CHAPITRE y
Du Lin et du Chanvre.
Comme le lin et le chanvre présentent les memes propriétés relativement à la teinture , on les a ordinairement confondus dans cet ouvrage.
Si le coton est un objet important pour notre industrie , le lin et le chanvre méritent une attention particulière, et comme production territoriale , et comme la source la plus étendue du travail pour le peuple. C’est une manufacture qui s’étend sur toutes les campagnes , qui se sous - divise depuis la fabrication des cor-* dages , jusqu’à celle des batistes, et qui remplit les intervalles des autres travaux agricoles.
Une considération qui ne doit pas être négligée , c’est que le terrain le plus propre au chanvre est celui des marécages dont on a évacué les eaux , et que cette production convient particulièrement aux petits cultivateurs (i).
Le lin et le chanvre doivent subir plusieurs préparations, avant qu’ils puissent recevoir la teinture ; la première est le rouissage , par lequel
0 ) Instruction familière sur la culture et le roui du chanvre à l usage des gens de la campagne ? par Pertuis.
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on dispose l’écorce de la plante à être séparée, pour servir ensuite à la filature. Le rouissage est une opération d’une telle importance par l’influence qu’elle a sur la qualité et sur la quantité du produit , et par les qualités délétères qu’elle peut communiquer à l’air, qu’il n’est pas hors de propos de donner une idée des principes par lesquels on peut la diriger ; c’est sur-tout le rouissage du chanvre qui a fixé l’attention des observateurs.
Il paraît que dans le rouissage , un suc glutineux qui tient en dissolution la partie colorante verte de la plante , et qui réunit sa partie corticale avec sa partie ligneuse , subit une putréfaction plus ou moins avancée , selon la méthode qu’on emploie ; car il se dégage , comme l’a observé Rozier (i), du gaz acide carbonique et du gaz inflammable. Cette substance paraît ressembler beaucoup à la partie glutineuse qui est dissoute- dans le suc qu’on exprime des plantes vertes , qui se sépare avec les parties colorantes , lorsqu’elle éprouve une chaleur voisine de l’ébullition , qui se putréfie et qui donne de l’ammoniaque par la distillation.
Quoique cette substance soit tenue en dissolution dans le suc qu’on exprime des plantes, il
(i) Essai sur la culture et le rouissage (lu chanvre , par l’Abbé Rozier.
K N GÉNÉRAL, y a cependant apparence que l’eau seule ne peut pas la séparer assez complètement de la partie corticale, et le chanvre qui a été roui dans une eau trop courante , manque de souplesse et de douceur.
Si le rouissage s’exécute dans des eaux stagnantes et croupies , le chanvre y contracte une couleur brune ; mais sur-tout il perd de sa solidité, et il s’en exhale des vapeurs qui produisent des maladies meurtrières. Celui que l’on rouit en le tenant simplement exposé à l’action des éléments sur la terre , éprouve aussi un affaiblissement, et il exige beaucoup de temps et de main-d’euvre.
Il paraît donc que le rouissage s’exécute de la manière la plus avantageuse dans les routoirs placés sur le bord des rivières, de manière que l’eau puisse s’y renouveler assez pour prévenir une putréfaction nuisible au chanvre , et funeste à la santé , pas assez pour empêcher le degré de putréfaction qui est nécessaire pour rendre la substance glutineuse plus soluble dans l'eau.
Rozier a épouvé que le rouissage s’exécutait, lorsque le chanvre était recouvert d'une couche de terre , et il conseille cette méthode ; mais on a éprouvé que le chanvre était trop facilement altéré dans cette opération.
Proset (i) a proposé de mêler une petite quantité d’alcali caustique à l’eau d’ans laquelle on fait le rouissage, pour augmenter sa force dissolvante et pour prévenir la putréfaction ; mais il paraît , par les expériences de Home , que l’alcali retarde l’opération du rouissage , et qu’il rend le lin cassant (2).
Pendant le rouissage , et pendant la dessication qui a pu précéder, et celle qui suit, les parties colorantes vertes subissent une altération semblable à celle que l’on observe dans la substance verte des plantes qui sont exposées à l’action de l’air et à l’influence de la lumière ; leur couleur passe au jaune, au fauve, et même au brun , par un effet que nous avons comparé à celui d’une légère combustion.
Cette substance se réduit en partie en poussière , qui se disperse pendant le sérançage , et rend cette opération dangereuse pour ceux qui la pratiquent. Une autre portion reste fixe sur les fibres ; mais peut être dissoute par les lessives alcalines qui précèdent le blanchiment par lequel toute cette matière étrangère doit être séparée.
Pour éviter les inconvéniens de la poussière âcre qui s’exhale pendant le sérançage, Marcan-
(1) Mém. sur le rouissage du chanvre.
