‹ Eléments d'hygièneChapitre 129 sur 156 · LIVRE VI , CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE VI , CHAPITRE XIV

Lecture.

On s'est singulièrement abusé sur les immenses avantages que les systématiques attendent de leurs méthodes. Les résultats sont difficiles à constater, parce qu'on manque de faits, que le petit nombre de ceux qu'on possède ne prouvent rien; car on a souvent pris pour l'effet du système , ce qui n'est dû qu'à l'aptitude de ceux qu'on y soumet , et le zèle des novateurs est si grand , que nous avons la certitude qu'avec une méthode diamétralement opposée , et la même activité , ils auraient les mêmes succès. Les difficultés sont inhérentes à toutes les sciences 5 si on les recule on ne les détruit pas , il faudra tôt ou tard les aborder. Aussi est-ce moins parla méthode en elle-même, que par la manière de se faire comprendre de l'élève , par les soins qu'on prendra de piquer sa curiosité , de faire naître en lui la volonté , le désir d'appliquer ses sens , qu'on parviendra à les vaincre.

Des auteurs ont fondé une méthode de lecture sur l'analogie des sons , des articulations qui composent la langue parlée avec le cri de certains animaux. Cela suppose trois choses : que l'enfant connaît le cri des animaux propres à lui rappeler une articulation syllabique ] qu'il saisit facilement le rapport de ces cris avec les lettres dont l'émission phonique les représente \ que le maître imite assez bien ce cri naturel , pour frapper l'oreille de rélève, de manière à lui donner l'idée d'une prononciation ; trois conditions difficiles à remplir. Dans ce cas , les leçons de lecture ressembleraient à une leçon de chant. D'autres représentent des figures d'animaux , des altitudes humaines, pour arriver au même but par des signes qui frappent davantage les yeux 5 en sorte qu'on peut lire sans le secours des lettres. Tout cela est fort ingénieux sans doute ; mais la meilleure manière est d'avoir des tableaux de lectures graduées , de les exposer de manière à ce que tous les élèves de même force puissent les suivre des yeux , et que la leçon de l'un serve à l'autre $ c'est là un des

grands avantages de l'enseignement simultané; les élèves ayant tous le même livre, il y a unité d'enseignement et unité d'exercice pour tous dans le même temps. C'est le talent du maître de fixer leur attention sur le même objet. 11 faut , nonseulement qu'ils connaissent les lettres , mais qu'ils les prononcent avec pureté ; si on laisse passer des vices de prononciation , la lecture s'en sentira plus tard , et puis le sens de l'ouïe joint ses impressions à celles du sens de la vue , et l'on sait d'autant mieux une chose que plus de sens ont concouru à en donner la notion.

Les lettres étant connues , on passe à l'étude des syllabes et des mots. Il faut rejeter X épellation , comme la méthode la plus vicieuse qu'on puisse suivre. En effet , la langue parlée ne se compose pas de lettres , mais d'une suite de sons , et si les consonnes , comme l'indique l'étymologie , ne sonnent qu'avec les voyelles , pourquoi les séparer et les traduire par un son qu'elles ne produisent pas seules , pour les réunir ensuite à une autre lettre avec laquelle elles sonnent différemment. Ainsi , par exemple , on ne peut articuler la consonne b sans y joindre l'e muet , Yê fermé, ou le ouvert 5 ne dites donc pas b-a , car en prononçant b , vous faites entendre be, bé-bé , dites d'une seule émission de voix ba , vous ne ferez pas intervenir une voyelle inutile , vous n'aurez que celle qui donne à la consonne ta valeur syllabique ; le temps sera abrégé , il en résultera une consonnance régulière et rapide comme le coup d'oeil.

Ainsi , les lettres disparaissent en quelque sorte , ba n'est plus l'assemblage de deux lettres , c'est un son unique, représenté par un signe double; il est donc inutile de le décomposer dans l'articulation. Les personnes qui se sont occupées d'instruction élémentaire avec cet esprit d'observation qui suit attentivement le développement de l'intelligence, ont dû remarquer qu'il faut beaucoup plus de temps pour passer de l'épellalion à la lecture , qu'il n'en faut pour acquérir la connaissance des signes alphabétiques.

