II. — PRODUITS VÉGÉTAUX VÉNÉNEUX
§ I. — lie l'ipas antiar.
1° Histoire. — Sous le nom d’upas(2), les Javanais désignent deux poisons terribles qui, introduits môme en très-petilequantité dansl’économieanimale, amènent promptement lamort. Foersch, médecin hollandais, qui, le premier, les a fait connaître dans une brochure spéciale, a publié sur leur origine, leur préparation et leurs effets, desfablesridicules, qui, malheureusement, ont régné pendant longtempsdanslascience. Coquebert de Monlberlaréduit l’histoire de ces poisons à ce qu’il y a de plus positif et de plus raisonnable. Lesclienault de la Tour a décrit les deux arbres qui les fournissent. Magendie et Dclileont fait un grand nombre d’expériences surleurmode d'action. Thomas Horsfield, Orfila, et de nos jours, M. Claude Bernard, ontrépétéet complétéces expériences.
Deux sortes d e poisons sont appelées upas, Yantiar et le tieuté. Comme elles ont une origine différente, je consacrerai à chacune un paragraphe séparé. Je vais parler d’abord du premier, je traiterai ensuite du second.
2° Plante. — L ’Ipo vénéneux (3) appartient à la famille des Artocarpées. 11 croît principalement à l’extrémité orientale de Java.
Description. — Arbre très-grand. Tronc dépassant 33 mètres de hauteur et offrant environ 3 à 4 mètres de circonférence, couvert à sa base de grosses exostoses, droit, à écorce lisse, blanchâtre, et à bois blanc. Feuilles alternes, brièvement pétiolées, ovales ou elliptiques, obtuses, un peu acuminées, très- entières, couvertes de petits poils courts et rudes, d’un vert pâle, ordinairement ondulées ou crispées, coriaces, tombant avant la floraison. Fleurs monoïques. Mâles : réunies en grand nombre dans
(1) Tanglxinia venenifera Poir. ( Cerbera Tanghin Hook., C. venenifera Steud.).
(2) Oupas, Bohon upas, Boa.
(3) fpo toxicaria Fers. [Antiaris toxicaria Lesch.), vulgairement Antschar , Antiar.
454 DES VEGETAUX VENENEUX, OU TOXICOPIIYTES.
un involucre commun, axillaire, porlé par un pédoncule assez long et grêle, creux, hémisphérique, offrant en dessous quelques écailles imbriquées. Calice à 4 lobes. Ëlamines 4, petites, presque sessiles. Femelles : solitaires, portées parun pédoncule court et un peu épa:s, dans un involucre urcéolé, composé d’une douzaine de sépales soudés inférieurement, persistant. Ovaire globuleux, en partie adhérent au calice, contenant un seul ovule renversé, portant deux styles divergents, grêies et pointus, à extrémité stigmatique. Fruit recouvert par les écailles calicinales unies entre elles et devenues charnues, de la grosseur d’une prune.
3° Upas antiar ou Ipo (t). — Lorsqu’on fait des entailles au tronc de cet arbre, il s’en écoule un suc très-abondant, visqueux et résineux, jaunâtre dans l’axe principal, blanc dans les jeunes branches.
Les Javanais préparent Yupas antiar de la manière suivante : 250 grammes environ de suc, recueilli la veille au soir dans un tuyau de Bambou, sont placés dans un vase. On y ajoute, avec précaution, le suc exprimé et mêlé de la Kæmpférie galanga (2), de Y Amome zérumbet (3), d’une espèce de Guuet, de l’oignon et de l’ail commun, chacun à la dose d’un gramme et demi. On y incorpore de plus une quantité égale de poivre noir (4) pulvérisé, et l’on agile le mélange. On jette ensuite au milieu du liquide une graine de Piment frutescent (5). Cette graine tournoie pendant quelque temps. Lorsque le mélange est en repos, on ajoute une nouvelle quantité de poivre, et l’on met une autre graine de Liment, mais moins fort. Enfin on répète cette double opération une troisième fois. Lorsque la graine reste immobile et qu’elle ne détermine aucun mouvement dans la préparation, celle-ci est terminée (Horsfield).
On conserve Yupas antiar yjans des tubes de Bambou, que l’on bouche exactement aux deux extrémités et que l’on garnit de. substance résineuse. Ce poison s’altère facilement à l’air. Quand il est enfermé dans un flacon bien sec et bien bouché, il conserve son activité pendant longtemps.
Il est imparfaitement soluble dans l’eau, avec laquelle il forme une sorte d’émulsion.
