CHAPITRE PREMIER
De la théorie des couleurs et des propriétés distinctives des parties colorantes .
L a théorie physique des couleurs peut paraître étrangère à cet ouvrage , dans lequel on ne doit considérer que les propriétés qui les dis-
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tinguent , relativement aux agents qui sont employés dans leur application , aux étoffes qui les reçoivent et aux circonstances qui y produisent des changements ou des altérations : toutefois il serait intéressant et il pourrait être utile pour les discussions dans lesquelles nous devons entrer , d’établir une liaison entre les phénomènes que présentent les substances colorantes et ceux que le grand Newton a analysés dans son optique.
Nous commencerons donc par examiner si la théorie de Newton sur les couleurs que prennent les corps transparents liquides ou solides , tels que l’air , l’eau , le verre , selon la différence de la ténuité des lames qu’ils forment et selon leur densité respective , peut s’appliquer aux corps constamment colorés , tels que les substances colorantes , qui sont l’objet de la teinture.
Nous aurons l’avantage , pour représenter les idées de Newton et les conséquences que Ton tire de ses observations , de prendre particulièrement pour guide le traité où Hauy vient de concentrer les connaissances physiques avec autant d’élégance que de clarté et de précision.
« A mesure que les parties transparentes des « corps varient en grosseur , dit Newton ( i ) ,
(1) Traité élémentaire de physique , tome 11.
(2) Opt. Liv. 2 , part. 3 , prop. 5.
en général. 33
« elles réfléchissent les rayons cl’une couleur et « transmettent les rayons d’une autre couleur ,
« par la même raison que les lamelles et les bulles « réfléchissent la lumière ou transmettent ces « rayons : or, c’est là le principe des couleurs « constantes de tous les corps. »
Cependant Newton n’a appuyé cette induction que des expériences qu’il a faites sur des substances incolores ; Délavai a tâché d’en trouver des preuves dans les opérations que la chimie fait subir aux corps , et dans celles de l’art de la teinture (i). On avait proposé quelques doutes sur cette application de la théorie de Newton , dans la première édition de cet ouvrage : depuis lors , Bancroft lui a opposé un grand nombre de faits (2); nous nous servirons de ces différentes observations dans la discussion que nous n’allons entreprendre que dans la vue d’appeler sur cet objet intéressant l’attention de ceux qui peuvent suivre les traces de Newton. Il faut commencer par prendre une idée exacte
(1) Recherch. expérim. sur la cause fies changements de couleurs dans les corps opaques et naturellement colorés. Lettre au comte de Morton sur le rapport de la gravité spécifique de plusieurs métaux avec leurs couleurs. Ce dernier ouvrage fut honoré en 1765 de la médaille de la société royale.
(2) Exper. resear. conccrning the philos, of permanent cçlours.
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de 1 opinion que nous nous proposons d’examiner.
« Dans chaque corps , les particules sont sé- « parées entre elles par de petits interstices , te qu on nomme pores , et qui renferment diffé- « rents fluides subtils. Ces particules , ayant une « épaisseur déterminée , repoussent les rayons , « qui , en les pénétrant , se trouvent dans un « retour de facile réflexion, et le corps prend « ainsi la couleur ou simple ou mélangée , ana- « logue à celles des rayons réfléchis et qui dépend « du degré de ténuité des particules.
te Effectivement , nous avons vu que les ante neaux colorés naissent aussi bien dans les « lames des corps solides , que dans celles des te liquides ou des fluides ; et , puisque chaque te petit espace compris dans une de ces lames , « réfléchit ou réfracte la lumière , il en résulte te que si l'on divisait cette lame en une mulli- *e tude de petits fragments , chacun de ceux-ci te produirait encore le même effet , que quand te il formait continuité avec les autres. Or, les te particules d’un corps pouvant être assimilées te aux fragments séparés d'une lame , tout ce que te l’on dit de cette lame s'y applique exactement.