La lecture à haute voix est un art que peu de personnes

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possèdent -, c'est , contre l'opinion commune, la partie de l'enseignement la plus difficile , et la plus vite oubliée 5 la grande majorité des élèves ne parvient pas à lire d'une manière intelligible, et capable de fixer l'attention de ceux qui écoutent. C'est par là que commence l'instruction , c'est par la leclure qu'on initie I enfance au monde intellectuel. Cet exercice a son côté physiologique et intellcclif. Le maître doit s'efforcer d'imprimer une bonne direction à l'appareil de la phonation. Les prononciations vicieuses , les mauvais accents, le bégaiement, doivent être surveillés avec soin ; tous ces vices d'articulation, peu marqués dans l'enfant, augmentent avec l'âge , et cèdent si on répète avec méthode renonciation des syllabes , et les mots qui lui offrent le plus de difficultés. Les cailloux de Démoslhènes prouvent ce que peut une volonté ferme. L'habitude modifie singulièrement la fonction des organes , et les organes eux-mêmes. Ce serait un problème physiologique curieux à résoudre que celui de savoir si l'accent gracieux et cadencé de l'habitant du midi de la France , comparé à la prononciation lourde et traînante de quelques autres provinces, tient à la modification de structure du larinx, ou seulement au jeu de cet organe.

La langue écrite n'étant que la traduction figurative des idées , il est nécessaire pour le lecteur qu'il voie , non-seulement des signes , mais qu'il saisisse leur valeur conventionnelle, qu'il se pénètre de leur sens afin de rendre par des inflexions de voix appropriées les sentiments dont l'auteur était animé. Voilà pourquoi les repos marqués par la ponctuation ne sont bien observés que par les élèves qui comprennent ce qu'ils lisent ; c'est dire qu'on doit proportionner la lecture à leur intelligence. Le maître a le plus grand tort d'abandonner cet exercice quand les enfants lisent passablement 5 c'est alors , qu'en présence de tous , il doit lire lui-même des histoires intéressantes et instructives , avec le ton convenable , faire lire le même passage , afin que les élèves , par le sentiment de l'imitation , cherchent à le copier. Pour fixer leur attention , il les interrogera Sur ce qui les

aura le plus frappés. Cet exercice est plutôt une récréation qu'un devoir, il plaît ; les enfants s'y livrent avec plaisir et, tout en jouant, on aura le triple avantage , si l'on suit ce précepte , d'enseigner à bien lire, de former l'esprit et le cœur, par la beauté du style et la moralité des morceaux qu'on aura choisis , et enfin , d'inspirer le goùt'des lectures utiles , sans lequel l'homme doué des plus heureuses dispositions restera toujours au-dessous de celui qui n'a pas reçu les mêmes dons de la nature , mais qui a cherché à y suppléer par les acquisitions du travail.

Écriture.

L'écriture est un art mécanique qui , depuis l'introduction de l'écriture anglaise , a pris un accroissement tel , que beaucoup de charlatans ont avancé qu'un petit nombre de leçons suffit, et que tout le monde peut , par leur méthode , écrire de la même manière $ c'est un double mensonge. Les aptitudes individuelles sont variables. Et d'ailleurs, le tracé des caractères n'est pas seulement dans le jeu des doigts , il résulte aussi de la finesse des yeux-, il est certain qu'un myope ne pourra faire des déliés qui échapperaient à sa vue. On a tort de commencer par l'écriture en gros $ en voici la raison anatomique. Les doigts sont trop courts, dans leur plus grand allongement , pour faire parcourir à la plume l'espace compris entre les deux lignes de crayon ; pour tracer ces lettres , l'élève est obligé de s'y prendre en plusieurs fois , de chercher un point d'appui sur divers points du cahier, d'où l'irrégularité des lettres , leur hauteur inégale, leur pente en tous sens. C'est en vain qu'on veut exiger des enfants ce qui est organiquement impossible.

Il est plus rationnel de commencer par l'écriture en moyen j les doigts se développent par le temps et l'exercice , ils acquièrent une certaine mobilité qui leur servira à parcourir des espaces plus grands , et ils arriveront graduellement à faire des lettres plus hautes que les autres d'un corps et demi, parce qu'ils n'auront plus à lutter contre une impossibilité et

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