‹ Éléments de droit romain à l'usage des étudiants des facultés de droitChapitre 30 sur 221 · Condition des esclaves en fait. — Il s'en faut de · texte numérisé non relu

Condition des esclaves en fait. — Il s'en faut de

beaucoup que dans la réalité, le sort de l'esclave ait été ce

qu'il devait être en droit. Les institutions humaines, en effet,

ne produisent jamais ni tout le bien qu'on en attend, ni tout

le mal qu'elles pourraient faire. Une première cause qui devait

atténuer les rigueurs de l'esclavage était l'identité de race des

maîtres et des esclaves. Les premiers esclaves qu'on eut à

Rome, provenaient de peuples voisins et congénères. Ils

n'étaient donc pas séparés de leurs maîtres par l'abîme que

crée toujours la diversité des origines ethniques, des langues

et des civilisations. De plus , le petit nombre des esclaves et

la difficulté de se les procurer devait les faire considérer comme une marchandise assez rare, qu'on cherchait à épargner. Enfin, dans les débuts, le maître et sa famille était constamment mêlé aux esclaves dans les travaux de la maison et des champs. Par ses propres fatigues, le maître devait comprendre l'intérêt qu'il avait à ménager son aide de chaque jour. Ainsi, grâce à cette communauté de travail et de vie domestique, initié aux événements de la vie de famille, participant au culte des dieux du foyer, l'esclave était associé à la famille comme une sorte de membre inférieur de celle-ci. Il en portait même le nom familiaris, famulus (*).

Ces faits devaient grandement influer, on le conçoit, sur la pratique de l'institution. Aussi les censeurs réprimaient-ils l'usage excessif de l&potestas dominica. Au point de vue religieux, l'esclave était considéré comme une personne, puisque le lieu où il était enterré était religiosus (V. n° 164). Enfin, il pouvait avoir un pécule, peculium. On appelait ainsi, une partie du patrimoine du maître, dont celui-ci laissait l'administration à l'esclave, et qui était composé des sommes que le maître lui donnait, des économies réalisées par l'esclave sur sa nourriture, des présents que les tiers lui faisaient. En droit, le pécule restait propriété du maître, qui pouvait le reprendre, mais qui n'usait guère de ce droit. En fait, l'esclave conservait le pécule qu'il avait amassé et grossi par son économie, son habileté, son esprit d'intrigue. Le pécule devenait comme le compagnon de l'esclave dans sa servitude. Il était vendu avec lui à titre d'accessoire, on le lui laissait en règle générale lorsqu'on l'affranchissait. Les maîtres avaient intérêt d'ailleurs à laisser ainsi un pécule aux mains des esclaves afin de développer chez eux l'esprit d'ordre et d'économie, l'amour du gain, qualités précieuses aux yeux des Romains, et que l'esclave devait apporter ensuite dans la gestion des affaires du maître. Il arrivait aussi, souvent,

47. — (1) Boissier, Religion romaine d'Auguste aux Antonins, passim et notamment t. II, liv. III, ch. 4; Wallon, Histoire de l esclavage, t. II, part. 2, ch. 6.

CONDITION DBS ESCLAVES. 65

que le maître faisait acheter à l'esclave sa liberté à prix d'argent, et c'était le pécule grossi par les économies et les spéculations de l'esclave qui fournissait la somme que le maître recevait en échange de l'affranchissement qu'il consentait En somme , à la On de la République , le sort des esclaves s'était singulièrement adouci. Tous sans doute n'étaient pas l'objet d'un traitement identique. Leur condition dépendait des hasards de leur naissance , des dispositions du maître, de leur propre capacité. Les esclaves nés dans la maison, vernœ, étaient plus estimés que les autres. Comme ils n'avaient pas subi la flétrissure d'une condamnation ou d'une vente publique, on les traitait avec plus d'égards, on les considérait comme attachés à la famille où ils étaient nés. Chez les grands et les riches , les esclaves pouvaient parvenir à des fonctions élevées dans la domesticité. Ainsi, à la campagne, ils devenaient villici, sorte d'intendants ruraux, chargés de l'administration d'un domaine où le maître ne réside que de loin en loin. A la ville, ils étaient dispensatores y c'est-à-dire économes, ou, lorsqu'ils avaient reçu une culture intellectuelle, supérieure souvent à celle des Romains eux-mêmes , ils remplissaient dans la maison l'office de librarius, pictor, médiats, pœdagogns chargés, dans ce dernier cas, d'élever les enfants du maître et conquérant ainsi un ascendant qui ne s'efface pas. Enfin, lorsque l'esclave avait pour maître une personne morale, s'il était servus populi romani, esclave d'une ville, d'un temple, il était en fait absolument indépendant, l'autorité impersonnelle d'un être de raison étant nécessairement plus douce que celle d'un maître ordinaire (2).

Jus gentium, Epoque classique et Bas-Empire.

48. — Avec l'Empire, le sort des esclaves changea. Un double phénomène se produisit. D'une part, la condition de

(2) Boissier, La Religion romaine d'Auguste aux Antonitis, t. II, pp. 366 et suiv.; Wallon, Histoire de Vesclaviget t. II, part. 2, en. 3.

M. — Tome I. 5

l'esclave tendit à devenir en fait plus dure, tandis que, d'autre part, la loi s 'inspirant des leçons de la philosophie et des exigences de la politique, intervint pour protéger l'esclave contre la rigueur du maître. Des causes multiples contribuèrent à créer cette situation nouvelle. L'affluence des esclaves étrangers de race et d'idée à la civilisation gréco-romaine, augmenta la distance qui séparait l'esclave du maître. Le nombre croissant des esclaves empêcha les maîtres d'avoir avec eux des rapports directs et personnels constants. De là une tendance de la part des propriétaires d'esclaves à se montrer beaucoup moins humains envers leurs esclaves que par le passé. Les censeurs ayant perdu peu à peu l'autorité dont ils étaient investis autrefois pour réprimer la violence ou la brutalité des maîtres , il fallut que le législateur intervînt. D'un autre côté, la philosophie considérait l'esclavage comme contraire à la justice et à l'égalité naturelle des hommes. Le monde des gens lettrés, qui se piquait de suivre les leçons des Grecs, traitait l'esclave avec douceur et humanité. Déjà Cicéron et Atticus pratiquent ces maximes nouvelles. Plus tard, Sénèque et Pline le Jeune expriment dans un langage élevé les idées qui tendent à se faire jour dans la société d'alors. Errât, si quis existimat, dit Sénèque (De benefic., III, 20), servitutem in totum hominem descendere, pars melior ejus excepta est; corpora obnoxia sunt et adscripta dominis, mens quidem suijuris. Ulpien, à l'époque classique, proclame la complète égalité des hommes au point de vue du droit naturel (32. Dig., De reg. juris, L, 17), quod ad jus naturale attinet, omnes homines xquales sunt W.

Les empereurs furent donc amenés, sous l'influence de ces causes diverses , à améliorer le sort de l'esclave. Ils avaient trop souvent, d'ailleurs, mis à profit ses services, ses talents et ses vices, pour ne pas lui en avoir conservé quelque reconnaissance. Sous Auguste, une loi Petronia, confirmée plus

48. — (1) Adde : Lemonnier, Etude historique sur la condition privée des affranchis, pp. 25, 2$, 27.

Page 1