‹ Éléments de l'art de la teinture. Avec une description du blanchiment par l'acide muriatique oxigénéChapitre 26 sur 53 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Du carthame,

I.jE carthame ou safranum { carthamus tinctoriiis'), dont la fleur seule est employée en teinture , est une plante annuelle que l’on cultive en Espagne, CD Egy pte et dans le Levant. Il y en a deux variétés , l’une qui a des feuilles plus grandes , et l’autre qui les a plus petites. C’est cette dernière qui est cultivée en Egypte , où elle fait un objet considérable de commerce.

On cultivait autrefois le carthame en Tliuringe et en Alsace ; mais la préférence que l’on donne à celui du Levant , l’a fait abandonner presque entièrement dans notre climat. Le célèbre Beckmann , qui a donné une dissertation très intéressante sur le carthame ( 2 ) , a cherché en

(1) Journ. des arts et manufactures, toni. II.

(3) Comment, societ. gotting. t. IV, 1774*

quoi consistait la différence de celui qui était éleve dans notre climat , et de celui qu’on apportait du Levant ; mais avant de faire usage de ses observations , il convient de faire connaître les propriétés de cette substance , telle quelle est employée en teinture.

Le carthame contient deux parties colorantes, 1 une qui est jaune , et l’autre qui est rouge : la ])remière seule , est soluble dans l’eau ; sa dissolution est toujours trouble; elle présente avec les réactifs les caractères qu’on remarque ordinairement dans les parties colorantes jaunes; les acides la rendent plus claire , les alcalis la foncent et la rendent plus orangée ; les uns et les autres y produisentun petit précipité fauve, au moyen duquel elle s’éclaircit. L’alun forme un précipité d’un jaiinefoncé, peu abondant ; la dissolution d’étain et les autres dissolutions métalliques, des précipités qui n’ont rien de remarquable.

L’alcool ne tire qu’une légère teinture des fleurs dont on a extrait par des lotions suffisantes toute la substance jaune. Si l’on met ces fleurs dans une dissolution d’alcali caustique , elles deviennent jaunes , et la liqueur qu’on exprime est d’un jaune foncé. En saturant l’alcali, d’un acide, la liqueur se trouble, devient rougeâtre, et dépose peu de précipité jaune rougeâtre. Il se forme un précipité jaune avec les dissolutions d alun , de zinc et d’étain , et un précipité tirant

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sur le vert , avec les dissolutions de fer et decuivrc. Si Ton s’est servi d’un carbonate d’alcali, les acides produisent un précipite abondant et plus rouge ; mais la nuance du rouge diffère selon l’acide dont on se sert ; l’alun produit aussi , avec cette dernière dissolution alcaline, un précipité rouge , qui est si léger qu’il vient ordinairement surnager la liqueur. Cette partie colorante est si délicate , si facile à altérer , que si on emploie de la chaleur pour la dissoudre , les précipités par les acides n’ont plus une si belle couleur.

Beckmann a observé que le carthamede Thuringe contenait beaucoup plus de substance jaune que celui du Levant ; que d’ailleurs la partie rouge du premier ne cédait point en beauté à celle qu’on obtenait du dernier ; mais que, pour obtenir un effet égal , il fallait moitié plus de l’un que de l’autre : il a chercbé si cette différence dépendait du climat ou seulement de la préparation.

Kasselquist rapporte dans son voyage d’Egypte, que , lorsqu’on y a cueilli les fleurs de carthame, on les comprime entre deux pierres , pour en exprimer lesuc ; qu’on les lave après cela plusieurs fois avec l’eau de puits qui , en Egjq>te , est natuturellement salée ; qu’au sortir de l’eau on les exprime entre ses mains , qu’on les étend ensuite sur des nattes au-dessus des terrasses ; qu’on les

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recouvre pendant le jour , pour que le soleil ne les sèche pas trop ; mais qu’on les laisse exposées à la rosée pendant la nuit ; qu’on les retourne de temps en temps , et que lorsqu’on les trouve sèches au point convenable , on les retire et on les conserve pour les mettre dans le commerce sous le nom àesajfranon.

Si l’on compare le carthame du Levant , tel qu’il est dans le commerce , avec celui de Thuringe , l’on observe que le premier est plus pur, qu’il est un peu humide , et qu’il est en masses comprimées ; que celui de Thuringe est plus sec et plus élastique. Ces différences , dépendent de la préparation. Les auteurs d’agriculture, trompés par la fausse dénomination de safran bâtard qu’on donne au carthame , ont cru qu’il le fallait traiter comme le safran. Ils prescrivent en conséquence de le recueillir par un temps sec et de le sécher avec beaucoup de soin : Beckmann pense au contraire que l’on doit imiter la méthode que l’on suit en Egypte ; il conseille meme d’ajouter un peu de sel à l’eau dont on doit se servir dans la préparation , pour lui donner la qualité qu’elle a naturellement en Egypte.

