CHAPITRE XV
Se l'éducation et de l'instruction secondaires et supérieures.
Long-temps les sciences n'ont été le patrimoine que de quelques hommes ; déjà elles sont devenues communes , et le moment approche où leurs éléments, leurs principes, leurs méthodes les plus simples deviendront vraiment populaires. C'est alors que leur application aux arts , que leur influence sur la justesse générale des esprits sera d'une utilité vraimect universelle.
Ce temps d'émancipation intellectuelle, annoncé par Condorcet, n'est pas encore près d'arriver. L'instruction secondaire et supérieure est toujours le monopole du petit nombre, et la vie de collège, toute vicieuse qu'elle est , n'est pas donnée h tous, non datur omnibus adiré Corinthum. Nous avons cependant le bonheur de vivre sous un gouvernement éminemment populaire , dont l'acte fondamental déclare tous les citoyens admissibles aux emplois civils et militaires. C'est là une égalité de droit et non de fait ; car l'on ne s'occupe pas du
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tout des moyens de faire disparaître l'inégalité des conditions, ces emplois seront la propriété de ceux qui possèdent assez pour y arriver , il y aura toujours des privilégiés, puisque ceux qui ne pourront faire les mêmes sacrifices d'argent , malgré leur intelligence , croupiront dans l'obscurité ; c'est Yilotisme à perpétuité, moins les traitements inhumains. Pourquoi donc toujours des distinctions de classes ? Pourquoi éterniser par l'instruction l'inégalité qu'elle seule peut faire disparaître?
Lycurgue regarda les enfants comme une propriété de l'état , et donna tous ses soins à leur éducation. Dès l'âge de sept ans il les livrait à des maîtres publics qui leur enseignaient à tous les mêmes choses, parce que tous indistinctement étaient appelés à servir la république ; il est vrai que ceux qui se distinguaient commandaient aux autres ; mais au moins leur supériorité ne pouvait blesser personne , puisque chacun se trouvait dans les conditions favorables à l'acquérir. Il est vrai aussi qu'il n'y avait pas à Sparte ce corps respectable de l'Université qui morcelle , fractionne l'enseignement primaire , en reconnaît divers degrés , et défend , sous peine d'amende, de dépasser le brevet de capacité qu'il délivre. Ainsi, vous avez un diplôme qui vous confère le droit d'enseigner le calcul élémentaire ; gardez-vous bien de démontrer quelques théorèmes de géométrie : ce serait une contravention à ses ordonnances.
L'inégalité est une des monomanies de l'Université qui ne l'abandonnent même pas dans l'enseignement supérieur ; ne fait-elle pas des docteurs et des officiers de santé , sans se douter de tout ce qui peut en résulter de iâcheux pour la santé générale ? Car , si on établit deux classes de médecins , il faut aussi établir deux classes de maladies , et comme partout où il y a diversité d'agents, il y a diversité de fonctions, l'état ne sera pas le même pour chacun. La première chose qu'ils auront à faire sera de déterminer , non quelle maladie a celui qui les fait appeler , et quels remèdes il faut y apporter 5 mais d'examiner si elle est de la classe de celles qui leur
sont assignées el dont la guérison leur est réservée. Ainsi , comme les docteurs el les officiers de santé ont différé par les prérogatives de leur état , ils différeront aussi dans la pratique , et il ne leur sera plus permis d'employer le même mode de traitement. Y a-t-il rien de plus ridicule que cette distinction ? K'estil pas bien étonnant que des élèves qui n'ont qu'une même école , qui ont suivi les leçons du même professeur , qui ont travaillé dans les mêmes hôpitaux, dans les mêmes amphithéâtres, qui se sont communiqué leurs idées , qui sont enfin appelés à soulager les mêmes douleurs , aient des dignités si différentes, avec des destinées semblables. ( Extrait de notre brochure sur la distinction des médecins en docteurs et en officiers de santé. )
Pour donner une instruction plus large et plus étendue , il suffirait , comme nous l'avons dit , d'élever l'enseignement primaire , et de le rendre universel et obligatoire pour tous, de le débarrasser des entraves qui le gênent dans ses applications et dans son développement, de le mettre en rapport avec le besoin qui se fait sentir d'étendre la vie intellectuelle ; c'est alors que commencerait à luire l'ère de l'égalité. Les nobles de l'ancien régime, qui laissaient dédaigneusement nos pères cultiver les sciences et les lettres, ne se doutaient pas que le tiers-état, dont ils se croyaient à jamais séparés , leur ferait la loi en t}3 ; depuis cette époque , comme la diffusion des lumières a effacé les dislances et rapproché les hommes ! Si un noble de pur sang et de vieille date ressuscitait aujourd'hui, il n'en croirait pas ses yeux , son orgueil aristocratique recevrait une rude atteinte en voyant un vilain serrer familièrement la main de ses descendants en droite ligne; certainement il les renierait , et il aimerait mieux rentrer dans son tombeau , que de vivre avec sa race dégénérée.
La bourgeoisie a formé des alliances avec la noblesse, elle a traité d'égal à égal avec elle ; cependant la bourgeoisie n'est que le peuple instruit; pourquoi donc le peuple à son tour ne s'en rapprocherait-il pas ? il ne lui manque pour cela que d'être éclairé et moralisé. Ce qui met une dislance réelle en*