‹ Eléments d'hygièneChapitre 144 sur 156 · I.IY11E VI, CIIAIMTUK · texte numérisé non relu

I.IY11E VI, CIIAIMTUK

Nous de voulons pas rame nef au pédantisme sans goût du XVIe siècle , dont les érudils enthousiastes ne juraient que par les anciens , et bariolaient leurs ouvrages de phrases latines , grecques et hébraïques ; mais nous voudrions qu'on étudiât l'antiquité de manière à pouvoir la connaître et l'admirer , tout en se réservant le droit de la blâmer dans ce qu'elle a de mal , car la critique forme le jugement. .Nous voudrions qu'on format le cœur et l'esprit des jeunes gens, en leur faisant remarquer la poésie douce dont Virgile a peint la vie des champs, le bonheur qu'on trouve dans une existence obscure , et dans la pratique de la vertu : en leur montrant dans Tacite , dans Juvénal , la corruption du siècle de Tibère , de Caligula , de Claude et de Néron , en leur gravant dans la mémoire les tableaux frappants que ces orateurs en ont fait, et en leur inspirant l'horreur de pareils excès. Ce serait le meilleur cours de morale qu'on pourrait leur faire; car si l'on n'examine que la lettre dans un ouvrage , que la prosodie , on perd de vue le côté le plus important -, c'est ainsi que l'on fait traduire Phèdre dans les basses classes , et qu'on se persuade qu'il est compris ; les élèves voient des animaux qui parlent, qui agissent , mais voilà tout \ ils ne comprennent pas les vérités cachées sous les ingénieuses moralités , qui sont autant de miroirs où ils pourraient déjà voir une partie de leurs vices et de leur défauts. Si le professeur , non content de l'explication grammaticale du texte, se donnait la peine d'en faire quelques applications à ce qui se passe dans le petit monde ou ils vivent , cela vaudrait bien l'érudition dont il fait parade. 11 en est de même des fables de Lafontaine qu'on fait répéter en perroquet -, on n'en goûte le charme que quand on connaît les hommes.

C'est ainsi que , dans l'enseignement de toutes choses , on s'éloigne du but véritable j on ne recherche pas l'utile. En rhétorique, par exemple, on fait composer des discours réguliers dans toutes leurs parties , divisés absolument comme ceux de Démosthènes et de Cicéron,, composés comme des discours académiques : mais est-il question de Vart de la

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voix et du geste ? Cet art, appelé déclamation , a le double avantage de développer la voix , de la varier selon le sentiment qu'elle exprime (Voyez notre arliele Gymnastique.), et de donner aux gestes une précision , un à propos qui contribuent puissamment à persuader. Si Ion cultivait avec plus de :-.oins cette partie de l'instruction qui joue le plus grand rôle dans la vie des peuples , nous n'aurions pas à entendre quelquefois ces prononciations traînantes, désagréables 5 à voilées gesticulaleurs frénétiques qui élèvent les mains sur leur tète comme pour s'arracher les cheveux , qui ferment les poings et jettent les bras en avant, comme pour frapper leurs adversaires-, c'est transformer la chaire et la tribune en tréteaux de saltimbanques. Les meilleurs mets dégoûtent, a-ton dit , s'ils sont servis sur une table , dans des vases malpropres. Cet oubli n'est pas pardonnable , surtout dans les écoles ecclésiastiques, où, pour annoncer la parole divine, il faudrait un long apprentissage ; aussi , voyez ce qu'il arrive : il y a d'excellents prêtres , assez instruits , qui prêchent de manière à rendre l'auditoire peu sensible aux vérités éternelles , car ils l'endorment profondément \ mais un grand nombre manquent , non-seulement de l'art du débit , mais aussi de celui de composer leur sermon ; ils commencent ordinairement à faire brûler dans les flammes, avant d'avoir prouvé qu'il y a un enfer. Etablissez d'abord la morale dans toute sa pureté , et puis vous ferez du dogme 5 persuadez avant de punir ceux qui ont le malheur de ne pas croire. Il est certain que le peu d'éloquence des prédicateurs fait tort à la religion ; nous savons que les préceptes ne font pas plus les orateurs que les poètes 5 l'éloquence est née avant la rhétorique -, mais si les règles ne donnent pas les grands mouvements oratoires , elles dirigent le goût , apprennent au moins à éviter les trivialités , à composer et à débiter un discours avee convenance et dignité.

Pendant qu'on forme les jeunes gens à l'éloquence, il faudrait leur donner l'habitude de la concision dans le style , leur ôter la présomption de croire que toutes les idées qui

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leur passent par ta tète sont tle nature à produire un grand effet sur l'auditoire ; c'est en les laissant s'égarer dans cette voie dediffusion et de prolixité , c'est en oubliant ce précepte du législateur du Parnasse,

Ajoutez quelquefois et souvent effacez,

que le mot avocat est devenu synonyme de bavard , et que c'est une croyance générale qu'ils embrouillent les questions au lieu de les éclaircir. Il y a de ces haranguems impitoyables, pleins de mots, vides de eboses et de pensées, qui dissertent des beures entières sur la pointe d'une épingle , et qui se font moquer d'eux par les auditeurs les moins éclairés.

