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CHAPITRE IV

LES DEVOIHS ENVEHS LA PATRIE

Le devoir d’aller à l’école.

Georges était étonné de rencontrer parfois sur sa route des enfants de son âge, qu’il n’avait jamais vus fréquenter l’école, et qui semblaient passer leur temps à courir et à vagabonder.

Comment se fait-il, se disait-il à lui-même, que leurs parents ne les envoient pas à l’école pour s’y instruire ? C’est sans doute, pensait-iL que leurs familles sont trop pauvres pour payer la rétribution scolaire.

Mais il dut reconnaître qu’il se trompait, quand le maître lui eût appris que, d’après la loi du 16 juin 1881, la gratuité de l’instruction était accordée à tous les enfants.

— Alors, dit Georges, les parents sont sans excuse ^uand ils n’envoient pas leurs enfants à l’école, et il devrait y a' oir une loi pour les y obliger.

— Cette loi, reprit le maître, existait déjà en Allemagne et dans la plupart des pays de l’Europe • elle îxiste aujourd’hui dans notre pays, et il faut appeler lü tous nos vœux l’époque où elle sera pleinement exé-

eutée. Ce jour-là, l’instruction sera, comme on dit, obligatoire ; il ne sera plus permis d’être ignorant- Les parents qui refuseront l’instruction à leurs enfants seront punis, comme le sont aujourd’hui ceux qui les maltraitent et leur refusent leurs soins.

Tout cela paraissait fort légitime à Georges : seulement il était surpris qu’on eût attendu jusqu’en 1882 pour reconnaître la nécessité d’une pareille loi.

— On objectait, continua le maître, que l’obligation de l’instruction serait un attentat à la liberté des parents. Le père, disait-on, doit être libre de faire de l’enfant ce qu’il lui plaît. Mais cet argument n’est pas sérieux. La liberté et l’autorité des parents ne sauraient être illimitées : car deux intérêts souverainement respectables autorisent la société à borner les droits du père. C’est d’abord Tintérêt des enfants eux -mêmes : le père n’a pas le droit de priver son fils de la nourriture du corps; comment aurait-il le droit de le priver de l’instruction, cette nourriture de l’esprit? C’est ensuite l’intérêt de la patrie : la patrie a besoin de citoyens instruits, éclairés. Quels services serez-vous capables de lui rendre en retour de ses bienfaits, si vous restez ignorants ?

La société interdit aux charretiers de circuler la nuit sur les routes sans éclairer leurs lanternes. Ne pensezvous pas qu’il est pour le moins aussi dangereux de laisser circuler dans le monde des hommes grossiers qui ne savent ni lire ni écrire et qui, n’ayant aucune instruction, n’ont aucune idée claire de leurs devoirs et de leurs droits ?

Dira-t-on que les parents ont besoin de leurs enfants? Mais la patrie elle aussi a besoin de vous, et quand vous aurez l’âge de servir sous les drapeaux, la patrie n’hésitera pas à vous enlever à vos familles. Laissez-lui donc prendre, pendant votre enfance, quelques heures d^ votre temps, pour assurer votre instruction , elle en a

LA SOCIÉTÉ KT LA PATRIE

autant le droit que de vous prendre, pour assurer sa défense, plusieurs années de votre jeunesse. En venant à l’école, vous servez déjà la patrie.

Résumé. Le premier devoir de.s citoyens est de s’instruire, d’aller à l’école. L’instruction élémentaire est aujourd’hui gratuite et obligatoire pour tous. La société, pour garantir sa sécurité et sa prospérité, a besoin de citoyens instruits et éclairés, comme pour assurer sa défense, elle a besoin de soldats bien armés et bien exercés. Elle a donc le même droit d’imposer le devoir scolaire que le devoir militaire. On a objecté à tort contre l’obligation de l’instruction la prétendue liberté du père de famille • cette liberté, en effet, a pour limite l’intérêt de l’enfant et l’intérêt général de la société. Or la société, comme l’enfant, est intéressée à l’instruction.