La fleur de carthame a une belle couleur de feu ; mais elle jaunit en séchant : il ne faut la cueillir que lorsqu’elle se fane, et elle est meilleure lorsqu’elle a reçu la pluie dans cet état,

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qifoiqu on ait un préjugé contraire. On peut suj> pleer à la pluie en arrosant les fleurs matin et soir ; quand on les a cueillies , les semences peuvent encore mûrir.

C es conseils sont diriges dans la vue de favoriser la séparation de la substance jaune , dont l’ar bondance peut faire la différence du carthame de notre climat avec celui du Levant. Il convient de tenir le carthame dans un lieu humide ; car une trop forte dessiccation pourrait lui nuire.

Plusieurs motifs doivent engager à enrichir notre agriculture de cette production. Les semences du carthame sont très - bonnes pour servir de nourriture à la volaille , et particulièrement aux perroquets , d’où vient qu’on leur a donné le nom de graine de perroquet'^ l’on peut en exprimer une huile utile , et le résidu peut être donné au bétail; les tiges et les feuilles sèches peuvent servir d’aliment pendant l’hiver aux brebis et aux chèvres , et les tiges trop fortes qu’elles ont dépouillées , peuvent ensuite servir à l’entretien du feu. Beckniann a éprouvé que le carthame mûrissait bien à Gotlingue, où le sol est sablonneux. Le

terrain doit être fumé avec modération ; il ne faut

ni transplanter, ni arroser lajilante. Nous en avons vû qui avait clé recueilli à Amiens par les soins de Lapostolle, et qui était d’une bonne q ualilé.

L’on ne fail point usage de la substance jaune

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du cartharrse ; mais, pour extraire cette partie, on met le cartliame dans un sac, qu’on foule dans l’eau , jusqu’à ce qu’en l’exprimant il ne donne plus de couleur. Les Heurs qui étaient jaunes deviennent rougeâtres et ont perdu dans cette opération à-peu-près la moitié de leur poids ; c’est dans cet état qu’on en fait usage.

Cependant la substance jaune peut être employée. Poerner a fait plusieurs expériences sur cet objet. Il en résulte principalement que la laine prend sans préparation une couleur jaune qui n’est pas durable ; mais que celle qu’elle prend après avoir été préparée avec l’alun et le tartre , est meilleure , quoiqu’elleàie soit pas très solide. Beckmann prétend que le drap préparé avec le tartre ou avec le tartre et l’alun , prend une bonne couleur jaune , et qu’à poids égal , le cartliame contient plus de substance colorante jaune , que le bois jaune lui-même.

Pour extraire la partie rouge du cartliame et pour l’appliquer ensuite sur l’étoffe , on se sert de la propriété que les alcalis ont de la dissoudre et on la précipite par le moyen d’un acide. L’on a éprouvé que le suc de citron était l’acide qui procurait la plus belle couleur. Beckmaiin dit que c’est l’acide sulfurique qui , après celui du citron, produit le mieux cet effet , pourvu qu’on n’eu mette que la proportion convenable; autrement il altère et détruit la couleur. Selon Sclieffer , oii

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peut substituer au suc de citron , le suc des baies: du sorbier des oiseleurs ( sorbus aucupatorius ) , quon préparé ainsi : on écrase ces baies dïins un mortier avec un pilon de bois et on exprime le jus qu’on laisse fermenter ; on le met en bouteille , et la partie claire qui est la plus acide est d’autant plus propre à ce procédé quelle est plus ancienne. Cette préparation exige quelques mois, et ne doit être entreprise qu’en été.

Le procédé de teinture consiste donc à extraire la partie colorante rouge par le moyen d’un alcali et à la précipiter sur l’étoffe par le moyen d’un acide. C’est cette fécule qui sert à la préparation du rouge dont les femmes font usage.

Pour ce rouge, on fait la dissolution du car^ thame avec des crystauxde soude ; on la précipite par le suc de citron. L’on a remarqué que les citrons qui commençaient à se corrompre étaient plus propres à cette opération que ceux dont la maturité est moins avancée et dont le siic retient beaucoup de mucilage. Après avoir exprimé le .suc des citrons, on le laisse déposer pendant plusieurs jours. On fait sécher à une douce chaleur le précipité du carthame sur des assiettes de faïance ; on le détache et on le broie très - exactement avec du talc qui a été réduit en poudre très-subtile par le moyen des feuilles de presle , et qui a été passé successivement par des tamis de plus en plus lins. C’est la finesse du talc et sa

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proportion plus ou moins grande avec le précipité du carthame qui font la différence des rouges plus ou moins chers.

On peut teindre la laine en rouge par le moyen du carthame, ainsi que l’a éprouvé Beckmann; cependant cette teinture passe facilement à l’orangé , et la faculté qu’on a d’obtenir de la cochenille les couleurs rouges les plus belles et les plus variées et en même temps beaucoup plus solides que celles du carthame, en fait rejeter l’usage pour la laine.

On se sert du carthame pour teindre la soie en ponceau , nacarat , cerise , couleur de rose , couleur de chair. Le procédé a des différences selon l’intensité de la couleur et selon la tendance plus ou moins grande à là couleur de feu qu’on veut lui donner ; mais le bain de carthame , dont on varie l’application , se prépare comme on va voir.

