les sens , est tellement vague par sa généralité , qu'il ne dit rien de la marche à suivre. Chaque mailre les développera et les appliquera à sa manière ; les uns se fourvoieront dans les ornières d'une vieille routine ; les autres, égarés par les promesses d'une trompeuse systématisation, poursuivent imperturbablement des chimères. L'hygiéniste, qui voit s'accomplir lentement la réforme intellectuelle , politique et morale , doit rechercher et indiquer tout ce qui. peut en accélérer la marche. Si l'étude comparative des méthodesqui nous inondent depuis quelque temps l'ont mis sur la voie des améliorations 5 si l'éclectisme, appuyé sur l'expérimentation , seule base logique , l'a conduit à des inductions utiles , il doit le dire , et si un seul père de famille , un seul professeur en relire de l'utilité , il a reçu sa récompense.

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