te En pariant des particules des corps, on ne k prétend pas désigner leurs plus petites molé- «e cules , ou celles que nous appelons molécules «c intégrantes. Pour concevoir ce qu’on doit eu-
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* tendre par les particules qui réfléchissent la « lumière , on peut supposer, avec Newton , que « les molécules intégrantes déjà séparées les unes « des autres par des pores , forment, au moyen « de la réunion d’un certain nombre d’entre « elles , d’autres molécules du second ordre , sé- « parées par des pores plus étendus ; que celles-ci , « à leur tour, composent des molécules du traite sième ordre , avec des interstices toujours plus « considérables, et ainsi de suite. Or, les parce ticules qui réfléchissent la lumière, dans l’état « ordinaire d’un corps , ont une certaine épais- « seur , d’où résultent entre elles des séparations « d’une certaine étendue : ces particules sont « censées alors isolées , rélativement à celles qui « les avoisinent. Les milieux qui les interceptent, « savoir , les fluides subtils qui occupent leurs « pores , et l’air qui environne leur surface exté- « rieure , font l’office de deux verres , entre les- « quels est comprise la lame d’air dans l’expé- « rience de Newton ; par exemple , dans une « lame de mica d’une épaisseur sensible , il y a « des particules d’un certain ordre , qui ont la « propriété de réfléchir les rayons d’un blanc « jaunâtre , et ce sont celles qui se trouvent « naturellement à des distances respectives suf- (< Usantes , pour que la lumière agisse sur elles , « comme si elles étaient seules. Si vous divisez « cette lame par feuillets , jusqu’à un certain
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« degré de ténuité , vous isolez les particules « d un autre ordre , qui réfléchiront d’autres « couleurs , ainsi que le confirme l’observation.
« Nous avons parlé , à l’article de la divisibi- ® lité , d’une lame détachée d’un morceau de « mica , dont tel était le degré de ténuité , que « sa couleur primitive, qui était le blanc -jau- « nâtre , avait passé au bleu le plus intense. « ( Il au y }. jj
Cependant quelque ténuité que l’on donne au carmin ou à l’indigo , en les broyant comme l’observe Bancroft , on n’altère pas la couleur qui est propre à chacun : on ne fait que l’éclaircir en multipliant , selon l’explication de Monge , les surfaces qui réfléchissent le blanc.
On peut à la vérité répondre que ces substances sont composées de particules homogènes qui , malgré la plus grande division à laquelle on puisse parvenir , produisent le même effet que quand elles formaient continuité , tandis que le mica a des particules d’un certain ordre , qui ont la propriété de réfléchir les rayons d’un blanc- jaunâtre , et qu’en en divisant une lame par feuillets jusqu’à un certain degré de ténuité , on isole des particules d’un autre ordre , qui réfléchissent le bleu.
Nous nous permettrons quelques observations : io. Cette manière de supposer des dispositions mécaniques, pour les employer dans les expli-
cations des propriétés physiques, sans les prouver directement, peut facilement servir les hypothèses , les plus dénuées d’ailleurs de vraisemblance.
20. Cette supposition de particules de différents ordres , qui , dans un corps homogène peuvent réfléchir différentes couleurs , ne s’accorde pas avec l’opinion de Newton , qui attribue toutes les couleurs qu’il a obtenues des lames du talc de Moscovie , qui est aussi un mica , à l’épaisseur qu’il a procurée mécaniquement à ces lames , et qui compare ces couleurs à celles que produisent les bulles de savon , selon l’épaisseur très-variable quelles prennent : dans cette opinion , l’indigo et le carmin devraient certainement donner des couleurs différentes , selon la ténuité de leurs parties; mais nous observerons bientôt une circonstance où il est difficile de supposer que les particules de l’indigo conservent avec leur couleur les mêmes dimensions et la même densité.