Si on les exerçait à des disputes publiques, si on les chargeait de la défense d'un de leurs camarades , ce qui ne peut que les préparer utilement aux plaidoyers du barreau, il serait important de réprimer de bonne heure l'àprelé , l'impolitesse que certains écoliers mettent dans les discussions, qui doivent toujours être soutenues en termes honnêtes. Si on inspirait à la jeunesse cette sage réserve qui convient à l'homme bien élevé , nous ne verrions ni les disputes scientifiques et littéraires dégénérer souvent en injurieuses personnalités , ni ces défenseurs passionnés qui versent le fiel et l'aigreur sur leurs adversaires , ni ces magistrats furibonds qui se répandent en invectives sur le prévenu -, appellent sur sa tête la sévérité des lois et la vengeance céleste, avant de savoir s'il est coupable. Cent fois , cependant, le verdict du jury leur a prouvé que la passion égare celui qu'elle subjugue , sans entraîner les esprits calmes.

Si nous n'avions pas dû , dans un ouvrage d'hygiène, nous borner à l'exposition de quelques aperçus généraux , nous aurions examiné en détail toutes les parties qui composent l'enseignement public en France , nous aurions fait voir les rapports directs qu'elles devraient avoir avec la vie sociale ; comment toutes , prises séparément , ne devraient former qu'un vaste ensemble qui contribuerait à améliorer la vie physique

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et morale, et qu'au lieu de cela elles ne sont, par une mauvaise direction , qu'un à parle , qu'un hors-d'œuvre qui ne peuvent trouver leur application dans le monde ; car on apprend plus de choses vaines et futiles que de solides. Prenons l'enseignement de la philosophie. Il semble que cette science, la plus noble et la plus élevée, puisqu'elle apprend la manière de se conduire sagement , ait été livrée au galimathias et aux disputes des ergoteurs qui apprennent encore à faire des arguments en ferison , baraco , et mille autres d'une barbarie semblable, et l'on croit, avec toutes les subtilités d'une métaphysique entortillée, apprendre la philosophie ; on ne sait pas seulement comment on perçoit une impression , et nous défions l'argumenlateur le plus délié de l'école de nous expliquer , nous ne disons pas le comment des conceptions intellectuelles, car l'esprit, malgré la faculté de généralisation, ne peut pénétrer le principe des choses , mais de quelle manière nous avons la notion des objets extérieurs , tant on les a occupés à'onthologie, d'entités, au lieu de s'en tenir à la connaissance des choses qui frappent les sens. Voilà pourquoi les sensualistes , tout en ayant le tort de ne voir dans la manifestation des phénomènes intellectuels que la matière, ont raison avec les spiritualistes qui ne considèrent pas l'organisation, et les embarrassent beaucoup.

Etudiez la philosophie à ses diverses phases de succession, elle n'offrira à votre méditation que des points obscurs 5 tout est à refaire dans cette science. L'idéologie moderne , aussi peu certaine dans sa marche que l'ancienne, fait de vains efforts pour débrouiller le chaos de l'entendement , et depuis Aristote jusqu'à Destutt-de-Tracy et Laromiguière , nous ne croyons pas que deux métaphysiciens aient été d'accord ; chacun agrandit ou rapetisse à son gré la psychologie de l'homme.

Il faut débarrasser cette science de toutes les hypothèses qui l'obscurcissent ; la scholastique renverse quelquefois les notions les plus simples , car une secte de philosophes , Berkeley à leur tête, a nié l'existence des corps. Au lieu d'égarer

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les jeunes imaginations dans le dédale de la métaphysique , il faudrait, en philosophie eomnic en théologie , les ramener à l'étude de la morale , leur rendre ses préceptes d'une pratique facile •, qu'on ne croie pas que ce serait limiter l'esprit que de ne l'occuper que des choses d'application -, croit-on le développer beaucoup en l'entretenant de faits qu'il ne comprend pas -, non sans doute , on le fausse au contraire , tandis qu'on lui donne de la justesse en l'appliquant à des choses positives ; d'ailleurs , les sciences naturelles ont leur coté philosophique, et il y a de quoi réfléchir sur les forces, les lois qui régissent les corps organiques ou inorganiques dont elles s'occupent. Simplifiez donc votre enseignement classique , ne mettez pas que des mots dans l'esprit de vos élèves , ne vous contentez pas de ne leur donner que des nolions vagues, imparfaites, qui ne leur serviront jamais, de les parer d'un vernis trompeur qui n'éblouit que les ignorants, et qui laisse à découvert l'inanité de votre instruction privilégiée. Le jour des réformes utiles est proche, ne vous raidissez pas contre le temps qui vous emporte , soyez sûrs que ce que vous ne voulez pas faire vaut beaucoup mieux que ce que vous faites , et que ce travail de régénération sociale fera la gloire d'hommes plus modestes que vous, et qui ne prendront pas la mesure de leur intelligence pour limite de celle des générations à venir.

