CHAPITRE VI
jDh hennés.
L £ kermes (coccus illicis. Einn.) est un insecte qui se trouve dans plusieurs parties de l’Asie et de l’Europe méridionale, il était connu des anciens sous le nom de cocciim squarlatinwn , coccus baficus, infectorius ^ granum tinctorium. On préférait celui qu’on recueillait dans la Galatie et dansFArménie ; aujourd’hui on le récolte principalementen Languedoc, en Espagne et en Portugal.
Le kermès vit sur un petit chêne ( quercus coccifera Linn.) Les femelles deviennent massives et enfin elles restent sans mouvement ; elles ont alors à-peu-près la forme et la grosseur d’un pois , elles sont d’un brun rougeâtre ; leur forme les a fait prendre pendant long-temps pour les semences de l’arbre sur lequel elles vivent; d’où vient qu on les a appelées c/e kermès \ on leur a aussi donné le nom de vermillon.
TjC premier qui en ail parlé avec assez d exactitude est Pierre de Quiqueran , évéque de Séiiez en i55o, de laudihus provinciœ.
L’iiistoire de cet insecte se trouve dans un mémoire de IS^issole, ciccid. des sciences ^ et
sur-tout dans les mémoires pour servir à Thistoire des insectes de Reaumur , tenu. IF .
On croit que le kermès tire son nom d’un mot arabe qui signifie vermisseau , vermiculus^ d’où vient le nom de vermillon qu’on lui a aussi donné. Astruc fait dériver ce nom de deux mots celtes, dont l’un signifie chêne et l’autre :
Mémoire pour servir à h histoire naturelle du Lan*
guedoc.
Le kermès est. fixé sur l’écorce de l’arbrisseau par un duvet cotonneux blanc fourni par 1 insecte. Chaptal a observé que ce duvet , ainsi que celui que donnent tous les insectes , de ce genre, avait plusieurs caractères du caoutchouc, quil était insoluble dans falcool , quil se fondait à la chaleur de feau bouillante , et qu’il brûlait avec flamme sur les charbons. Nous lui devons la description suivante de la méthode que l’on * suit en Languedoc pour faire la récolte du kermes.
<c Vers le milieu du mois de mai on commence « à recueillir le kermès, qui alors a acquis sa « -rosseur ordinaire ; il ressemble par sa couleur
« et sa forme à une petitep/’««e//e. Cette récolte
« dure ordinairement jusqu’au milieu du mois
EN GÉNIÎRAL. IQ7
« de juin, et quelquefois plus long-temps , si les « fortes chaleurs sont retardees ou s’il ne survient « pas de fortes pluies; car une grosse pluie d’orage « suffit pour mettre fin à la cueillette de l’année.
« Ce sont ordinairement des femmes qui font « celte cueillette : elles partent de grand matin « avec une lanterne et un pot [de terre vera nissé , et vont ainsi avant le jour détacher avec « les doigts le kermès de dessus les branches. Ce « temps est plus favorable, lo. parce qu’alors « les feuilles qui sont garnies de piquants , iii- « commodent moins , étant ramollies par la rosée ' rt du malin ; parce que le kermès pèsedavan- « tage , soit parce qu’il n’est pas desséché par le K soleil , soit parce qu’il s’cm est échappé moins « de petits que la chaleur fait éclore. Cependant « on voit des personnes assez intrépides en rate masser pendant le jour, mais c’est rare.
(f Une personne peut en ramasser une ou deux « livres par jour.
« Dans les premiers temps de la cueillette , le « kermès pèse davantage; aussi se vend-il moins « qu’à la fin, car alors il est plus sec et plus a léger.
« Le prix du kermès frais, varie encore suivant a le besoin des acheteurs et sa rareté ; il se vend « communément de quinze à vingt sous la livre « au commencement , et de trente à quarante a sous vers la fin de la cueillette^
iqB de la teikture
« Les personnes qui l’acbèlent, sont obligées <c le plutôt possible d'arrêter le développement <c des œufs pour empêcher la sortie des petits « contenus dans la coque ; cette coque n’est autre
chose que le corps de la mère qui a pris de « l’extension par le développement des œufs: cette « femelle n’a point d’ailes ; elle se fixe et s’établit « sur une feuille; le mâle vient la féconder, et « elle grossit ensuite par le simple développe- « ment des œufs. Pour étouffer les petits conte- « nus dans les œufs, on fait macérer le kermès « dans le vinaigre pendant dix à douze heures , « ou bien on l’expose à la simple vapeur du vi- « naigre , ce qui exige moins de temps , car une (c demi-heure suffit ; on le fait ensuite sécher sur « des toiles ; cette opération lui donne une coûte leur rouge vineuse ».
Lorsqu’on écrase l’insecte vivant , il donne une couleur rouge; il a une odeur assez agréable , une saveur un peu amère , âpre etj^iquante: lorsqu’il est sec , il communique la même odeur et la même saveur à l’eau et à l’alcool auxquels il donne une couleur rouge foncée ; l’extrait qu’on obtient de ces infusions retient cette couleur.