Exercices. En quoi un homme instruit peut-il être plus utile à sa patrie qu’un homme ignorant ? Qu’est-ce que l’instruction obligatoire ? — Aurait-il

été juste de rendre l’instruction obligatoire si l’on n’avait pas commencé par la rendre gra-

tuite ? — Dans quels cas la société a t-elle le droit de limiter la liberté des parents et l’autorité qu’ils exercent sur leurs enfants ? — L’instruction estelle nécessaire à tous , aux pauvres comme aux riches ?

Le devoir militaire.

Crr orges était tout près de penser qu’il était déjà un petit citoyen, puisque, en attendant les autres devoirs patriotiques, qui ne devaient commencer qù’avec sa majorité, il servait déjà sa patrie en s’instruisant de son mieux. Il travaillait avec plus d’ardeur encore depuis qu’il songeait que c’était pour le bien de son pays non moins que pour lui-méme.

Le devoir scolaire lui paraissait d’ailleurs bien doux en comparaison du devoir militaire r|u’il savait être obligé de payer un jour. Un de ses frères venait précisé' ment de partir pour l’armée, et ne devait revenir au pays qu’au bout de deux ans. Cela paraissait bien long à Georges qui se disait : Ne pourrait-on pas, dès l’école, nous apprendre à manier les armes, nous exercer les jours de fête à tirer à la cible? Plus tard, quand nous serions soldats, nous apprendrions plus vite et mieux le métier militaire.

Il fit part de son idée à l’instituteur qui lui répondit : — « 11 y a des choses qu’on n’apprend bien qu’au régiment, car pour les apprendre il faut du temps : la dis- (ipline, l’exactitude et la correction des mouvements, l’habitude de se servir d’une arme, le courage, l’amour du drapeau, tout ce qui fait enfin le bon soldat.

Sans doute il y a eu des époques où des nations, menacées dans leur liberté, et enflammées par la fièvre du patriotisme, ont improvisé des soldats. Les volontaires de la Eévolution française ont fait des merveilles, mais on n’avait pas affaire alors à des armées organisées aussi savamment que celles d’aujourd’hui, à des engins aussi terribles, aussi destructeurs. De notre temps la guerre est devenue une science, et cette science, il est nécessaire que les bons citoyens l’apprennent, tant que la jalousie ou le mauvais vouloir des peuples voisins rendra la guerre possible, nécessaire même un jour ou l’autre.

Préparez-vous donc, mes amis, à acquitter de bon cœur votre dette de soldats. La patrie n’est granae et forte, elle n’est sûre de conserver ses richesses et son indépendance que si elle dispose d’une armée permanente, capable de la défendre au jour du danger. Sans l’existence d’une armée, vos maisons, vos propriétés, vos personnes seraient exposées aux invasions des étrangers ou aux attaques des perturbateurs. Et pour consti-

LA SOCIÉTÉ ET LA PATRIE

tuer cette armée, il faut que vous alliez tous à tour de rôle passer quelque temps sous les drapeaux, prêts à y revenir en masse le jour où la patrie serait menacée.

Si vous comparez d’ailleurs le présent au passé, vous reconnaîtrez que vos devoirs militaires sont bien adoucis, bien allégés. Autrefois, il n’j a pas bien longtemps de cela, avant la République, le service militaire durait sept ans ; aujourd’hui, pour les moins bien partagés, il est tout au plus de cinq ans. Vous vous rappelez en effet le dernier tirage au sort ; le sous-préfet était venu y présider dans notre village. Ceux qui avaient un bon numéro, comme ils disaient, c’est-à-dire qui étaient classés les derniers sur la liste du contingent annuel, ne sont partis que pour un an. Et de ceux-là il y en avait 30 sur 90, c’est-à dire un tiers de l’effectif total.