Résumons-nous : Nous voudrions que l'enseignement public ne dégénérât pas en vaines théories -, qu'on ne consacrât pas à des choses stériles un temps précieux qu'on emploierait utilement à l'acquisition de toutes les connaissances qui sont de mise dans le monde ; nous voudrions qu'il fût l'initiation aux mœurs , aux usages , aux pratiques du milieu dans lequel on est appelé à vivre , qu'il fût en rapport avec les besoins de la vie ; qu'on mît plus de soins à en développer les parties qui sont d'une application plus générale et plus immédiate 5 nous voudrions que si on s'obstine à refuser l'enseignement universitaire au peuple , on élevât au moins celui que le dédain aristocratique lui destine ; qu'il fût profession-

oO-i ÉLÉiVIEKTS 0HYG1ÈHE,

nel , c'est-à-dire qu il mit à même d exercer un métier avec intelligence , puisque Ion croit encore que ce serait ravaler les arts libéraux que de les mettre à la portée des masses: comme si les arts mécaniques n'étaient pas aussi honorables et plus indispensables , comme si les génies qui ont illustré les premiers étaient tous de haute naissance , et avaient eu besoin de vos leçons pour se faire un nom , tels que Descartes, Montaigne, J. -J. Rousseau, M. Lamennais, etc. \ nous voudrions enfin qu'on formât , comme à Sparte , par des moyens physiques , moraux et intellectuels , des citoyens à la patrie.

Qu'on nous dise donc si les jeunes gens qui quittent le collège et ne suivent plus aucune branche de l'enseignement supérieur ont conservé beaucoup des belles choses qu'ils ont apprises. Rentrés dans leurs foyers , occupés des choses positives de la vie , ils ne trouvent pas deux fois l'occasion d'appliquer leurs connaissances à leurs nouvelles relations ; il est certain qu'ils ont oublié jusqu'au latin qu'ils n'ont jamais su parler , et que ceux qui ont la science à cœur sont obligés de travailler à une instruction nouvelle qui leur sera d'autant plus profitable qu'elle s'éloignera davantage de celle qu'on leur a donnée , à réformer les mauvaises manières , le ton tranchant et la suffisance dont ils ont contracté l'habitude. Nous pourrions citer des poètes qui , peu sensibles à la gloire d'obtenir les premières places, étaient les derniers de la classe, dominés qu'ils étaient par leur démon familier ; aujourd'hui ils font des vers harmonieux qui les dédommagent amplement des punitions de collège.

Le temps nous paraît arrivé de consulter un peu plus les aptitudes ; aujourd'hui que toutes les professions sont envahies , on n'y réussira qu'à la condition de les exercer avec habileté , et une fois que l'enseignement sera popularisé , que l'orgueil n'empêchera pas de prendre celle pour laquelle on aura du goût, on ne combattra plus la vocation d'un enfant, et on le laissera libre du choix d'un état ; alors il s'y livrera avec plaisir , parce qu'on ne le forcera pas de revêtir la loge quand

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il voudra ceindre l'épée. Il serait dans l'intérêt des familles et de la société que les hommes qui sont chargés de l'éducation des jeunes gens , qui ont dû étudier leurs goûts , leur capacité , en avertissent les parents qui pourraient peut-être, quoiqu'ils aient perdu une grande partie de leur autorité 3 diriger un fds dans la carrière qu il veut embrasser ; mais ce sont les fils qui gouvernent les pères , ils ne veulent plus suivre les conseils de l'expérience : c'était bon il y a cent ans -, aujourd'hui ils apportent le science infuse en naissant. Oh recueille les fruits de l'orgueil que l'on a semé : la soumission, le respect des enfants aux pères, ce lien puissant d'harmonie dans la famille, n'existeront pas tant que l'instruction de l'un différera de celle de l'autre, et quand elle sera plus répandue , chaque père pourra devenir le précepteur de son fils.

Si nous n'avons pas parlé dans cet article des exercices du corps qui doivent alterner avec ceux de l'esprit , c'est que nous en avons traité dans notre article Gymnastique, C'est le seul moyen de développer l'organisation et de fortifier la santé, c'était ainsi que Lycurgue formait les Spartiates, et si nous ne conseillons pas de leur faire préparer leurs repas , de les faire coucher sur la terre pour s'endurcir aux travaux pénibles , il serait à désirer que leurs jeux fussent des exercices de courage qui rendissent le corps sain et robuste; cela est surtout indispensable pour les enfants des cités populeuses , qui sont ordinairement faibles et délicats.

Ce ne sera que quand on aura fait concourir tous les moyens qu'indique l'hygiène pour améliorer le phvsique et le moral, qu'on pourra dire de nous ce qu'on disait des Lacédémoniens : Vous êtes les seuls qui fassiez des hommes.

ÉLÉMENTS DIIYGIENE,

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