LIVRE VI, CHAPITIIE XV
Paris, c'est le paradis des désœuvrés et des charlatans 5 ils se jettent alors dans L'instruction , non par goût , mais par nécessité*, aussi celte carrière regorge de professeurs ambulants qui ne la suivent qu'en attendant qu'ils trouvent mieux , cl qui n'ont ni la science , ni la moralité convenables. Les maisons de commerce occupent beaucoup de jeunes gens ; mais grâce à ce qu'il a appris, le collégien, s'il ne les dédaigne pas, est incapable de s'y placer , même pour la comptabilité , dont il n'a pas d'idée, quoiqu'il ail remporté le prix de mathématiques , et qu'il soit dans celle science une nouvel Archimède , parce que jamais on ne veut regarder le côté positif de la vie et qu'on s'égare dans le champ des spéculations avant de connaître ce que tout le monde doit savoir.
Il faut élever tous les hommes comme s'ils ne possédaient rien , c'est le moyen de les mettre au-dessus des malheurs qui les atteignent souvent. A-t-on appris à tant de jeunes gens, qui s'érigent aujourd'hui en politiques, ce que c'est que pouvoir, constitution , obéissance aux lois ? on ne leur en a pas dit un mot -, ils ne connaissent pas même la forme du gouvernement sous lequel ils vivent , mais , en récompense , ils pourraient parler longuement de la^démoeratie grecque et romaine. A force de vanter la constitution des autres peuples , on n'inspire pas d'amour pour celle sous laquelle on vit , on affaiblit, ou plutôt on ne développe pas le patriotisme dans l'âme de ses auditeurs. A Lacédémone , les enfants étaient admis aux repas publies -, ils entendaient des discours sur des points de politique et de morale auxquels ils se mêlaient -, là au moins ils étaient dirigés par des esprits éclairés; ils disaient leurs sentiments sur telle action , sur tel homme, avec justesse et concision.
Si , en France, on leur parlait de gouvernement , on croirait la monarchie en péril : ce serait cependant l'occasion de leur apprendre ce qu'ils doivent de soumission , de sacrifices à un roi qui fait le bonheur de son peuple ; de cette manière , ils n'auraient pas d'idées fausses sur les droits et les devoirs de chaque citoyen , et ils posséderaient d'avance une réfuta-
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tion des sophismes à laide desquels on veut étayer les mauvais gouvernements ou ébranler les bons. Et puis , quand on ne prend pas un point de départ dans l'étude de l'histoire, comme les lois, les mœurs, les usages de sa nation, on ne connaît pas sa patrie , on ne peut comparer sa législation , ses opinions, à celles des autres peuples ; on n'a que des connaissances tronquées , et on juge de la portée morale d'un fait, comme ce petit bonhomme, très-fort en histoire, au dire de sa mère, qui ne vit, dans l'action d'Alexandre avalant la potion qu'on lui disait empoisonnée , que le courage de prendre médecine.
L'étude des langues mortes et vivantes ne devrait pas se faire en feuilletant des grammaires et des dictionnaires , mais par l'usage , par la conversation ; car il ne suffit pas d'entendre un idiome , il faut pouvoir le parler. Il y a quelque temps que des savants chinois vinrent à Paris où ils s'adressèrent pour se faire comprendre à nos professeurs de langue chinoise, qui parlent ordinairement de leur chaire aux quatre murs de la Sorbonne ; les descendants de Fo-hi et de Confucius jouèrent quelque temps aux logogriphes avec leurs interlocuteurs sans pouvoir s'entendre, ce qui, avec leur tendance à n'admirer que ce qu'ils font, dut leur donner une singulière idée de nos philologues. La France est le pays du monde où l'on parle le plus malle latin; dans le nord, en Pologne surtout, de simples paysans le parlent assez bien pour se faire comprendre , quoiqu'ils n'aient pas été au collège. On conçoit que s'il y avait une langue universelle, et qu'on apprit à la parler de bonne heure, les relations de toute nature avec les autres peuples seraient très-faciles, puisqu'on aurait un langage commun. Les sciences prendraient aussi un plus grand essor, car des hommes de génie , qui écrivent dans une langue peu répandue , ne sont pas toujours Iraduils, et par conséquent ne peuvent faire profiler que leurs compatriotes des choses utiles qu'ils ont découvertes ; mais souvent on est peu goûté dans sa patrie , et une œuvre recommandable ne franchit pas les limites du lieu qui l'a vue naître , faute d'être
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comprise par des hommes qui n'ont pas d'intérêt d amourpropre à l'étouffer. Les étrangers sont comme les morls. ils excitent moins la jalousie, on a pour eux plus d'égards, et puis les traductions ne sont pas toujours d'une exacte fidélité, au lieu que l'ouvrage écrit en latin par l'auteur pourrait être consulté et compris par les savants de tous les pays ; nous ne voulons pas dire qu'on ne doive pis écrire dans sa langue, mais nous voudrions qu'on déposât , dans toutes les bibliothèques publiques, un exemplaire au moins écrit en latin d'un ouvrage scientifique.