Ce qui est un grand progrès aussi, c'est qu’aujourd’hui tout Français est soldat *. La vieille loi militaire qui a duré jusqu’à la République, dispensait absolument du service ceux qui étaient favorisés par le sort, le jour du tirage ; de plus elle autorisait le remplacement qui était une iniquité, le privilège de la richesse. Parce qu’il avait un peu plus d’argent qu’un autre, un jeune homme pouvait alors se procurer un remplaçant qu’il payait et qui allait se battre, quelquefois se faire tuer, tandis que le remplaçant restait tranquillement dans ses foyers. La République a supprimé cette inégalité odieuse. Aujourd’hui le service militaire incombe à tous, et c’est pour cela que la charge, également répartie entre tous, peut être moins lourde pour chacun.

11 esl vrai qu’une fois qu’on a fait deux années de service dans l’armée active, on passe pendant onze ans dans la réserve de l’armée active, puis pendant six ans

1 La loi de 1905, comme la loi de 1889 et de 1872, dit ; « Tout Français doit le service militaire personnel. »

LES DEVOIRS ENVERS LA l’ATRIE 91

dans rarmée territoriale, enfin pendant six ans encore dans la réserve de l’armée territoriale. Mais, en temps de paix, le service militaire qu’on exige de tous les Français de vingt-six à quarante-cinq ans n’a rien de rigoureux : en effet, les réservistes ne peuvent être appelés que pendant vingt-huit jours, les hommes de la territoriale pendant treize jours, et ils ne sont pas appelés tous les ans.

Et si la guerre survenait par malheur, sans doute il faudrait tous courir aux armes : — les hommes de la réserve pour se joindre à l’armée active et marcher à l’ennemi, — les hommes de la territoriale pour défendre les places fortes; mais, ce jour-là, n’est-il pas vrai que tous se réjouiraient d’avoir été appelés de . temps en temps au régiment avant la guerre, et d’avoir conservé, grâce à ces exercices intermittents, leurs habitudes militaires? Ils s’en réjouiraient, car ils se sentiraient ainsi plus capables de vaincre l’ennemi et de sauver la patrie.

Résumé. Le service militaire est le devoir de tout citoyen. Personne n’en est exempté. La République a supprimé le privilège des riches, qui pouvaient à prix d’argent se procurer des remplaçants et restaient tranquilles chez eux, tandis que d’autres allaient se battre à leur place. La République a réduit le service militaire qui est de deux années dans les rangs de l'armée active. De l’armée active on passe dans la réserve, pendant onze ans ; de la réserve, dans l’armée territoriale pendant six ans ; et dans la réserve de l’armée territoriale pendant six ans encore. Mais une fois qu’on a quitté l’armée active on n’est plus tenu qu’à des services qui ne durent que quelques jours, et qui ne se renouvellent même pas tous les ans : vingt-huit jours pour la réserve de l’armée active, treize jours pouj' l’armée territoriale. La sécurité et l’indépendance de la patrie, la sûreté des propriétés individuelles exigent l’accomplissement de ces différents devoirs militaires. La France ne peut avoir qu’à ce prix une armée forte, capable de la défendre au jour du danger. Le meilleur moyen d’ailleurs d’éviter la guerre, c’est précisément d’avoir une armée

LA SOCIÉTÉ ET LA PATRIE

noml^reuse et solide qui inspire le respect aux étrangers. On n’attaque que ceux qui sont désarmés.

Exercices. Pourquoi les armées permanentes sont-elles nécessaires? — Faut-il beaucoup de temps pour faire de bons soldats ? — Dans quelle mesure peut-on dès l’école préparer l’enfant à apprendre le métier des armes ? — Quelles sont les

inégalités injustes que la République a fait disparaître de la loi militaire ? — Qu'appelait-on le remplacement ? — Qu’était -ce que ^e tirage au sort? — Combien de temps chaque citoyen français doit-il le service militaire.

Le devoir de payer Timpôt.

Vous savez déjà, mes enfants, que la patrie entretient des écoles pour vous instruire, une armée pour vous défendre : l’armée ‘seule lui coûte plus de 500 millions par an.