Pour teindre avec le kermès la laine filée , on commence parla faire bouillir pendant une demiheure dans l’eau avec du son, ensuite deux heures dans un bain frais avec un cinquième d’alun
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de Rome et un dixième de tartre ; on y ajoute ordinairement de l’eaii sure : on la retire après cette ébullition, on l’enferme dans un sac de toile qu’on porte dans un lieu frais où on le laisse quelques jours. Pour avoir une couleur saturée, on jette dans un bain tiède , trois quarts de kermès et même partie égale au poids de la laine que l’on met dans le bain au premier bouillon. Comme la densité du drap est plus considérable que celle de la laine filée ou en toison, il demande un quart de moins de sels dans le bouillon et de kermès dans le bain. Avec des proportions plus petites de kermès , on obtient des couleurs plus claires et plus pâles. Lorsqu’on veut faire une suite de nuances, il faut , comme à l’ordinaire, commencer par les plus foncées.
Hellot prescrit de jeter dans la chaudière où est le kermès, une petite poignée de laine de rebut avant d’y plonger celle qu’on veut teindre , et de l’y laisser bouillir un moment : elle enlève une espèce de fécule noire , et la laine qu’on passe ensuite , prend une plus belle couleur.
Avant de porter à la rivière la laine qu’on vient de teindre , on peut la passer sur un bain d’eau un ])eu tiède , dans laquelle on a fait fondre une petite quantité de savon. La couleur prend par là de l’éclat, mais elle se rose un peu, c’est-àdire qu’elle prend un œil qui tire sur le cramoisi.
En employant le kermès avec le tartre sans
alun , et autant de dissolution d’etain que pour une ëcarlale de cochenille, Hellot a eu dans un seul bain , un candie extrêmement vif. Le drap ayant ëtë maeërë avec une dissolution de sulfate de potasse , il a pris avec le ber mes une couleur grise d’agate assez belle et solide ; après la macëration avec le sulfate de soude, un gris sale et peu solide ; avec le sulfate de fer. et le tartre, un beau gris; avec le tartre et le sulfate de cuivre, line couleur olive , et de meme avec le nitrate de cuivre. La dissolution de bismuth, versëe goutte à goutte dans le bain de kermès , a produit un violet. Tous les acides le, font passer au candie , qui tire plus ou moins au rouge , selon que les acides sont faibles , et que leur quantité est petite. Les alcalis rosent sa couleur et la ternissent.
La couleur rouge que le kermès communique à la laine , a beaucoup moins d’ëclat que l’ëcarlate qu’on fait avec la cochenille , et qui lui a ëtë prëfërëe gënéralement dès qu’on a connu l’art de relever la couleur propre à la cochenille par le moyen de la dissolution d’ëtain ; mais elle a beaucoup plus de solidité, et l’on peut en effacer les taches de graisse , sans l’altérer. C’est un rouge de sang qui s’est conservé sans allcaation dans les anciennes tapisseries. On donnait à l’ëcarlate de kermès , le nom écarlate de graine ^ parce qu’on prenait cet insecte pour une graine : on
aot
lui donnait encore le nom d’écarlate de Venise, pa rce que c’est dans cette ville qu’elle se manufacturait principalement.
On n’a pas négligé d’employer la dissolution d’étain pour le kermès , comme pour la cochenille , et Scheffer décrit plusieurs procédés pour teindre par ce moyen avec le kermès ; mais sa couleur tire alors sur le jaune ou le canelle , parce que la combinaison qui se forme avec la partie colorante et l’oxide d’étain , retient de l’impression de l’acide une couleur jaune, comme cela arrive à la partie colorante de la garance.
La solidité de la couleur du kermès a souvent fait regretter que nos teinturiers en aient abandonné l’usage , car ils en employent très-peu à présent. Quelques uns en mêlent une petite quantité avec la cochenille : on a observé que ce mélange contribuait à donner plus de fond à la couleur, mais il en ternit l’éclat. La plus grande partie du kermès est envoyée dans le Levant.
On n’a pu jusqu’à présent donner à la soie, par le moyen du kermès , qu’une couleur rougeâtre terne.
On appèle écarlate demi * graine celle pour laquelle on emploie moitié kermès et moitié garance. Ce mélange donne une couleur trèssolide , mais qui n’est pas vive , et qui lire • un peu sur la couleur du sang. On dit que c'est ainsi que l’on teint à Orléans les turbans qu’on y
lubrique pour le levant ; on ajoute probablement un peu (le bois de Brésil.
Le coccus polonicus est un petit insecte rond qu on trouve adhérent aux racines d’une espèce de polygonum {sclerantus perennis) : on le recueille sur la fin de juin, dans quelques provinces de Pologne. Il paraît avoir des propriétés semblables à celles du kermès ; mais on n’en fait aucun usage en Europe ; il se vend aux commerçants turcs et arméniens. Il est employé en Turquie pour teindre la laine , la soie , les crins des chevaux ; les femmes s’en servent pour colorer leurs ongles.
Il y a plusieurs autres insectes qui pourraient également donner une couleur rouge ; quelques uns même ont été employés ; mais les avantages que présente la cochenille en ont fait abandonner ou négliger l’usage.