L’upas antiar , vu en masse, présente l’apparence et la consistance d’une matière ci reuse. 11 est d’un brun légèrement rougeâtre.
4° Action sur i. homme. — L’iras antiar offre une saveur des
(1) Vulgairement O'/pas antschar, Anthiar , Ipa, Upn. — (2) Kœmpferia Galanga Linn. — (3) Amomum Zerumbet Linn. — (4) Piper nigrum Lion. — (3) Capsicum frulescens Linn.
UPAS TIEUTÉ.
plus amères. Cette amertume n’est pas franche, comme celle du poison suivant; elle se complique d’ûcreté. Ces deux sensations sont suivies d'une sorte d’engourdissement de la langue et de l’intérieur de la bouche (Pelletier et Cavenlou).
On dit que les émanations de la liqueur laiteuse fournie par l’arbre sont nuisibles. Sa saveur est amère.
L ’upas antiar présente des propriétés toxiques remarquables. C’est un des poisons les plus violents que nous fournit le règne végétal.
Les habitants de l’Inde s’en servent pour rendre plus meurtrières leurs armes de guerre ou de chasse.
L'upas antiar agit comme tous les poisons narcolico-âcres. Il porte sur le cerveau et sur la moelle épinière. 11 détermine souvent tous les effets des substances émétiques et purgatives. 11 cause la mort avec des convulsions tétaniques.
Leschenault ayant piqué à la cuisse une petite poule d'eau, avec une flèche enduite de ce poison nouvellement préparé, l’animal vomit, éprouva une forte convulsion, et mourut au bout de trois minutes.
§ B». — De l’i'pas ticiitc.
t° Plante. — Le Vomiquier tieuté (I) appartient à la famille des Loganiacées. 11 croît dans les forêts montagneuses de l’île de Blambangang, où il est rare.
Description (fîg. 419). — Grande liane sans épines. Racines horizontales, souvent très-longues, de la grosseur du bras, ligneuses, à écorce mince, couleur de rouille, à bois d’une dureté médiocre, comme spongieux, d’un blanc jaunâtre, offrant une odeur faible un peu nauséabonde. Tige grimpante, s’enroulant et s’accrochant jusqu’au sommet des plus grands arbres, à écorce rugueuse et rougeâtre, couverte d’un enduit crétacé. Rameaux opposés, divergents, longs, grêles, lisses et verts. Feuilles opposées, brièvement pétiolées, ovales-lancéolées, atténuées à la base, acuminées en pointe obtuse, entières, glabres, d’un vert foncé, coriaces, offrant trois nervures parallèles, les deux latérales écartées de la moyenne et n’allant pas jusqu’au sommet. Pétioles réunis par une ligne saillante. Cirrhes à l’aisselle des feuilles avortées, solitaires, simples, en forme de crosse ou tordues en spirale, souvent renflées vers leur quart supérieur, un peu poin-
(1) Strychnos Tieute Lesch.
tues, glabres. Inflorescence axillaire, deux ou trois fois plus courte que les feuilles, en corymbe défini. Pédoncules peu velus. Fleurs blanches, noirâtres sur le sec. Calice petit, légèrement velu inférieurement, 4-5-fide, à lobes ciliés. Corolle à tube
Fig. 119. — Vumiquier tieuté.
long, à limbe étalé, composé de 5 lobes oblongs, un peu’pointus, glabre. Étamines à la gorge de la corolle, presque sessiles, à filets très-courts, portant des anthères oblongues, jaunes. Ovaire ovoïde; style un peu plus long que la corolle, grêle; stigmate à peine plus gros, arrondi, papilleux. Fruit (baie) de 5 à 6 centi-
UPAS TIEUTE.
mètres de diamètre, globuleux, un peu mamelonné au sommet, lisse, rouge. Graines nichées dans une pulpe, arrondies-ovoïdes.
2° Upas tieutÆ. — L’extrait aqueux de l’écorce de ce Vomiquier , obtenu par sa décoction concentrée, fournit un poison d’une horrible énergie. 11 est désigné sous le nom A' upas tieuté (I). On le prépare de la manière suivante. On sépare l’écorce de la racine et on la met dans une certaine quantité d'eau ; on fait bouillir pendant une heure environ ; on filtre ensuite le liquide à travers une toile; on le met de nouveau sur le feu, et on l'évapore lentement jusqu’à consistance d’extrait mou.
Après celte première opération, on y ajoute le suc de la Kæmpférie, de l’Amome, du Gouet... Le mélange est remis sur le feu pendant quelques minutes, et le poison est terminé.