Mais l’intérêt général exige beaucoup d’autres dépenses. C’est la patrie qui s’en charge. Elle fait des routes, creuse des canaux, construit des ponts pour traverser les rivières, bâtit des digues pour contenir le cours des eaux. Elle paie les magistrats qui rendent la justice, les gendarmes qui intimident ou arrêtent lesmalfaiteurs. Enfin, elle rémunère tous les services publics, police, administration, instruction, etc.

Mais pour tout cela il faut de l’argent, beaucoup d’argent. A qui la patrie le demandera-t-elle, sinon à ceux qui précisément profitent de toutes ces dépenses,, c’est-à-dire aux citoyens? Il est juste que 'tous le& citoyens, chacun pour sa part et à proportion de ses ressources, participent à des dépenses dont tous bénéficient.

Voilà pourquoi l’impôt est légitime. Sans doute il est quelquefois dur de le payer : l’année est mauvaise, le

travail ne va pas, et il faut tout de même payer. C’est que la patrie en tout temps continue son œuvre. Vous avez toujours besoin qu’elle protège vos personnes, vos propriétés publiques et privées, qu’elle tienne vos chemins^ vos rues, en bon état.

L’impôt est comme le salaire que vous devez à la patrie en échange des services qu’elle vous rend.

Quand vous venez à l’école, vous avez le droit de vous dire : « Cette école est un peu à moi; car c’est avec les contributions de mes parents, ajoutées à celles des autres citoyens, qu’on Ta bâtie. » De même pour la route qui vous conduit à la ville voisine, de même pour l’église, de même pour mille choses.

L’impôt n’est du reste légitime que quand il frappe ceux qui possèdent en proportion de ce qu’ils possèdent. Il y a par suite divers impôts : l'impôt foncier atteint ceux qui sont propriétaires d’immeubles, c’e^-à-dire de maisons, de vignes, de bois, de champs; l’impôt mobilier, ceux qui, sans posséder d’immeubles, occupent des chambres, un appartement dans une maison ; l’impôt 'personnel enfin frappe tout le monde, parce que nous avons tous, pauvres ou riches, cette première propriété, qui est notre personne. Cet impôt d’ailleurs n’est pas bien lourd : il varie entre \ fr. 50 et 4 fr. 50.

Il était permis autrefois de protester contre l’impôt, quand il servait à satisfaire les caprices d’un monarque et n’était pas employé pour le bien de tous : de même qu’il était permis de protester contre les armées permanentes, quand elles servaient non à la défense de la nation, mais aux entreprises ambitieuses d’un conquérant. Aujourd’hui au contraire que la nation est souveraine, vous devez vous préparer à payer, de bon cœur et sans murmure, des impôts qu’on n’exige de vous que pour vous assurer tous les bienfaits de la vie sociale.

— Quand j’aurai payé l’impôt, rempli le devoir mili-

LA SOCIÉTÉ ET LA PATRIE

taire et le devoir d’aller à l’école, serai-je quitte envers la patrie? demanda Georges. — Non, reprit le maître, sans parler de vos devoirs politiques, il vous restera encore à être un homme digne de votre nom d’homme, un homme juste et charitable, un honnête homme enfin : c’est ce que je vais maintenant vous apprendre.

Résumé. L’impôt est la participation pécuniaire de chaque citoyen aux dépenses communes qu’exigent les divers services publics. La patrie, qui entretient une armée, des magistrats, des fonctionnaires de toute espèce, a besoin pour tout cela de beaucoup d’argent, et c’est aux citoyens de le lui fournir, chacun selon ses moyens et proportionnellement à sa fortune.

Exercices. Qu’arriverait - il dans un pays, si on abolissait l’impôt? — Pourquoi l’impôt s’appelle-t-il aussi contribution ?

Quelles sont les diverses

formes de l’im])ôt? — Quelles sont les prin'ûpales conditions nécessaires pour que les divers impôts soient justes ?

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