CHAPITRE 'VIII
DES TÉRÉBENTHINES.
Les térébenthines, ou oléo-résines, sont des composés naturels de résine et d’huile essentielle, qui ont une consistance molle ou liquide à la température ordinaire. Cette consistance est due à la grande quantité d’huile essentielle qu’elles contiennent. Elles diffèrent des résines par une proportion plus considérable d’huile essentielle, et des baumes, que nous étudierons dans le chapitre suivant, par l’absence de l’acide benzoïque.
Les diverses térébenthines, toutefois, ne sont pas identiques. Leurs propriétés physiques, et surtout leur action sur la lumière polarisée, paraissent varier avec la nature des végétaux dont elles proviennent. Les unes sont lévogyres, et les autres dextrogyres.
Les organes sécréteurs des térébenthines sont des espaces intercellulaires situés entre les cellules parenchymateuses de l’écorce, entourés immédiatement par une couche simple ou multiple de petites cellules étroitement unies entre elles. Ces dernières produisent la térébenthine et la versent dans la cavité qu’elles entourent. Il existe trois formes de réservoirs résinifères: 1° des canaux verticaux, rectilignes, quelquefois un peu sinueux, rangés en cercle, s’abouchant les uns dans les autres, toujours situés en dehors Ju liber dans l’écorce verte, et le plus souvent assez larges pour être visibles à l'œil nu ; 2° des cavités isolées, globuleuses ou lenticulaires, dispersées au milieu du tissu cellulaire, lesquelles se forment beaucoup plus tard que les canaux, et sont difficiles à distinguer sans le secours d’une loupe; 3° des canaux horizontaux, rayonnant et ne communiquant pas entre eux, placés à l’intérieur du liber (Molli).
Nous avons quatre sortes(de térébenthines à étudier : t° la térébenthine proprement dite, 2° la térébenthine de la Mecque , 3° la térébenthine de Chio, 4° le copahu.
§ I. — do la Térébenthine proprement dite.
La térébenthine proprement dite, ou térébenthine des Conifères ( Abiétinées ), varie suivant les arbres qui la produisent.
On peut grouper ses variétés en deux séries : 1° les indigènes 2° les étrangères.
354 produits végétaux employés en médecine.
1° Térébenthines indigènes.
Il en existe trois sortes dans le commerce français : 1° la térébenthine ordinaire , 2° la térébenthine d 'Alsace, la térébenthine de Bordeaux.
1° Plantes. — La térébenthine ordinaire, ou des Vosges , se retire du Mélèze (1); celle d’A/sace du Sapin pectiné (2), et celle de Bordeaux du Pin maritime (3).
Caractères. — J’ai donné, dans le chapitre précédent, les caractères des trois genres auxquels ces arbres appartiennent.
Le Sapin pectine diffère du Sapin élevé par ses feuilles étalées sur deux rangs et non en tous sens; par ses cônes dressés et non pendants; par ses écailles caduques, de forme trapézoïde, tronquées à la base et non sessiles, rhomboïdales et faiblement échangées au sommet.
On obtient aussi la térébenthine de Bordeaux du Pin sylvestre (4), lequel diffère du Pin maritime par ses feuilles plus courtes ou à peine aussi longues que l’épi des chatons mâles (et non pas beaucoup plus longues), et par ses cônes pédonculés et penchés (et non pas sessiles et horizontaux).
2° Térébenthines. — La térébenthine ordinaire, ou du Mélèze (5), est préparée en Savoie et dans les contrées que baigne l’Adriatique. L’arbre est percé avec une tarière dans la base du tronc, sur le côté qui regarde le bas de la montagne. Ce trou est horizontal et pénètre jusqu’au centre. On le ferme avec un bouchon de bois enfoncé de force. La térébenthine s’amasse pendant l’été dans le vide qui reste. A l’automne, on l’extrait au moyen d’un fer. Après quoi on replace le bouchon. Au bout d’un an, on retire une nouvelle quantité de térébenthine, et ainsi de suite (Molli).
Chaque pied en fournit par année de 4 à 6 kilogrammes, et peut en donner pendant cent ans.
Cette térébenthine est liquide, assez transparente et peu colorée. Elle ne se sèche pas à l’air et ne se solidifie pas avec 1 / 1 6e de son poids de magnésie. Cinq parties d’alcool à 35° la dissolvent entièrement.
(1) Larijc Europœa Hort. Par. (voy. p. 338).
(2) Picea penticata Loud. ( Pinus Picea Linn., P. pectinata Lam.-, Abies pecti natn UC.) (voy. p. 338).
(3) Fiitus Pinaster Soland. (voy. p. 338).
(4) Pinus sylveslris Mil).
(5) Offici"., Terebinthina Veneta seu laricea, Térébenthine de Venise ou des Mélèzes, Térébenthine de Suisse.
TÉRÉBENTHINES.
La térébenthine d’Alsace, ou du Sapin (I), se récolte dans les Vosges et dans les Alpes. On perce les utricules qui se forment sur le tronc au printemps et à l’automne.