On admet qu’un dissolvant doit intervenir dans les dimensions des molécules qui réfléchis sent les couleurs , et l’on se sert de cet effet pour expliquer quelques changements de couleurs , qui sont produits par les acides et par les alcalis. « On explique aisément , d’après les prin- « cipes que nous avons exposés , les couleurs « produites dans certaines liqueurs , qui n’en
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« avaient aucune sensible , par le mélange (Tune « de ces liqueurs avec l’autre , ou les changements « de couleur que subit , dans le même cas , une « liqueur naturellement colorée. Ainsi l’acide « nitrique , versé dans l’alcool , où l’on a fait « infuser assez légèrement des feuilles de rose, « pour qu’il n’en prit point la teinte, développe « tout- à -coup une couleur semblable à celle « qu’avaient les roses avant l’infusion; le même cc acide mêlé à la teinture de tournesol, change « le bleu en un rouge vif. Le sirop de violettes « devient verd par l’addition d’un alcali. Dans « tous ces mélanges , la réunion des molécules « des deux liquides , forme des molécules mixtes , « dont l’épaisseur est différente de celle des mo- « lécules composantes , et détermine la réflexion te de la couleur analogue à cette épaisseur. » Newton spécifie plus particulièrement la cause des changements de couleur qui sont produits par les acides et par les alcalis. « On sait , dit-il ,
« que les menstrues salins sont fort propres à a dissoudre certaines substances , et on sait aussi « que les uns précipitent ce que les autres dis- « solvent ; et comme il est de la nature des « acides d’atténuer et de dissoudre , de celle des « alcalis d’épaissir et de précipiter , si la couleur « du sirop de violettes était du second ordre ,
« un liquide acide atténuant ses corpuscules ,
« changerait cette couleur en un rouge du second « ordre. »
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Délavai a aussi cherche à expliquer l’action des acides et des alcalis, en attribuant aux premiers la propriété d’atténuer , et aux seconds , celle d’épaissir : examinons donc si lés propriétés des acides et des alcalis, et celles des dissolutions qu’ils opèrent , autorisent ces explications.
Si dans l’effet qu’ils produisent , la réunion des deux liquides forme des molécules mixtes , dont l’épaisseur est différente de celle des molécules composantes , et détermine la réflexion de la couleur analogue à cette épaisseur , il doit y avoir une différence remarquable à cet égard , entre la baryte , qui a une grande pesanteur spécifique et une grande fixité, et l’ammoniaque qui a au contraire beaucoup de légéreté spécifique et de disposition élastique ; il devrait se trouver une similitude d’effet entre quelques acides et quelques alcalis ; cependant la baryte et l’ammoniaque produisent un meme changement : l’acide sulfurique ou l’acide phosphorique n’agissent pas différemment que l’acide carbonique , sur les substances dont ils peuvent altérer la couleur.
La supposition avancée par Newton , que les alcalis augmentent l’épaisseur des molécules et que les acides les atténuent , ne paraîtra pas fondée à ceux qui porteront leur attention sur les propriétés des dissolutions des substances colorantes , par les acides ou les alcalis \ la dis*
4° T> Jt LA TEINTURE
solution par les alcalis proprement dits présente, dans le plus grand nombre des cas, bien plus les caractères d’atténuation , que celle qui est due aux acides, et c’est par cette raison qu’ils détruisent, en les dissolvant, la plupart des couleurs qui ont été fixées sur les étoffes ; ce n’est donc que pour expliquer quelques changements de couleur , que l’on prête aux alcalis une propriété qui ne peut se concilier avec l’observation.
Nous allons examiner une circonstance où , malgré une grande différence apportée dans la densité , et unê grande atténuation de la substance colorante , elle conserve immuablement sa couleur ; nous nous bornerons à un exemple, quoique nous puissions en apporter plusieurs semblables : c’est encore l’indigo qui va nous le fournir.
Que l’on dissolve l'indigo par l’acide sulfurique : on peut étendre cette dissolution par des additions successives d’eau , de manière qu’il faut au moins , selon l’observation de Bergman (i), vingt livres d’eciu dans un vaisseau cylindrique de verre , de sept pouces de diamètre , pour éteindre la moindre goittelette de la dissolution.
