CHAPITRE II I
Ve la soie.
1 jA soie est naturellement enduite d’une substance que l’on a regardée comme une gomme, et à laquelle elle doit sa roideux et son élasticité. Celle qui est la plus ordinaire dans nos climats, contient outre cela une partie colorante jaune.
La plus grande partie des usages auxquels on destine la soie, exige que non-seulement elle soit privée de sa partie colorante , mais encore delà gomme. On remplit ce double objet par le moyen du savon, et l’on donne le nom de décreusage à l’opération par laquelle on lui procure la souplesse et la blancheur.
Le déereusage ne doit pas être aussi parfait pour les soies qui doivent être teintes que pour celles qui sont destinées au blanc , et même il doit être différent selon les couleurs qu’on se propose de leur donner. Cette différence consiste principalement dans la proportion du savon qu’on emploie; ainsi, pour les couleurs ordinaires , on se contente de faire cuire la soie périr, d.ant trois ou quatre heures dans une dissolution,
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de vingt parties de savon sur eent parties de soie , ayant soin de remplir de temps en temps la chaudière avec de l’eau , pour avoir toujours une quantité de bain suffisante. On augmente la quantité de savon pour les soies qui doivent être teintes en bleu, et sur-tout pour celles qui doivent l’être en ponceau , cerise , etc. parce qu il est nécessaire que pour ces couleurs le fond soit plus blanc ctue pour les couleurs moins délicates. L’on indique , eu traitant de chaque couleur, les quantités de savon qui conviennent a la soie qui doit la recevoir.
Lorsque la soie doit être employée en blanc , on lui fait subir trois opérations : la première se nomme le dégommage ; elle consiste à tenir les mateaux dans une dissolution de trente parties de savon pour cent parties de soie : cette dissolution doit être très- chaude , mais sans bouillir: quand la partie des mateaux qui trempe est entièrement dégommée , ce que l’on reconnaît à la blancheur et à la flexibilité que la soie prend , on retourne les mateaux sur les bâtons pour faire subir la même opération à la partie qui n’avait point trempé , et on les retire du bain en les chevillant , à mesure que le dégommage est achevé.
La seconde opération est la cuite. Oncnferme les soies dans des sacs de grosse toile , douze à quinze kilogr. de soie dans chaque sac qu’on
appelle poche : on prépare un bain de savon Semblable au premier, en diminuant la quantité de savon , et on les fart bouillir pendant une heure et demie , ayant soin de remuer les sacs , pour que ceux qui touchent le fond de la chaudière n’éprouvent pas une chaleur trop forte.
La troisième opération s’appèle blanchiment. Cette opération est principalement destinée à donner à la soie une légère nuance qui rende le blanc plus agréable , et selon laquelle on donne différents noms au blanc ; ainsi on distingue le blanc de la Chine , le blanc d’argent , le blanc azuré , le blanc de fil. On fait une dissolution de savon , de manière qu’en la battant , elle donne une écume qui fait juger si elle est d’une force convenable ; et pour le blanc de la Chine, qui doit avoir un œil un peu rouge , on y ajoute un peu de rocou , ensuite on y laisse la soie jusqu’à ce qu elle ait pris la nuance qu’on desire. On donne aux autres blancs un œil plus ou moins bleu par le mo}ren de l’azur qu’on ajoute à la dissolution de savon ; mais on en a déjà mis dans la cuite.
Pour préparer l’azur , on prend du bel indigo , et après l’avoir lavé deux ou trois fois dans de l’eau médiocrement chaude, on le pile bien dans un mortier et on jette de l’eau bouillante dessus : on le laisse reposer , et Ton se sert de la liqueur
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qui ne retient que les parties les plus subtiles ; c’est ce qu’on appelle azur. On peut substituer à l’azur un peu de bain d’une cuve neuve d’indigo,
A Lyon, où l'on donne un blanc plus parfait qu’à Paris , l’on n’emploie point de savon pour la troisième opération ; mais après la seconde , on lave les soies , on les soufre , on les passe cà 1 azur sur l’eau de rivière. Dans cette méthode , il est important de se servir d’uue eau qui soit bien claire.
Lorsque les soies sont bien unies et qu'elles ont pris la nuance qu’on desire , on les tord et on les fait sécher.