\ J upas tieuté est solide, d’un brun rougeâtre, vu en niasse. Étendu en couche mince, il paraît un peu translucide et d’un jaune orangé. Il forme une poudre d’un gris jaunâtre.
Il se dissout dans l’eau, abandonnant une matière rouge-brique. Sa solution aqueuse est d’un jaune orangé.
Il conlient une très-forte proportion de strychnine sans brucine, mais accompagnée de deux matières colorantes : l'une jaune, soluble, susceptible de prendre une belle couleur par l’acide azotique ; l’autre d’un brun rougeâtre, insoluble par elle-même, devenant d’un beau vert par son contact avec l’acide azotique concentré (Pelletier et Gaventou). Cetle dernière matière est désignée sous le nom de strychnochromine.
3° Action sur l'homme. — Sa saveur est extrêmement amère, sans âcreté ni arrière-goût, aromatique. Sa solution aqueuse est aussi d’une grande amertume.
L’upas tieuté est un poison encore plus terrible que Y upas antiar (2).
Les habitants de Java s’en servent aussi pour leurs flèches.
Ce poison doit l’énergie de son action à la strychnine qu’il renferme. C’est un excitant violent de la moelle épinière; il ne porte aucune atteinte aux l'on tions cérébrales. Il détermine le tétanos, l’immobilité du thorax, l’asphyxie. 11 peut être absorbé par les muqueuses, mais son action se manifeste plus promptement par les séreuses ou par une plaie. Cependant il n’a aucune action s’il est simplement déposé sur une plaie à l’étal sirupeux : il faut, pour qu’il agisse, le laisser sécher sur le corps vulnérant.
(1) Upas radja, Upas tjetteb , Tshittik, Tschettilc, Tjetlek.
(2) a Succus venenum atrocissimum » (A. DC..).
MOQ.-TAND. — BOT. MÉD.
458 DES VÉGÉTAUX VÉNÉNEUX, OU TOXICOPII YTES.
Un chien dans la cuisse duquel on enfonce un morceau de bois ainsi préparé, esl atteint du tétanos au bout de trois ou quatre minutes, et meurt au bout de cinq à huit (Delile).
Leschenault assure que le fruit d’une espèce d 'Angelin (1) qui croit dans 1 île de Java, sur les montagnes de Tingar, est employé comme contre-poison de Yupas tieuté et de 1 ’upas antiar.
§ RII. — nu Curare.
Le curare est un poison terrible préparé par les Indiens de l’Orénoque, du Cassiquiare, du Rio Negro et du Yupura, en Amérique.
1° Histoire. — L’origine de ce poison a donné lieu à de grandes contestations.
2° Plante. — On admet généralement aujourd’hui que le curare est principalement retiré d’une plante de la famille des Loganiacées, du genre Vomiquier ( Strychnos ). J’ai parlé plusieurs fois de ce genre.
L’espèce qui fournit le curare est le Vomiquier vénéneux (2). Ce végétal croît dans la Guyane, sur les bords du Pomeroon et du Su ru ru.
Description. — Tige souvent épaisse de plus de 8 centimètres, grimpante, enroulée autour des arbres, tortueuse, à écorce raboteuse, d’un gris noir. Rameaux minces, grimpants, couverts de poils nombreux, longs, étalés, roux. Feuilles sessiles, ovalesoblongues, acuminées, d’un vert noir, membraneuses, à trois nervures, hérissées de poils. Cirrhes couvertes de poils roux. Péd icelles poilus. Calice à lobes linéaires-lancéolés, poilus. Corolle hypocralériforme, atténuée au sommet, poilue extérieurement, glabre à l'intérieur; limbe étalé, à lobes oblongs et obtus. Anthères insérées à la gorge, saillantes, sessiles. Fruit de la taille d’une grosse pomme, rond, brièvement acuminé, lisse, d’un vert bleuétre. Graines dans une pulpe gommeuse très-amère.
3° Curare (3). — Le curare est l’extrait aqueux du Vomiquier vénéneux. Ce poison est connu depuis la découverte de la Guyane par Walter Iîaleigh, en 1595.
La préparation de ce poison est décrite différemment suivant les auteurs. Il est probable qu’elle varie selon les peuplades.
En général, on fait infuser l’écorce coupée en petits morceaux ou broyée; on concentre la liqueur afin que le curare devienne assez
(1) Andira Harsf rœldii Lesch., vulgairement, à Java, Prono-djevo (qui donne de la force à l'âme). — (2) Strychnos toxifera Benth. — (3) Vulgairement Woarara , Woorari, Wourari, Wooraru , Wurali , Wourali , TJrari , Ourary , Urali , Ticuna , Poison des f lèches .