Aujourd'hui, peut-être, on le comprendraitmal , mais si on parlait le latin dans les collèges, comme il conviendrait, on arriverait facilement à cette intelligence. Ce qui éloigne beaucoup de la lecture des anciens auteurs latins , c'est qu'ils sont imprimés si mal , la plupart en caractères gothiques, qu'ils ont l'air d'un grimoire qu'on ne peut déchiffrer -, cela, joint à la plus grande difficulté de comprendre une langue dont on n'a plus l'habitude , fait qu'on les néglige beaucoup trop.
On a l'air de n'apprendre le latin que pour faire admirer les vers harmonieux de Virgile , l'élégance de Cicéron , la grandeur de Tite-Live , et l'énergie de Tacite. On ne peut blâmer une admiration aussi méritée-, mais il ne faut pas qu'elle soit poussée jusqu'à n'oser parler la langue que ces auteurs ont immortalisée. Le moyen d'y parvenir, c'est de familiariser de bonne heure les enfants avec les auteurs qu'ils expliquent. Comme dans les premières classes le latin est facile et proportionné à leur intelligence , il faut les interroger en latin sur le contenu de leur traduction ; dans le commencement ils auront sans doute de la peine à répondre , mais on les laissera s'expliquer dans la langue maternelle , et leurs réponses prouveront qu'ils vous ont parfaitement compris; un peu plus lard , ils répondront dans la langue qu'on leur apprend. Comme les questions roulent sur le devoir , ils trouveront dans l'auteur qu'ils traduisent , les expressions toutes faites 5 ils auront seulement à changer, le temps , la personne des verbes , le nombre des substantifs et le genre des adjec-
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tifs; de celle manière en aura la certitude qu'ils mettent en pratique ce qu'ils ont déjà appris, et on les verra s'approprier le style de leurs auteurs. Il faudrait procéder de celle manière dès la sixième , et dans les classes supérieures la langue latine serait parlée aussi facilement que le français ; on pourrait aussi l'exiger pendant les récréations,
En suivant celte marche , on aurait le double avantage de mieux apprécier les beautés des langues qu'on apprend, et de pouvoir penser et exprimer avec elles assez nettement ses idées pour les transmettre aux autres par la conversation. Qu'on nous monlre beaucoup de professeurs capables de s'exprimer clairement dans la langue qu'ils enseignent. Certainement l'humble plébéien du plus petit faubourg de Rome, avec son oreille peu exercée, serait choqué de quelques fautes d'élocution. Quels barbarismes ne faisaient pas les jeunes docteurs quand ils soutenaient deux examens en latin , ainsi que les concurrents qui argumentaient dans la même langue, pour l'agrégation ou le professorat !
L'Université, par la mauvaise mélhode qu'elle suit clans l'élude des langues sur lesquelles elle fait de la métaphysique, en est arrivée au point de les rendre inintelligibles et impossibles à parler. Aussi , elle a bien voulu permettre aux docleurs de parler français , c'est à- dire de parler pour être compris 5 c'est un bien sans doute , car c'était mettre l'esprit à la torture pour traduire faiblement dans une langue qui ne sert pas à penser ce qu'on a conçu dans la sienne avec force et précision • mais il est fâcheux qu'on soit arrivé à ce progrès en oubliant trop vite que les fondateurs de la médecine ont écrit en grec et en latin , et qu'il est nécessaire de les consulter au lieu de s'en rapporter à des traducteurs qui leur font dire , dans l'intérêt de leur système , ce qu'ils n'ont jamais pensé. A quoi sert-il donc de pâlir sur les classiques pendant dix ans , de mettre en pratique ce précepte d'Horace :
Nocturnâ versate manu, versate diurnà ,
si l'on ne veut parler leur langue.