Le blanc qu’on obtient par les moyens qu’on vient d’indiquer , n’est point assez éclatant pour les soies qui sont destinées aux étoffes blanches ; mais il faut encore les exposer à la vapeur du soufre : cette opération est décrite à l’article du soufre.
Comme le savon paraît altérer le lustre de la soie , 1 académie de Lyon proposa en 1 761, pour le sujet d’un prix, de trouver une méthode de décreuser les soies sans savon , et ce prix fut décerné à Rigaut de S. -Quentin , qui proposa de substituer au savon une dissolution de sel de soude ou carbonate de soude étendu dans une suffisante quantité d’eau pour ne point altérer >a soie ; mais il faut qu’011 ait trouvé de l’incon- \ crient à employer ce moyen probablement trop
actif, puisqu’on n’en fait pas usage, quoiqu’il soit connu et qu’il soit facile à pratiquer.
Collomb (i) a publié sur le décreusage de la soie par la seule action de l’eau , des observations qui méritent beaucoup d’attention. S’étant aperçu qu un écheveau de soie jaune qu’il avait fait bouillir environ trois heures dans de l’eau ordinaire , avait perdu près d’un huitième de son poids , il réitéra deux fois l’ébullition , et porta par ce moyen la diminution du poids presque jusqu’au quart.
La soie qui a éprouvé cette perte de poids , conserve cependant une couleur jaune, ou plutôt une couleur de chamois qui la met hors d’état de servir aux étoffes destinées à rester blanches , ou à recevoir quelques couleurs dont la beauté dépend de la blancheur des fonds auxquels on les applique ; mais elle prend très-bien les couleurs auxquelles sa teinte ne peut nuire; ainsi le noir dont elle a été teinte, a paru préférable à celui de la soie décreusée par le savon.
Après cette opération , la soie reste très-forte et très-nerveuse ; des fils comparés avec des fils semblables décreusés par le savon , ont porté des poids qui fesaient rompre les derniers.
Il faut huit heures d'une forte ébullition pour
0) Observations sur la dissolution du vernis de la soie. Jour, de Phys. Août 1780.
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«dissoudre tout le vernis de la soie ; et par là elle perd un peu plus du quart de son poids ; mais l’ébullition doit être plus longue lorsque le baromètre est bas , parce que plus le poids de l’atmosphère est grand , plus est élevé le degré de chaleur que l’eau prend dans l’ébullition.
Cette considération porta Collomb à éprouver l'ébullition de la soie dans un digesteur de Papin , et effectivement il ne lui fallut qu’une heure et quart pour opérer la dissolution complète du vernis , quoique le degré de chaleur eût été inférieur à celui qui a dû produire les effets observés par les physiciens dans cette ébullition concentrée.
La substance que l’eau a prise en -dissolution est , après l’évaporation , noire , cassante , brillante dans ses fractures ; elle a donné dans la distillation les produits des substances animales ; elle s’est dissoute facilement dans l’eau chaude , et a laissé très-peu de chose sur le filtre ; la dissolution qui est claire et d’une couleur jaune verdâtre ? n’a pas été altérée sensiblement par
les acides ni par les alcalis.
La dissolution d’alun y a produit un précipité d’un blanc sale ; celle de sulfate de cuivre , un précipité noir brun ; celle de sulfate de fer , un précipité brun ; la dissolution nitro-muriatique d’étain , un précipité blanc ; P acétate de plomb , un précipité brun.
Tous ces précipites sont peu abondants et plus ou moins visqueux. L’infusion de noix de galle et celle de sumac y produisent un précipité blanc.
L’alcool ne dissout point cette substance meme par l’ ébullition , mais seulement une partie colorante jaune : cette dissolution a laissé , par l’évaporation , un résidu en écailles d’un jaune de sttccin. Ayant fait bouillir un gramme de cette substance dans cent grammes d’alcool auquel on avait mêlé quelques gouttes d’acide muriatique , la dissolution s’en est faite; mais, par le refroidissement , cette substance a pris la forme de gelée.
La substance qu’on enlève à la soie dans le décreusage est donc de nature animale ; d’où vient que les eaux de savon qui ont servi au décreusage se putréfient promptement : quand cette substance n’est plus retenue par l’affinité qu’elle a avec la soie , elle se dissout facilement dans l’eau , et non dans l’alcool. Quoiqu’elle ne soit pas de nature végétale, on voit que le nom de gomme lui convient assez. La partie colorante jaune se dissout dans l’alcool. Quand cette partie est séparée, la gomme est brune : il y a apparence que cette couleur lui vient de la chaleur qu’elle éprouve dans l’ébullition , puisque lorsqu’on n’enlève que la partie colorante jaune par le procédé de Baumé , dont on va parler , la soie reste blanche.