(2) Essai sur le blanchiment (les toiies , page 370.
dier ri conseille de faire macérer la filasse par petites parties dans l’eau chaude, et de l’y laver avec beaucoup de soin ; après cela , de la dessécher. On peut par ce moyen diminuer la partie colorante, et rendre la filasse plus douce et plus facile à subir faction du peigne , il a meme indiqué l’usage d’une dissolution alcaline (i).
C’est sur une dissolution plus complète des parties colorantes qu’est fondé un procédé publié par le prince de Saint - Sever , pour obtenir une belle filasse du chanvre (2). Il prescrit de lessiver la filasse du "chanvre avec la dissolution de deux parties de soude contre une partie de chaux , ensuite de l’imprégner de savon , de la tenir en digestion et de la bien laver, enfin de la peigner. Plusieurs procédés analogues à ce dernier ont été mis en pratique depuis lors , sous le voile du mystère : ils en imposaient par les résultats apparents que l’on présentait ; mais on a pu s’assurer par l’expérience, qu’outre les frais qu’ils entraînent , ces procédés augmentaient la proportion des étoupes, et que le fil qui en provenait avait moins de solidité et peu d’avantage en beauté sur le fil que donnait la même filasse non préparée.
Bralle, ancien curé du département de la Somme ,
(1) Traité du chanvre.
(2) Jckurn. de Plus, intro. tom. II,
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s’est occupé avec constance , depuis plusieurs années, des moyens de perfectionner les préparations du chanvre , comme d’un objet qui est d’un haut intérêt pour le bonheur du peuple : ses premiers essais consistaient à rouir le chanvre aussitôt qu’il est tiré de la terre ; au sortir du rouissage, il en séparait l’écorce, .qui se détachait facilement, après avoir coupé la tige près de la racine et après l’avoir trempée dans une légère dissolution de savon noir, il la lavait avec beaucoup de soin avant la dessication. La partie colorante qui n’aurait plus été soluble que par les alcalis , peut encore être dissoute et être entraînée par l’eau aidée d’un peu de savon : la filasse est donc beaucoup plus blanche, et il est parvenu à lui donner encore plus de blancheur en combinant l'action du soleil avec ce procédé.
Ces opérations avaient l’inconvénient d’exiger des manipulations longues et minutieuses : Bralle est parvenu à un procédé par lequel on peut rouir une grande quantité de chanvre dans quelques heures avec l’avantage de dépouiller sans perte les tiges de leur écorce , de conserver aux fibres leur longueur, et de faire par conséquent beaucoup moins d’étoupes; mais c’est à lui à faire connaître son procédé qui a attiré l’attention du Gouvernement.
On a trouvé le moyen de donner à la filasse et même à l’étoupe, une division et une finesse qui
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permettent de la soumettre aux mêmes procédés de filature que le coton, et de faire avec cette préparation seule ou mêlée avec du coton ou avec de la soie , des étoffes qui lui donnent une Valeur beaucoup plus considérable que celle qu’elle avait dans son état brut.
Marcandier paraît s’être occupé le premier de ce moyen : il prescrivait de donner d’abord aux étoupes la préparation qu'il avait conseillée pour la filasse : en la cardant , comme la laine , il en résulte une matière fine , moelleuse et blanche , dont , jusqu à présent , on ne connaissait pas T usage. Non seulement on peut b employer seule en cet état pour faire des ouates , qui, à beaucoup d’égards, F emporteront sur les ouates ordinaires ; /fiais encore on peut la filer et en former un très-beau fil. On peut aussi la mêler avec du coton , de la soie , de la laine même et du poil ; et le fil qui résulte de ces différens mélanges , fournit , par ses variétés infinies , matières à de nouveaux essais très-inté ressans pour les arts , et très-utiles à plusieurs sortes de manufactures.
On s’est beaucoup occupé de cct objet en Allemagne : Hermstadt cite plusieurs ouvrages qui en traitent (1); il rapporte que, selon Meidinger, la filasse de chanvre acquiert l’élasticité du coton, lorsqu’après l’avoir purifiée par une dissolution
(1) Grundriss der farbeku»&t.
de potasse et de muriate de soude, on la fixe sur des cylindres de bois et on la fait sécher dans un four; on prétend aussi, dit Hermstadt, que le chanvre prend de la finesse , lorsqu’on met la filasse encore humide dans une caisse de bois avec des couches alternatives de cendres, et en fermant cette caisse d’un couvercle , pour la mettre dans un four échauffé au point de ne pas brûler le bois.
Hermstadt avertit que les tissus du chanvre qui a reçu ces préparations , perdent les apparences du coton par des lavages réitérés.
On indiquera un autre procédé en traitant du blanchiment par l’acide muriatique oxigéné.
On fait subir au lin et au chanvre que l’on dispose à la teinture les memes opérations qu’au coton , pour le décreusage , l’alunage et l’engallage.