Les molécules qui réfléchissent toujours le bleu , doivent cependant passer par toutes les
(1) Mém. des Sav. étr. tom. 9.
dimensions , qui sont entre celle de la dissolution d’indigo , qui a beaucoup de pesanteur spécifique , et celles de l’eau ; elles doivent subir une atténuation de plus en plus grande ; bien plus , on peut substituer l’acide acétique à l’acide sulfurique , en précipitant celui-ci par l’acétate de plomb : une partie de l’indigo se précipite avec le sulfate de plomb : le précipité qui doit avoir des molécules beaucoup plus épaisses , et le liquide , qui ne tient plus 1 indigo en dissolution qu’au moyen de l'acide acétique, ont également une couleur bleue.
Newton conclut de ses observations , que les corpuscules , qui produisent le noir > doivent être plus petits qu aucun de ceux qui produisent d’autres couleurs. Sa théorie nous paraît encore conduire ici à un résultat qui prouve que l’on en fait une fausse application. En effet , l’encre est due à des molécules , qui sont une combinaison métallique , dans un état de précipitation , et qui, par conséquent, selon la manière de voir même de Newton , se trouvent dans les circonstances qui annoncent la plus grande compacité. Si ou l’étend de beaucoup d’eau , le noir passe au bleu ou au violet. Lorsque la dissolution d indigo, par l’acide sulfurique, est très -condensée , elle paraît absolument noire ; c'est en 1 étendant d’eau qu’elle devient bleue , c’est-àoire, en diminuant sa condensation ou en fesant
tout le contraire de ce qu indique la théorie* Nous nous sommes conformés jusqu’ici à 1 opinion que nous discutons , en supposant que les molécules colorantes agissent , en raison de la forme qui leur appartient , dans les liquides dans lesquels elles sont en dissolution , comme on le voit dans le passage suivant de Hauy : « A l’égard « des corps transparents et en même-temps co- « lorés , ils paraissent offrir un moyen terme « entre les corps limpides et les corps opaques. « Leurs molécules réfléchissent des rayons de « la couleur sous laquelle ils s’offrent à l’œil, et xc en même- temps ces corps transmettent , dans « toute leur étendue , d’autres rayons qui, pour « l’ordinaire , ont la même couleur que les rayons « réfléchis. Ainsi , les molécules situées à la sur- « face , réfléchissent une partie des rayons qui « arrivent à cette surface , et transmettent le « reste ; d’autres molécules , situées un peu plus te bas , réfléchissent une partie des rayons qui « ont échappé à la première réfléxion , puis trans- « mettent les autres ; et ainsi de suite , jusqu’à « la dernière surface , où il arrive encore un « assez grand nombre de rayons, qui repassent « dans l’air , pour que le corps placé entre l’œil « et la lumière , ait une transparence très-sensi- « ble ; il résulte de là , que plus le milieu a « d’épaisseur , plus sa couleur est foncée, ce qui « s’accorde avec l’observation.
Eîî GÉNÉRAL, 43
Cette supposition ne peut s’accorder avec 1 opinion que nous devons nous former des combinaisons chimiques, qui jouissent de la liquidité, et dans lesquelles toutes les propriétés deviennent communes entre toutes les parties , par leur action réciproque , pendant que 1 équilibre d’action n’est pas troublé ; la ligure qui est propre aux molécules diflérentes , ne laisse apercevoir aucune influence , jusqu’à ce qu’elles approchent du terme où elles doivent passer à l'état solide : c’est alors , par exemple , que l’eau qui tend à se congeler, acquiert une expansion qui est due à l’çffort qu’elle fait , pour que ses molécules prennent , en perdant la liquidité , un arrangement qui est déterminé par leurs surfaces.