Dans le procédé de Collomb , la gomme est enlevée et n’emporte avec elle qu’une partie des molécules colorantes jaunes ; et, dans le décreusage par le savon , la gomme et les parties colorantes jaunes sont enlevées à la soie.
Lorsque la soie est destinée à la fabrication des blondes et des gazes , elle doit conserver la roideur et l’élasticité qui lui sont naturelles ; la plus grande partie de celle qui est produite dans nos climats, a une couleur jaune , et c’est delà soie blanche de la Chine qu’on fait principalement usage pour ces objets et pour quelques autres ; on ne connaît pas encore positivement si la soie qui nous vient de la Chine est naturellement blanche ou par quel procédé on la rend telle; selon Poivre, on blanchit cette soie en l’exposant à l’action du soleil ; mais il faut quelqu’autre circonstance ; car ce moyen a été tenté sans succès : Baume a publié un procédé avec lequel il prétend que celui des Chinois a des rapports (i).
Ce procédé consiste i°. à faire infuser la soie jaune ou qui n’a pas naturellement un blanc assez parfait , dans i’eau échauffée à 2 5 degrés de Réaumur, pour détruire l’adhérence mutuelle que les fils avaient contractée dans le dévidage ; 2°. à faire subir à cette soie deux macérations successives
(1) Ann. de Chim. tom. XVII.
plus ou moins longues selon la température * dans un mélange d’alcool et de -1- de son poids d’aeide muriatique ; 3°. à laver avec beaucoup de soin la soie qui sort de cette opération et qui , en perdant sa partie colorante , n’a cédé qu’une portion de sa gomme; 4°- à sécher cette soie dans un état d’extension qui F empêche de se crisper. L’acide muriatique dont on fait usage doit être privé , avec beaucoup d’exactitude , d’acide nitrique qui, comme on l’a vu, donne une couleur jaune aux substances animales : il faudrait éviter pour la même raison l’acide muriatique qui est rendu jaune par une portion d’acide muriatique oxigéné. Hermstadt affirme qu’il a répété l’opération avec succès.
Un savant chimiste , Giobert , fait des reproches à ce procédé , auquel il en substitue un nouveau. Nous remarquerons cependant que , dans ses expériences , il a employé d’acide muriatique pendant que Beaumé n’en prescrit que L. Nous allons présenter l’extrait que l’on a donné de son ouvrage (i).
« La préparation de l’acide, indiqué par Beau- « mé , est très-embarrassante ; ensuite la couleur « verte que prend la liqueur , l’espèce de gelée « qui se forme autour de chaque filament , et « plus encore la diminution du poids dans la
fi) Blbliot. italienne , tom. I.
EN GÉNÉRAI,. ïq3
te soie, indiquent assez qu’il ne serait pas exact <c de ne voir dans l’action de ce liquide , qu’une « destruction de la matière colorante. Tout en « conservant une partie de son crud , la soie est « loin d1 en conserver autant qu’on le desire dans « les arts , et ce procédé qui entraîne des dé- « penses considérables , est plus coûteux qu’on « ne pense , par la diminution de poids qu’il « produit dans la soie.
« Crell et Brugnatelli avaient proposé l’acide cc muriatique oxigéné. Mais on sait que la soie « se comporte avec cet acide de la meme ma- « nière que les substances animales , c’est-à-dire , « qu’elle jaunit. Cependant on va voir qu’on « pourrait l’employer.
cc En employant cet acide en état de gaz , le « cit. Giobert a trouvé que la soie en est bientôt cc détruite.
« En l’employant liquide et assez concentré, » la couleur jaune s’affaiblit , elle paraît même « se rapprocher du blanc ; mais en la tirant de « 1 acide , la soie se trouve d’une couleur jaucc nàtre , et cette dernière teinte est plus fixe , « plus solide que celle qui lui était naturelle.
