CHAPITRE VF
Su travail mental , ou des professions qui occupent l'esprit.
Chaque élat a ses incommodités et son genre de souffrances; ceux qui ne connaissent que celles qui résultent du travail physique, s'imaginent qu'il n'y a que des jouissances à éprouver dans les occupations de l'esprit; c'est une grande erreur. Sans doute, quand le travail de la pensée n'est pas poussé trop loin , quand il est réglé, qu'il s'alterne avec des occupations physiques; quand surtout on y est porté par un désir bien senti d'arriver à la connaissance de vérités utiles, ou par le besoin d'exercer, d'agrandir les plus nobles facultés de son être; quand aussi il est rendu plus facile par de bonnes méihodes, et plus attrayant par la variété des exercices; alors il est accompagné et suivi d'une satisfaction toute particulière, qui est loin, dans les premiers moments, d'avoir la vivacité d'un plaisir sensuel, mais qui , en se répétant, devient plus lard la source d'un contentement intérieur, qui est pour l'àme une douce volupté. Ce genre de plaisir, qui fait les délices des savants, des hommes de lettres, de tous les amis des livres, au lieu d'user le corps, lui fait du bien ; au lieu d'abréger la vie, la prolonge ( Pythagore , Solon, Hippocrate, Bacon, Locke, Newton, Fonlenelle, Voltaire, Franklin, Lalande, Laplace, le prouvent) , car il augmente l'influence cérébrale, ce qu'on appelle en physiologie, faculté d'innervation, faculté qui sert à activer toutes les fonctions qui donnent du ressort, ou plutôt de la vie à tous les organes ; mais quand le travail de l'esprit se fait avant le développement de ses instruments, ou sans qu'au préalable l'on ait su en faire naître le goût, en développer le besoin ; quand il n'est pas en rapport avec les aptitudes, proportionné aux facultés;
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enfin quand il est ardu, difficile, fait sans but, sans ordre et sans méthode, ou quand il est trop long-temps continué , alors il fatigue, il ennuie, il provoque le dégoût, il cause un mal-être moral qui n'est que le prélude d'un plus grand mal. Si Ton insiste et que l'on veuille le prolonger, malgré l'avertissement , il irrite le cerveau, cause des maux de tète, dispose aux inflammations aiguës ou chroniques de cet organe, à l'apoplexie qui en est souvent la suite-, au moins, il nuit au sommeil, qui est l'état de repos des sens et du cerveau; il le trouble, 1 interrompt, l'agite, ainsi que beaucoup d'autres fonctions. Pour être nuisibles, il n'est pas nécessaire que les occupations de l'esprit aillent jusqu'à provoquer les maux dont nous venons de parler ; en général , il suffit qu'il y ait trop de continuité dans les fonctions de la vie intellectuelle, et disconlinualion trop prolongée dans celles des autres modes d'existence, pour qu'il y ait rupture d'équilibre, trouble de celle harmonie générale, sans laquelle une santé parfaite n'est pas possible. Cuvier, à soixante ans, avait beaucoup de peine à marcher ; chez lui, la vitalité était dépensée en travaux scientifiques ; le syslème musculaire souffrait de cet excès de dépenses-, un autre eifet de larnpture d'équilibre, e'estd'absorber l'esprit, de le concentrer. Arebimède , absorbé par le soin de résoudre un problème de géométrie , ne voit pas le soldat qui s'approche pour le tuer ; il meurt victime d'une distraction scientifique.
Ce sont plus particulièrement les fonctions de la vie nutritive qui soufflent le plus de l'extension trop grande donnée aux travaux de la pensée, et de la diminution proportionnelle des exercices musculaires -, de là vient que les hommes de cabinetsont sujets aux flatuosités, aux vapeurs, à l'hypochondrie, aux embarras et irritations des viscères, à beaucoup d'aberrations dans les fonctions de leur vie mentale et affective, à des bizarreries de sentiments et à des erreurs des sens et de l'esprit. J.-J. Rousseau voit des ennemis jusque dans ses admirateurs; Newton tombe dans la mélancolie ; Pascal , sur la fin de ses jours, est tourmenté par une hallucination bien sin-