LIVRE VI, CHAPITRE VII
Le docteur Villermé, qui s'est beaucoup occupé de statistique médicale, est parvenu à démontrer, par suite de recherches faites pendant cinq ans , que le nombre des morls dans le premier arrondissement de Paris est à celui du douzième , comme cinquante est à cenl. Or, l'un est composé d'une population riche en général, et l'autre d'une population ouvrière pauvre. Ainsi , il meurt dans cette localité deux pauvres pour un riche.
Il a été aussi constaté :
i° Que dans le cours de l'existence des pauvres, un dixième, un douzième ( au minimum un quinzième ) des années qu'ils ont à vivre , se passaient dans un état de souffrance ;
2° Que dans les grandes villes , lorsque ces souffrances prenaient un caractère assez grave pour les forcer d'entrer dans les hôpitaux , il en mourait, suivant les saisons et la situation de l'hôpital , le cinquième ou le quart , minimum le sixième , malgré les bons traitements qu'ils y recevaient ;
3° Qu'environ la moitié des enfants pauvres meurent avant d'avoir terminé leur seconde dentition ; que cette proportion est souvent dépassée dans les très-grandes villes.
Ainsi , tout ce qui conduit à la pauvreté , tout ce qui l'entretient , tout ce qui l'augmente , devient cause d'insalubrité, de souffrances , de maladies et de mort.
Au contraire, tout ce qui donne de l'aisance, par conséquent tout ce qui favorise le travail , tout ce qui le rend plus facile , plus productif , comme l'instruction largement répandue, un bon régime alimentaire , le secours des machines , la liberté des communications , l'ordre et l'économie dans les dépenses-, tout ce qui augmente en un mot la richesse publique et privée , et principalement tout ce qui tend à la répandre et à la proportionner aux besoins du plus grand nombre , comme ce qui enseigne à chacun et à tous d'en faire un bon usage , tourne au profit de la société et de la moralité des hommes, diminue les causes de leurs maladies , et dans les mêmes proportions les chances de mortalité.
Ici, les faits publiés par le savant confrère que nouH
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venons de citer , ne permettent pas de douter de ces vérités.
Au XIVe siècle , époque d'ignorance , de misère et de barbarie, il mourait, à Paris, un individu sur seize à dix-sept-, au XVIIe siècle, un sur vingt-trois ou vingt-six. Aujourd'hui, dans le même espace de temps , il n'en meurt plus qu'un sur trente-deux six vingtièmes.
Les chiffonniers, les savetiers, les tisserands , les portiers, et tous les manœuvres qui vivent au jour le jour , voilà les classes et les professions de pauvres qui comptent le plus de morts.
Les chances de vie ont donc été en croissant de siècle en siècle , en proportion de la diffusion des richesses , des lumières , de la liberté et de la moralité des hommes.
En d'autres termes , leur existence a toujours été d'autant plus malheureuse , d'autant plus dégradée et d'autant plus courte , que leur misère , leur ignorance, leur servilité et leurs dégradations ont été plus grandes.
Aux Antilles, sur cent esclaves noirs, vivant dans l'abjection et sous le despotisme de maîtres souvent fort durs , il en meurt dix-sept 5 et sur cent soldats de la même race , qu'on soigne mieux , qu'on traite moins en esclaves , il n'en meurt que trois et un tiers. Quelle énorme différence !
Lors du choléra il est mort de dix- sept à dix-neuf pauvres po'*r un riche.
Ainsi , la pauvreté, qui place nécessairement l'homme qui la subit dans cette situation pénible et dégradante de malpropreté, d ignorance , de dépendance , espèce d'esclavage modifié, situation qui, à son tour, en détermine d'autres plus terribles encore , tend , par degrés insensibles , à détériorer l'individu , tant au physique qu'au moral , et à faire dégénérer sa race. Delà des souffrances graves et variées qui empoisonnent son existence , des vices nombreux qui la dépravent , et trop souvent des crimes qui la déshonorent.
Les maladies qui détériorent la constitution physique du pauvre sont , en général, des maladies de langueur et de fai-