Des expériences faites par Délavai , paraissent prouver que les effets que l’on attribue aux parties distinctes des substances colorantes en dissolution , ne dépendent point de leur réflexion particulière : il a rempli un flacon , de forme carrée , d’une liqueur colorée , après avoir couvert trois de ses surfaces et la partie inférieure d’un vernis noir, et il a observé, en regardant la liqueur par la face libre qui fesait un angle droit avec la fenêtre , pour éviter la réflexion de la partie postérieure, que cette liqueur paraissait noire , quelle que fut sa propre couleur. Des verres d’une même forme et différemment colorés * paraissaient égalemens noirs , lorsqu'ils étaient
couverts d’un drap noir , à part une face qu’on laissait libre pour la lumière incidente ; si leur masse est considérable , par là même , ils paraissent noirs ; mais leurs fragments appliqués sur un fond blanc , jouissent de la couleur qui leur est propre (i).
Il conclut de là que les liquides et les verres colorés ne sont vus sous leur propre couleur, que par les rayons réfléchis de la face postérieure , de sorte que ce sont les rayons qui ont traversé la liqueur ou le verre coloré, qui donnent la sensation de la couleur par transmission ou par réflexion.
IL fait une remarque qui trouve ici son application. « Si une petite quantité de sub- « stance colorante est mêlée avec un milieu qui « n’a pas de couleur , la masse paraît teinte de « la substance colorante ; mais si l’on ajoute une « grande quantité de cette matière colorante , la « masse paraît noire; par conséquent en attri- « buant à la substance colorante le pouvoir de « réflexion , on avance une proposition contra- « dictoire et inexplicable : car on affirme que a plus la lumière incidente rencontre de la sub- <t stance , qui a le pouvoir de la réfléchir , moins « il y a de lumière réfléchie , de sorte que si la « matière colorante est très-abondante , il n’y a « plus de couleur , mais du noir. »
(1) Mem. of the liter and pliil. soc. of Manchester, vol. 1 1.
Pour étendre cette théorie aux corps opaques colorés, Délavai suppose qu’ils sont toujours composés de deux substances , dont l’une est blanche et dont l’autre , qui est colorée , jouit de la transparence , de sorte que les rayons d’une certaine couleur qui la traversent, sont réfléchis par les surfaces blanches qu’ils rencontrent : lorsque des molécules blanches ne séparent pas celles qui sont colorées , il suffit qu’il s’y trouve un milieu quelconque qui ait une densité trèsdifférente , comme Newton a fait voir que deux substances transparentes d’une densité très -éloignée , produisaient un corps opaque : Délavai explique ainsi la couleur de l’or et des oxides métalliques.
Cette explication est très-spécieuse, elle satis^ fait au plus grand nombre d’observations : néanmoins son application nous paraît trop générale , en ce quelle exige qu’on suppose entre les molécules colorées des métaux, l’existence d’un milieu que les autres propriétés n’indiquent pas, et que d autres causes peuvent produire l’effet qu’on lui attribue.
Si nous résumons tout ce qui précède , nous trouvons que pour expliquer les différents phénomènes que présentent les corps colorés, i°. on considère d’une manière générale les molécules coloj antes cl un corps comme isolées , relativement à celles qui les avoisinent et les milieux qui les in-
terceptent , savoir : les fluides subtils qui occupent leurs pores , et l’air qui environne leur surface extérieure , comme deux verres , entre lesquels est comprise la lame d’air dans ï expérience de JVevvton.
2°. On convient cependant que dans les dissolutions qui éprouvent des changements de couleur par Faction des acides et des alcalis , laf réunion des molécules des deux liquides , forme des molécules mixtes, dont F épaisseur est différente de celle des molécules composantes , sans expliquer l’uniformité de l’eflet des acides et des alcalis , qui diffèrent le plus par leur pesanteur spécifique , leur fixité et leur volatilité.
3°. On prétend , au contraire , que dans les dissolutions , les combinaisons et les précipitations où les substances conservent la même couleur , il ne se fait aucune altération dans les dimensions , pour appliquer aux parties colorantes , la théorie du n°. i , quoique l’état où elles sont soit également l’effet d’un action réciproque , quoiqu il y ait également combinaison.
