LIVRE VI, CHAPITRE *v
Ire les hommes , c'est l'éducation ; celle qui vient des litres et des honneurs n'est que fictive.
Si lascience était popularisée, il en [résulterait un avantage dont on n'a pas calculé toute la portée morale ; ce serait île ne pas inspirer d'orgueil à celui qui a reçu de l'instruction , puisque, devenue propriété commune , elle cesserait d'être ua signe distinelil". Alors on ne verrait plus le privilégié s'enorgueillir de ses éludes, il embrassera it sans rougir la profession de son père qui, n'ayant pas reçu la même éducation , lui devient à charge . au lieu de se jeter dans une carrière plus honorable selon lui, comme si tous les états, quand ils sont exercés d'une manière probe et délicate, n'étaient pas honorables. Qu'on nous dise par exemple si l'agriculture, dédaignée d'abord des Grecs , puis en honneur, n'est pas aussi noble que la loge et l'épée : c'est elle qui, par l'abondance de ses productions naturelles, nourrit les états , et fait le bonheur des nations 5 et cependant le fils d'un laboureur quû sait Virgile a oublié ces beaux vers :
O fortunatos nimium , sua si bona norint Agricolas ! quibus ipsa procul di.«;cordibus armis Fundit humo facilem \ictum justissima tellus.
Il ne se souvient pas que Cincinnatus, arraché à sa char rue, a sauvé Rome ; son éducation de collège l'éloigné de son ] )ère, sa vanité lui fait voir un homme tellement au-dessous d e lui qu'il le prend en pitié , et qu'il n'éprouve même pas les s >entiments dont la nature lui fait un devoir -, il aurait honte de tracer un sillon. Voilà comme une instruction mal diri !gée fait des orgueilleux et des despotes dans une famille et vi cie les penchants de la vie affective.
Il en résulte en second lieu que les professions , les n létiers ne sont pas exercés avec cette intelligence qui facilite le travail , et le rend productif. Nous ne doutons pas un insta nt que si, dans nos provinces, plus d'hommes instruits s'occi 1paient d'agronomie , les disettes seraient impossibles, par la raison qu'ils trouveraient les moyens de multiplier les pr< )-
ductions de la terre par des travaux mieux dirigés , surtout par la culture d'une plus grande variété de plan les-, on aurait des mémoires bien faits., en ce qu'ils seraient basés sur l'expérience : on sortirait alors de la vieille routine , et l'art de rendre la terre féconde ferait trouvé. Parlez à des laboureurs ignorants des nouvelles méthodes mises en pratique dans les fermes-modèles, ils se moqueront de vous , et soyez sûrs qu'elles ne seront mises en pratique que par ceux qui ont une certaine instruction ; il ne peut en être autrement 5 il fait nuit dans leur intelligence , la lumière ne peut y pénétrer. Qu'on n'objecte pas que le pluis infime agronome en sait plus en fait de culture qu'un académicien 5 cela est vrai 5 mais cela tient à ce que celui-ci ne cultive les champs que dans son cabinet , que ses théories toujours en défaut n'auraient besoin pour être bonnes que d'être appliquées convenablement par lui , et modifiées selon la nature du sol et ses rapports avec les plantes qu'on y cultive , de passer enfin au creuset de l'expérience. La perfection à laquelle l'agriculture est arrivée en Aile magne confirme cette opinion ; tout le monde sait que Tins itruction y est beaucovip plus répandue qu'en France.
C le que nous disons ici de l'état agricole s'applique à tous les autres. Si donc on donnait la même instruction à tous indi stinctement, on tarirait la source des inégalités 5 on n'aurait plus la sotte manie de se croire appelé à jouer un grand rôle . dans la société , à primer sur les autres , parce qu'on a exp liqué et mal compris les auteurs anciens. On se livrerait san is regret à une éducation professionnelle très-peu en honne- ur, et qui n'est le plus souvent qu'un pis-aller, parce qu'on n' a su vanter que les professions libérales, et qu'on a inspiré d' avance du dégoût et de la répugnance pour toutes celles qi ii n'appartiennent pas à cette classe. Combien de jeunes g' ens , s'ils avaient le bon esprit de se créer un état lucratif, n e mourraient pas de faim , dans les arts et les lettres , qu'on n ie protège pas assez , qu'il est peut-être difficile de récomp ienser comme il convient, vu la multitude de ceux qui se j< ettent dans cette carrière > et qui , obligés de vivre de leur