Cette térébenthine est limpide. Elle se sèche facilement à l’air. Elle est solidifiée par 1/t 6e de son poids de magnésie. L’alcool la dissout imparfaitement.
Elleconlientunerésine particulière, nommée abiétine (Caillot).
La térébenthine de Bordeaux, ou du Pin (2), est fabriquée dans les Landes. On pratique une entaille à la base de l’arbre et l’on reçoit son produit dans une fosse creusée au pied. On la liquéfie au soleil ou au feu, et on la filtre sur de la paille. Chaque pied peut en donner pendant un siècle.
Cette térébenthine est épaisse, visqueuse etd’un jaune clair. Elle se sèche très-facilement. Elle est solidifiée par 1 /32c de son poids de magnésie. L’alcool la dissout en entier. Elle est lévogyre.
3° Propriétés et usages. — Les térébenthines présentent, en
1 général, une odeur peu agréable et une saveur âcre et amère. Cependant celle d 'Alsace otlTe u-ne odeur suave de citron et une saveur peu prononcée. C’est à cause de ces caractères qu’elle devrait être préférée aux deux autres pour les usages médicinaux. Cependant on emploie, assez habituellement, la térébenthine du Mélèze.
Prises à faible dose, les térébenthines causent de la chaleur au pharynx et à l’estomac. A forte dose, elles déterminent des vomissements.
Elles ont uneaction spéciale surles voies génito-urinaires; elles modifient l’état catarrhal.
On les administre en pilules, en collyre. On en prépare une eau. Elles entrent dans la composition du sparadrap, du papier à cautères, des ba urnes de Fioravanti et de Lucatel.
2° Térébenthines étrangères.
On en connaît cinq espèces principales :
i° La térébenthine de Hongrie, retirée du Pin mugho (3) ;
2° La térébenthine des Carpathes, retirée du Pin ccmbro (4) ;
(l)Ofûcin., Terebenthina Argentoratensis seu abietina , Térébenthine de Strasbourg ou des Sapins , Térébenthine au citron .
(2) Officin., Terebinthina communis , Résina pinea.
(3) Pinus Mugho Mill., vulgairement Mugho, Pin suffis du Briane mnais, Pin crin ou torchepin.
(4) Pinus Cembra Linn., vulgairement Pin Alviez , Ceinbrot .
3° La térébenthine d’ Amérique, retirée du Pin Weymouth (i);
4° La térébenthine de Boston (2), retirée du Pin des marais (3), et sans doute aussi du Pin d’encens (4). Cette térébenthine est dextrogyre.
5° La térébenthine du Canada (5), retirée du Sapin baumier (6).
§ II. — De la Térébenthine de la Mecque.
1°Plantes. — Celte térébenthine était parfaitement connue des anciens ; mais on a ignoré pendantlongtemps sa véritable origine. Pierre Belon est le premier (1550) qui nous l’ait indiquée. Prosper Alpin a publié (1592) une bonne dissertation sur le véritable baume de la Mecque, dans laquelle il a représenté, assez bien pour le temps, un des deux arbrisseaux qui le fournit.
La térébenthine de la Mecque est produite par deux plantes de la famille des Térébinthacées, que l’on rencontre dans l’Arabie Heureuse, particulièrement entre la Mecque et Médine. Ces plantes sont : 1° le Balsamodendron de la Mecque (7), 2° le Balsamodendron de Giléad (8), espèces très-voisines l’une de l’autre.
Description. — Le genre Balsamodendron est caractérisé pardes fleurs diclines, par un calice campanulé à 4 dents persistantes; par une corolleà 4 pétales linéaires oblongs ; par des étamines au nombre de 8 ; par un disque annulaire à 8 glandes ; par un ovaire sessile,biloculaire, surmonté d'unslyle très-court et d’unstigmate quadrilobé, et par une drupe globuleuse ou ovée, pourvue de 4 sutures, à noyaux osseux, avec 1 ou 2 loges monospermes.
Dans le Balsamodendron de la Mecque , les folioles sont aiguës ; dans le Balsamodendron de Giléad , elles sont obtuses.
2° Térébenthine. — La térébenthine de la Mecque, très-improprement appelée baume (9), est obtenue, soit par des incisions
(t) Pinus Strobus Linn., vulgairement Pin de lord Weymouth.
(2) Vulgairemeut Térébenthine blanche d’ Amérique, Térébenthine de la Caroline.
(3) Pinus palustris Mill. [P. australis Mich.), vulgairement Pin austral.
(4) Pinus Tœda Lamb.
(5) Vulgairement Baume du Canada, faux Baume de Giléad.
(6) Abies balsamea Mill. (Pinus balsamea Linn., Abies balsamifera Mich.).
(7) Balsamodendron Opobalsamum li.uüVa (Amyris Opobalsamum Linu.).
(8) Balsamodendron Gileadense Kunth (Amyris Gileadensis LinD.).
(9) Officin., Balsamum Judaicum, Baume de Judée, Opobalsamum, Balsamum
Gileadense, Baume de Giléad, Balsamum e Mecca, Balsamum Syriacum, Baume de Syrie, Balsamum Constantinopolitanum album, Baume blanc, Baume d’Egypte, Baume du Caire