40. Dans tous les cas de transparence , on suppose que les molécules cololantes agissent individuellement sur les rayons de la lumière , et l’expérience paraît prouver que la réflexion des corps qui ne sont pas opaques , n’a lieu qu’à leur face antérieure et à leur face postérieure.
Les effets que l’on a observés dans la disso-
lution de leau par l’air et dans sa précipitation, nous paraissent propres à jeter du jour sur les propriétés des dissolutions , relativement à la lumière.
Lorsque Ton a comprimé un air humide dans un ballon, suivant l’expérience de Kratzeinstein, rapportée par Saussure (1) , et que l'on rétablit la liberté de la communication , cet air , qui , placé entre la lumière et l'œil , ne présentait d’abord qu’une pure transparence , laisse appercevoir des vapeurs qui offrent les couleurs de l’iris, au moment où 1 on fait cesser la compression , et il reprend sa transparence par une nouvelle
compression.
Ce phénomène n’est pas difficile à analyser : lorsque l’air saturé d’humidité est dans un état de compression qui vient à cesser , il produit , en se dilatant , un degré de refroidissement qui fait précipiter une partie de l’eau qu’il tenait en dissolution ; la compression produit un effet contraire par la chaleur qui 1 accompagne (2). Saussure observe que le phénomène dû aux va-
peurs , 11e dure qu’un moment , parce que la température devenant fixe , l’état de dissolution le devient aussi.
La lumière n éprouve donc point de réaction
(0 Essai sur l’hygrom. §. 209.
(2) Sut. clûm. tora. 1 , p. 1 63.
et (le réfraction particulière de la part de l’eati et de l’air , pendant que la dissolution existe , et ce n’est que lorsque ces deux éléments acquièrent une existence particulière , que cet effet commence. IN’est-il pas naturel d’attribuer aux autres dissolutions ce qu’on observe ici dans celle de l’eau ? d’un autre côté , peut - on comparer les propriétés constantes des substances colorées, avec les effets variables et passagers qui sont dus à la réfraction et à la réflexion de molécules simplement juxta-posées ?
Délavai a fait un grand nombre d’expériences pour prouver « que plus la densité des corps « constamment colorés est considérable , plus « leur pouvoir de réflexion l’est aussi , toutes <c choses égales d’ailleurs , pour réfléchir les « rayons les moins réfrangibles ; qu’au contraire « lorsqu’elles ont moins de densité , elles ne peu- « vent réfléchir proportionnellement que des « rayons moins réfrangibles, et par conséquent, <c qu’elles doivent offrir différentes couleurs , « selon l’ordre de leur densité. »
Il choisit particulièrement les corps métalliques , pour prouver « qu’ils diffèrent précisé- « ment pour la couleur , dans la même gradation « que pour la densité , le corps le plus dense « étant rouge , celui qui est immédiatement « d’une densité moindre , étant orangé -jau- « ne , etc. »
EN GÉNÉRA L. 49
Cependant un peu d’attention suffît pour se convaincre qu’il n’y a aucun rapport entre la pesanteur spécifique des métaux ou des verres colorés par leur oxide et leurs couleurs : Delaval regardait avec Newton la dissolution des métaux , comme une simple division de leurs molécules , sans aucun égard pour l’oxidation , dont on ignorait alors la théorie , et de laquelle dépendent principalement les changements de couleurs dans leurs dissolutions et dans leurs oxides : il choisissait donc , pour établir son opinion , et pour faire coincider la couleur propre de chaque métal avec sa pesanteur spécifique , l’état de dissolution et d’oxidation qui lui convenait: nous renvoyons à la discussion de Bancroft le détail des faits qui sappent l’opinion de Délavai.
