LIVRE VI, CHAPITRE XVI
soucieux et mille fois plus dangereux. Le prolétaire nYst pas assuré de pouvoir y vivre trois jours de suite, alors que la maladie lui vient, que l'ouvrage lui manque, ou que la charité lui fait défaut. Les riches ont tous les moyens de s'entreaider, défaire fructifier leurs richesses, et de multiplier leurs jouissances. Les hommes de peine , au contraire, se nuisent réciproquement. La misère des uns augmente la misère des autres -, elle établit la vileté dans le prix du travail ; elle donne naissance à des maladies physiques et morales qui se communiquent plus particulièrement à ceux qui végètent dans la même condition 5 elle abâtardit et dégrade leur race. Ce n'est pas assez pour les pauvres d'être les moyens de fortune , les instruments de plaisir de ceux qui possèdent les richesses , il faut encore qu'ils supportent les plus grandes charges de la société , qu'ils paient la plus grosse partie des impôts , de ces impôts qui portent sur leur nécessaire , au lieu de frapper sur le superflu du riche. Ce n'est pas tout; qu'il arrive une épidémie meurtrière , c'est sur ces hommes encore qu'elle frappera , c'est parmi eux qu'elle moissonnera impitoyablement, parce que la force vitale nécessaire pour y résister est d'autant plus faible chez eux , qu'ils sont plus mal nourris , plus mal vêtus , et plus mal logés -, de sorte que les chances de maladies et de mort sont toujours chez les pauvres en proportion de leurs peines et de leurs privations ; mais le comble du malheur pour eux , c'est qu'il faut encore, alors qu'une guerre vient à se déclarer, que ce soient eux qui se battent et se fassent tuer pour la sûreté , la gloire de leurs dominateurs , ou pour l'indépendance d'une soi-disant patrie , dans laquelle ils ne possèdent pas même la portion de terrain nécessaire pour y placer la tombe de leurs familles. Pour des êtres aussi mal placés dans la hiérarchie sociale , il n'y a, il faut bien en convenir, ni véritable plaisir, ni gloire, ni honneur, ni dignité, ni bonheur à exister. Une situation aussi dégradante , et aussi malheureuse , ne doit point durer à perpétuité. Le créateur ne l'a point voulu, puisqu'il a fait ces hommes nos semblables.
Mais comment arriver à leur affranchissement , et sur
quelles bases sociales et politiques fondera-t-on leur bien-être? C'estici que la dissidence entre beaucoup de vrais philanthropes se manifeste de mille manières. Je ne dirai pas ce que Les uns veulent , ce que les autres ne veulent pas , mon projet n'est pas de faire des volumes , mais je me hasarderai à exposer sommairement ce que depuis bien long-temps mes lectures et mon bon sens, aidé de quelques connaissances anthropologiques et historiques, me permettent de considérer comme ce qu'il y a de mieux à tenter. Mais avant d'expérimenter en grand, je me suis toujours dit qu'il ne fallait pas perdre de vue qu'en morale et en politique il y avait, comme en physique , des frottements et des résistances inévitables , dont il fallait nécessairement tenir compte *, qu'il y avait erreur, imprudence et danger ( au moins celui de ne pas réussir ), à ne pas reconnaître que nous sommes circonscrits par un immense cercle d'obstacles de toute nature , à part même ceux qui dérivent des formes gouvernementales , des intérêts et des préjugés de la politique et de l'aristocratie ; que malgré l'ardeur des désirs que nous éprouvons de voir au plus tôt améliorer le sort de nos semblables , il fallait , de toute nécessité , se résigner à subir cette loi aussi ancienne que le monde, qui veut que tout procède de germes , de linéaments , et se développe par couches successives , ou s'évolutionne gradalivement , selon l'aide ou la défaveur des circonstances. Cela posé , il est évident que la réforme intellectuelle et morale des races humaines doit être la préface obligée, l'antécédent indispensable et nécessaire de la réforme sociale et politique 5 sans cela , cette dernière manquerait de base ; elle n'aurait ni fixité , ni durée -, elle ne serait pas même possible. Avant de recueillir il faut semer ; avant de semer, il faut d'abord s'entendre sur le choix de la semence, puis ensuite bien disposer et préparer le terrain sur lequel on doit la répandre. Ici , le terrain , c'est le cœur, c'est l'esprit de l'homme, c'est même son physique , expliquons-nous sur cet objet qui est si important.