LIVRE VI, CHÀPIXJRE IX
téressë à leur plaire ; d'ailleurs sa sensibilité étant absorbée ou pervertie par les distractions, les plaisirs, et surtout par le sentiment de sa haute position sociale et par les flatteries qu'elle lui procure, il n'est guère susceptible d'éprouver ces sympathies bienveillantes qui nous attachent à nos semblables , encore moins cette affection plus vive et plus concentrée qui nous enchaîne plus fortement et plus agréablement à quelques-uns d'entre eux 5 c'est ce qui a fait dire à plus d'un moraliste célèbre : le riche n'a pas d'amis ; c'est là l'un des grands malheurs de sa position. Mais quand il a le sentiment que sa fortune est mal acquise, qu'il sait qu'on ne l'ignore pas , et qu'on le méprise , alors quel tourment pour son amour-propre , car les riches fripons n'en manquent pas -, s'ils sont peu sensibles à l'amitié des hommes, ils redoutent leur mépris.
Sous le rapport de la vie intellectuelle, est-il plus heureux ? Généralement, non. Trop gâté dans son enfance, trop occupé de futilités, ou trop absorbé par les plaisirs, il n'a pas le temps de s'instruire*, il n'en sent pas le besoin. D'ailleurs, une application sérieuse ne peut être de son goût -, elle le fatiguerait trop. En conséquence, il reste étranger aux sciences et à la littérature ; point de développements dans ses facultés mentales -, on dirait qu'il y a incompatibilité naturelle entre l'or et lascience, entre Plutus et Apollon. Ses passions peuvent devenir fortes , mais sa raison reste débile 5 il est, sous le rapport intellectuel, enfant toute sa vie. Quant à sa vie générative, il est moins raisonnable encore : il use et abuse de manière à se préparer bien des regrets , ou à marcher rapidement vers une fin prématurée.
Le riche est donc généralement entraîné à vivre sous l'empire des sens , à se livrer à ses appétits gastronomiques et aux plaisirs de la vanité et de l'orgueil , c'est-à-dire en homme plein d'imperfections , de vices et de travers. C'est à l'aspect de pareils riches qu'un poète anglais (Pope) a dit naïvement qu'on peut juger du cas que Dieu fait des richesses par les gens à qui il les donne !
Ctpendant, soyons vrai pour être juste-, aujourd'hui les
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riches ne sont pas tout-à-fait ce qu'ils étaient autrefois ; ils abusent moins de leur fortune *, ils élèvent mieux leurs enfants que leurs aïeux ne l'ont été-, on les instruit davantage dans la connaissance des choses sérieuses et utiles.
Les préjugés qui faisaient considérer la science comme inU* tile, l'industrie comme ignoble, et \efar niente comme chose de bon ton, perdent tous les jours de leur crédit, et le moment n'est pas éloigné où un riche oisif, qu'on appelait un homme comme il faut, ne sera plus, aux yeux de tout le monde, qu'un sot ridicule. Enfin , nous marchons à grand pas vers cette époque depuis si long-temps annoncée , où les lumières, pénétrant dans les chaumières comme dans les maisons opulentes, balaieront tous ces vestiges impurs de distinctions, aussi futiles qu'iniques , qui mettent la zizanie entre les hommes, que Dieu a faits pour vivre dans une communauté d'intérêts, de pensées , et de véritable confraternité de sentiments -, c'est parce que les esprits de tous nous paraissent bien préparés à cette révolution mentale , que nous croyons pouvoir dire aux riches, sans les blesser : Rapprochez-vous des hommes de labeur •, ils sont vos frères, et cependant ils font valoir vos biens -, leur temps vous est consacré , leurs forces sont à vous , ils sont les instruments de vos jouissances, de votre bonheur -, sans eux, à quoi servirait votre richesse ? Soulagez-les donc dans leurs peines , assurez-leur une part dans vos bienfaits \ vous le devez : leur santé s'en trouvera mieux, et la vôtre aussi ; car le contentement que vous en éprouverez agira sur vos organes d'une manière favorable. La bienfaisance est un baume qui fait autant de bien à celui qui le distribue qu'à celui qui le reçoit. N'oubliez pas que la meilleure manière de leur être utile, c'est de les occuper fructueusement, et de les traiter avec égards et bonté. Initiez-vous à leurs travaux , ne serait-ce que pour les éclairer de vos conseils et les encourager par votre présence. Essayez parfois de travailler un p.eu à leur côté , vous verrez le bien que cela vous fera, combien vous y gagnerez en appélit, en sommeil, et même en plaisir?. Au moins êles-vous sûrs par là de chasser