Newton a attribué la couleur des métaux blancs « à leur excessive densité , en raison de » laquelle ils semblent réfléchir presque toute » la lumière incidente , à moins que dissous » dans des menstrues convenables, iis ne soient » réduits en très-petites parcelles , alors ils de- » viennent eux-mèmes transparents »,
Si l’on juge par la densité de l’effet que l’argent doit produire sur la lumière ; sa dissolution par l’acide nitrique, qui peut en prendre une grande quantité, et que l’on peut étendre deau , autant que l’on veut, sans la décom-
r>0 D E LA TEINT TT R E.
poser , devrait, en passant par differentes densités , acquérir la propriété de réfléchir différentes couleurs : et cependant elle reste incolore et transparente , quoique , selon l’observation de Wollaston , la faculté réfringente des dissolutions métalliques varie par leurs différents degrés de concentration (i); elle devrait se rencontrer avec la densité et l’atténuation des dissolutions ou des précipités du cobalt , du nickel et du manganèse , qui , comme l’argent , privés de couleur dans l’état métallique, en acquièrent de très-intenses et de très-variées dans leur oxidation , leur dissolution et leur précipitation.
Les considérations que nous venons de présentef nous persuadent qu’il ne faut point confondre les couleurs fugitives qui sont produites par la réflexion des lames, et qui suivent les lois déterminées par Newton , avec les couleurs qui se conservent malgré les changements de densité et d’épaisseur. Celles-ci nous paraissent tenir à des propriétés où l’affinité particulière pour les différents rayons de la lumière , a une influence qui résiste à celle des dimensions et de la densité ; si nous examinons les faits , nous apercevons que l’oxigène condensé exerce un grand pouvoir dans cette espèce d’affinité : une proportion un peu plus ou un peu moins
(1) Trans. philos. 1802. Ann. de chim. tora 46.
grande, qui affecte d’une manière insensible la pesanteur spécifique des oxides métalliques , y produit de grands changements de couleurs : pareillement, un peu d’oxigène porté par l’acide muriatique dans les substances colorantes, ou fait disparaître leurs couleurs, ou y produit des alterations considérables, tandis que d’autres combinaisons, par exemple , celle de l’alumine , qui précipite la plupart des substances colorantes, qui forme par-là les laques, et qui , selon la manière de voir de Newton et de Délavai , doit donner beaucoup de densité à ces substances, en consèrve cependant la couleur propre, et ne fait que la concentrer par la condensation qu elle produit.
Les expériences de Newton prouvent ellesmêmes que 1 affinité propre aux différentes substances , a une grande influence sur leurs rapports avec les rayons de la lumière, puisque leur pouvoir réfractif est proportionnel , selon lui , non-seulement à leur densité, mais encore a leur disposition inflammable; cette proposé tion ne doit pas être prise dans une trop grande généralité; car le phosphore qui est très-inflammable , n a pas une grande réfringence ; mais il résulte des observations mêmes sur lesquelles elle est fondée , qu’il y a une différence d’action , selon l’affinité que les corps ont pour les rayons de la lumière.
Les expériences intéressantes du docteur Blair prouvent encore le pouvoir particulier de l’affinité : lorsque la lumière passe d’un milieu quelconque dans le vide , les rayons rouges sont les moins réfrangibles , et les violets sont à l’autre extrême ; mais si la lumière passe d’un milieu dans un autre , il fait voir que c’est la qualité ou la nature particulière de ces milieux qui décide lequel de ces rayons sera le plus refrangible, où s’ils le seront également. Les rayons verts occupent le milieu du spectre , dans la dispersion opérée par le crown glass ; ils se trouvent parmi les moins réfrangibles , par l’effet dispersif du flint glass ; mais dans l’acide muriatique, ces rayons se trouveront, au contraire , du coté des violets ou des plus réfrangibles. Il arrive de là que l’ordre des couleurs est renversé dans le spectre secondaire, formé par une combinaison de crown glass avec le liquide (i).
Si nous nous écartons , dans ces considérations, des conséquences auxquelles ont conduit les observations physiques , si nous croyons devoir nous soustraire , sur cet objet , à l'autorité du grand Newton, et à celle de son illustre interprète, ce n’est qu’avec regret ; car nous sentons combien il est important de lier tous les effets qui
(1) Bibliot. brit, tom. 8»