« Il paraît par' ce résultat que l’acide muria- « tique oxigéné exerce sur la soie une double c< action ; cest-à-dire, qu il détruit d’une part cc sa matière colorante , et que de l’autre il exerce c< l impression qu il produit sur les substances 1‘ i3
If)4 T> E L A. T E I N T U R F.
« animales; modification que Ion sait s’annonce cer par une teinte jaune.
« Cette dernière impression se détruit par « l’action de l’acide sulfureux, et c’est dans l’ac- « tion combinée et alternative de ces deux aci- <c des, que l’auteur a cherché une manière de « blanchiment.
« Dans l’expérience précédente , et dans toutes « celles où on employa l’acide , un tant soit peu <c concentré , Giobert observa que la soie est en- « core très-considérablement affaiblie. Très-sou- <c vent , après l’avoir bien lavée , en la tordant , « les filaments se cassaient.
« Le même acide délayé , mais très-délayé , « ne produit plus cet effet , et il exerce cepen- « dant , sur la matière colorante de la soie , une « action bien marquée. La soie qui en sort conte serve une partie de sa couleur naturelle , et « un peu oxigénée par l’acide muriatique , en » présente les effets et les apparences.
« En la passant alors dans de l’acide sulfureux « liquide , aussi très-délayé , on détruit cette c dernière teinte de jaune.
« Le cit. Giobert est parvenu à blanchir com* « plètement la soie et à lui conserver son crud , « en la passant alternativement dans ces acides, « jusqu’à dix ou douze fois , et en terminant
a par l’acide sulfureux.
« Il est de la dernière importance de inulti-
« plier les immersions et de ne pas employer les « acides forts : par ces derniers , la soie est ou « détruite ou considérablement affaiblie.
« La soie blanchie par ce moyen ne diminue « presque pas de son poids ; elle conserve son « crud , sa flexibilité , et ne paraît pas se roidir , « le blanchiment est égal dans toutes ses parties.
« Comparée avec la soie blanchie par le pro- « cédé de Baumé , on a trouvé que celle de Bau- « mé présente un luisant plus agréable , l’autre « n’ayant qu’un blanc mat. Cette circonstance « ne paraît pas bien importante au cit. Giobert ? « parce que le plus grand usage de la soie crue , cc blanchie , est dans les manufactures de gazes , « et l’on n’exige pas dans ce genre d’étoffes un « grand luisant.
« Les teinturiers croient que la sole qui a reçu « la vapeur du soufre , n’est plus propre à rece et cevoir des couleurs. Le cit. Giobert a cherché a à rectifier ce principe avec la soie crue , blan- « chie par le procédé que l’on vient d'énoncer. « Cette soie a reçu toutes les couleurs , et sur- « tout le plus beau noir».
L alunage doit être considéré comme une des
opérations générales de la teinture en soie , parce
que sans l’alun , la plupart des couleurs qu’on
applique sur la soie , n’auraient ni beauté ni solidité.
loin exécuter 1 alunage , on met dans une
tonne ou baquet , environ quarante ou cin« quante seaux d’eau , 20 ou a 5 kilogrammes d’alun de Rome , qu’on a fait dissoudre d’abord dans line chaudière pleine d’eau suffisamment chaude, en remuant avec soin pendant le mélange pour prévenir la cristallisation de l’alun.
AP rès avoir lavé les soies en leur donnant une batture , et même en les tordant sur la cheville pour en extraire le savon qu’elles peuvent avoir retenu , on les plonge dans le bain d’alun , on les y laisse huit à neuf heures , après quoi on les tord à la main sur la tonne , et on les porte à la rivière pour les laver.
On peut passer dans un bain , tel que le précédent , jusqu’à 75 kilogrammes de soie sans qu’il soit nécessaire d’y ajouter de nouvel alun ; mais quand on s’aperçoit que ce bain commence à s’affaiblir , ce que l’habitude fait distinguer par la saveur , on fait dissoudre 10 ou 12 kilogrammes d’alun que L’on met dans le bain comme la première fois , et l’on continue à renouveler ainsi le bain jusqu’à ce qu’il commence à prendre une mauvaise odeur ; alors on achève de F épuiser en y passant les soies destinées à des couleurs sombres , tels que les bruns , les marrons , et 011 le jette pour en former un nouveau.
On fait toujours aluner les soies à froid , parce que , lorsqu’on les fait aluner dans un bain chaud , elles sont sujettes à perdre une partie de leur lustre.