CHAPITRE XI
DES FEUILLES
Les feuilles sont bien certainement les parties des végétaux les plus employées en médecine.
On peut les recueillir avec facilité et abondance. Leur administration est peu compliquée et n’exige pas le plus souvent le concours du pharmacien. Enfin, il suffit ordinairement d’une simple dessiccation, pour les conserver dans les ménages.
Aussi, c’est sur les feuilles qu’ont porté principalement les exagérations passagères des anciens thérapeutisles, et que roulent d’ordinaire les prescriptions insignifiantes des gens du monde. Si l’on voulait faire l’histoire complète de tous les végétaux dont les feuilles ont été préconisées à telle ou telle époque, dans tel ou tel pays, soit par les médecins ou par les bolanistes, soit par les amateurs, on composerait, à coup sûr, un gros volume.
FEUILLES. — THÉ
J’étudierai, dans ce chapitre, 1° le Thé, 2° le Tabac, 3° la Bdladone, 4° la Jusquiame, 5° la Pomme épineuse, 6° la Digitale, 7° les Mauves, 8°la Mélisse, 9° YOranger, 10° le Cochléaria, 11° la Cigïie, 12° le Laurier-cerise, 13° la Chicorée, 14° les Capillaires.
§ I. — Un T lié.
1° Pi.ante. — Le Thé de la Chine (1) est un arbrisseau placé d’abord dans la famille des Aurantiacées, puis dans celle des Camelliacées. 11 se trouve en Chine et au Japon, où on le cultive avec beaucoup de soin.
Histoire. — L’usage du Thé remonte à la plus haute antiquité, en Chine et en Cochinchine. On suppose que le besoin de corriger l’eau saumâtre et de mauvais goût, qui n’est pas rare dans ces pays, conduisit à l’infusion aujourd’hui si répandue.
Ce n’est guère que vers le milieu du xvne siècle que le Thé a été connu en Europe. On raconte que des aventuriers hollandais, voyant les Chinois faire leur boisson ordinaire d’une infusion végétale, imaginèrent de leur apporter des feuilles de Sauge, autrefois trôs-vantées par l’école de Salerne, et que les Chinois leur donnèrent en échange des feuilles de Thé { 2). Quoi qu’il en soit, nous savons que Tulpius, médecin hollandais, a publié, en 1641, une dissertation sur le Thé ; que Joncquet, médecin français, appelait le Thé, en 1657, herbe divine, et le comparait à l’ambroisie, et que Cornélius Bontekoe assurait, en 1679,
I que la boisson dont il s’agit ne pouvait faire aucun mal, quand même on en prendrait deux cents tasses par jour !
C’est seulement en 1763 qu’on a vu, en Europe, des pieds de Thé vivants. Ils furent apportés à Linné, au jardin d’Upsal, le 3 août de cette année, par le capitaine Ekeberg.
Les Hollandais et les Anglais ont été les premiers à adopter l’usage de la boisson chinoise (3). Depuis le commencement de ce siècle, cette boisson s’est répandue assez rapidement en France (4) ; toutefois elle n’est encore en usage que dans les classes élevées.
(i) Thea Sinensis Sims [Th. viridis et Bohea Linn.).
(ï) Ils remettaient trois livres de Sauge contre une de Thé. Ils vendaient ensuite de 30 à 100 francs ce qui leur avait coûté environ 50 centimes.
(3) Cet usage a mis du lemps à s’établir. Suivant le docteur Josat, la duchesse de Montmouth, ayant envoyé en 1785, à l’un de ses parents en Écosse, une livre de Thé, sans dire la manière de le préparer, le cuisinier le fit bouillir, jeta l’infusion, et servit les feuilles comme un plat d’épinards !
(f) En 1648, Guy Patin l’appelait une impertinente nouveauté.
En 1679, l’Angleterre ne recevait que 66 kilos de Thé de la Compagnie hollandaise des Indes. En 1833, l’importation du Thé s’élevait à 10 millions de kilogrammes dans le royaume-uni. En 1858, elle y a dépassé 34 millions.
Description (fig. 51). — Tige haute de 2 à 3 mètres. Fleurs
Fig. 51 . — Thé.
agglomérées, au nombre de 3 ou 4, à l’aisselle des feuilles supérieures, pédonculées, blanches. Calice très-court, persistant, à 5 sépales imbriqués, ovales-arrondis, obtus, les extérieurs plus petits. Corolle à 6, 8, 9 pétales, cohérents par la hase, étalés, arrondis, un peu inégaux, très-concaves, souvent échancrés au
FEUILLES. — TIIÉ.
sommet. Étamines très-nombreuses, plus courtes que la corolle, adhérentes à la base de cette dernière, plurisériées, à filets subulés, grêles, blancs, portant des anthères arrondies, inlrorses. Ovaire globuleux, comme trilobé, libre, hérissé de poils rudes, à 3 loges. Style d’abord simple, divisé supérieurement en 3 branches, grêles, glabres, pourvues chacune d’un stigmate à peine distinct. Fruit ( capsule ) à 3 coques arrondies, réduit quelquefois par avortement à 2 et même, à une seule, s’ouvrant chacune par une fente supérieure. Graines solitaires ou bien au nombre de 2 dans chaque loge, rondes, anguleuses, à une face.
2° Feuilles. — Les feuilles sont alternes, brièvement pétiolées, ovales-allongées, un peu acuminées, finement dentées en scie, glabres, d’un vert foncé, légèrement coriaces. Elles n’ont pas de stipules. Quand ces feuilles sont arrivées à leur parfait développement, on y remarque, comme dans tonies les feuilles persistantes, des espèces de cellules cylindroïiles, irrégulières, qui traversent le parenchyme. On y voit aussi des glandes spéciales, nombreuses, disséminées, qui recèlent la précieuse essence, cause primitive de l’arome du Thé (Mirbel et Payen).
On cultive le Thé sur les bords des champs, ou bien on en forme des espèces de quinconces sur le penchant des coteaux.
On ne commence à recueillir les feuilles qu’après trois ou quatre ans de plantation, et la récolte cesse après huit ou divans. Alors on recèpe les pieds à la base, pour avoir des sujets nouveaux.
La récolte a lieu plusieurs fois par an. On commence le 15 avril ; on continue le mois de mai, et l’on a une ou deux cueillettes plus tard. Les premières pousses des arbustes offrent des organes foliacés couverts de duvet à reflets blanchâtres ; elles donnent le Thé le plus fin, doué de l’arome le plus suave et du goût le plus délicat. La deuxième récolte présente des feuilles plus grandes, et produit un Thé plus abondant. Enfin les troisièmes et les quatrièmes feuilles , encore plus développées, ont une odeur moins douce et une saveur moins agréable.
3° Tué (I). — Les feuilles récoltées sont entassées dans des paniers de bambou et de jonc, et apportées aux ateliers de séchage établis sous des hangars. On croyait anciennement • qu’elles étaient d’abord plongées, pendant une demi-minute, dans l’eau bouillante. 11 paraît qu’il n’en est rien. On les met dans de petites bassines de tôle encastrées, au nombre de deux,
(l) Vulgairement, eu Chine, Théh ou Téha , au Japon Tsja, en Angleterre Tea, en France Thé.
trois, quatre ou davantage, à la suite les unes des autres, sur un fourneau horizontal. Des ouvriers les remuent sans cesse, soit à la main, soit avec un petit balai en baguettes de bambou. Dans certains endroits, on les jette sur de grandes plaques de fer ou de cuivre placées aussi sur un fourneau. Au bout de cinq minutes, ces feuilles se crispent. On les enlève et on les étend sur une table à claire-voie formée de tiges de bambou ou sur de grandes nattes disposées sur des tables. D’autres ouvriers les pressent, les pétrissent, les roulent avec la paume de la main ; au bout de cinq minutes au plus, le volume de ces feuilles est réduit des deux tiers ou des trois quarts. On leur fait subir une sorte de vannage ; on les étend à l’air; dans certaines localités, des Chinois cherchent à les refroidir à l’aide de grands éventails.
Cette opération du grillage est répélée deux ou trois fois. Mais on chauffe de moins en moins les bassines ou les plaques et l’on roule les feuilles de plus en plus. On assure que, pour les Thés les plus estimés, chaque feuille doit être roulée séparément, tandis que pour les Thés communs on en roule plusieurs à la fois.
Le grillage enlève à la matière herbacée l’àcreté vireuse qui la caractérise, sans nuire au parfum et à la saveur delà feuille.
Lorsque le Thé est bien roulé et bien sec, on le crible ; puis on l’enferme dans des caisses ou dans des boîtes, ayant soin de le tenir à l’abri de l’air et de la lumière. Suivant quelques voyageurs, on l’aromatise, parfois, avec certaines plantes, principalement avec le Camelli sasanque (1), Y Olivier odorant (2) et le Jasmin sambac (3).
Le nombre des Thés du commerce est assez considérable, et dans chaque variété il y a souvent plusieurs nuances. La bonté des qualités dépend du pays de l’arbrisseau, de son exposition, de sa culture, de l’âge des feuilles, de la durée de leur grillage et de l’art avec lequel on les a préparées. On a divisé les Thés en deux groupes : t° les Thés verts, 2» les Thés noirs.
Les premiers ont une couleur verte ou grisâtre, plus ou moins glauque ; leur infusion est blonde ; ils ont une saveur aromatique un peu âcre. Les seconds offrent une teinte plus ou moins brune ; leur infusion est plus foncée ; ils sonl moins aromatiques, mais plus doux. On obtient des Thés verts par une dessiccation rapide, qui ne laisse que peu de prise aux fermentations ou al-
(1) Camellia Sasanqua Thuub., vulgairement Sasankwa (Kæmpf.).
(2) Olea fragrans Thunb., vulgairement, en Chine, Lanhoa.
(3) Jasminum Sambac Ait. ( Nyctantes Sambac Linn., Alogorium Sambac Lam.).
FEUILLES