On met le carthame dont on a extrait la partie jaun« , et dont on a divisé les mottes , dans une barque de bois de sapin ; on le saupoudre à diverses reprises et par parties , de cendres gravelées ou de soude bien pulvérisées et tamisées , à raison de 3 kilogrammes pour 5o kilogram. de carthame ; mais on préfère la soude : on mêle bien à mesure qu’on met l’alcali. On appelé celte opération amestrei^ : on met le carthams amestré dans une petite barque sur une

grille de bois, après avoir garni l’iiUérieur de cette bartpie d une toile serree : lorsqu’elle est remplie àqieu-près à moitié, on la place sur la grande barque, et on jette de l’eau froide des- SUS jusqaà ce que la barque inferieure soit pleine ; on transporte après cela le carthame sur une autre barque jusqu à ce que la liqueur commence à n avoir plus de couleur ; alors on y mêle encore un peu d alcali , et on passe de nouvelle eau. On renouvelle ces operations jusqu’à ce que le carthame soit épuisé et qu’il soit devenu jaune.

Après avoir distribué la soie par matteaux sur des bâtons , on met dans le bain du jus de citron , qu on envoie de Provence en tonneaux , jusqu’à ce qu il devienne d une belle couleur de cerise j cela s appèle virer le bain. On remue bien et 1 on plonge la soie , qu’on lise pendant qu’on s’aperçoit quelle tire de la couleur. Pour le ponceau , on la retire, on la tord , on l’écoule à la ciieville , et on la passe sur un nouveau bain où on la traite comme dans le premier ; après cela on la seche et on la passe sur de nouveaux bains, en continuant de la laver et de la sécher cntie chaque oj^ération jusqu’à ce qu elle ait accjuis la hauteur qu on desire. Lorsqu’elle est parvenue au degré convenable , on lui donne un avivage , en lisant sept à huit fois dans un bain tVeau chaude, auquel on a ajoute environ nu

T. Tî O if N 1^. R A L. as3

cl'emi - 5etier de suc de citron par chaque seau d’eau. •

Lorsqu’on veut teindre la soie en ponceau ou couleur de feu , elle doit d’abord avoir ëtë cuite comme pour le blanc ; ensuite il faut lui donner un lëger pied de rocou , comme on le dira en traitant de cette substance : cette soie ne doit point être alunëe.

Les nacarats et cerises foncës se font précisément comme les ponceaux , si ce n’est qu’on ne donne pas de pied de rocou et qu’on peut employer des bains qui ont servi au ponceau , ce qui achève de les ëpuiser. On ne fait des bains neufs pour les dernières couleurs que quand on n’a pas eu occasion de faire du ponceau..

A l’ëgard des cerises plus légers , des couleurs de rose de toutes nuances et des couleurs de chair, on les fait sur les seconds et derniers bains de coulage du carthame , qui sont plus faibles : on passe d’abord les nuances qui doivent être les plus foncées.

La plus légère de toutes ces nuances, qui est une couleur de chair extrêmement tendre , demande qu’on mette dans le bain un peu de savon : ce savon allège la couleur, et empêche qu’elle ne prenne trop promptement et qu’elle ne soit mal unie. On lave ensuite la soie et on lui donne un peu d’avivage sur le bain qui a servi aux couleurs plus foncées.

Tons ces bains s’emploient aussitôt qu’ils sont faits , et toujours le plus promptement qu’il est possible , parce qu’en les gardant ils perdent beaucoup de leur couleur, qui meme s’ane'antit entièrement au bout d’un certain temps ; on les emploie aussi toujours à froid , pour éviter que la couleur ne soit altérée. L’on a dû remarquer dans les expériences qui ont été décrites , que les alcalis purs attaquoient la couleur si délicate du carthame , et la ’fesaient passer au jaune ; c’est la raison pour laquelle il faut préférer les cristaux de soude aux autres alcalis : il faudrait du moins choisir ceux qui contiennent le plus d’acide carbonique , tels que le sel de tartre.

Afin de diminuer la dépense du carthame , on est dans l’usage pour les nuances foncées , de mêler au premier et au second bain à-peu-près un cinquième de bain d’orseille.

Il faut choisir , pour teindre sur crud , des soies très-blanches , et les traiter comme des soies cuites, avec cette seule différence qu’on passe ordinairement les ponceaux , les nacarats , les cerises dans les bains qui ont servi pour faire les memes couleurs en soie cuite , parce qu’en général la soie crue se teint plus facilement que la soie cuite.

- Le ponceau ayant été préparé dans une liqueur acide , résiste à l’épreuve du vinaigre ; mais il

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s’altère et se détruit promptement à l’air. Scheffer dit que celui pour lequel ou a fait usage de suc de sorbier, au lieu de suc de citron , résiste un peu plus long-temps.

Beckmanii a fait des expériences sur l’application de la couleur rouge du carthame au coton (i). Il a macéré pendant deux heures du coton dans du sain-doux fondu ; il l’a bien lavé , et après cela il l’a teint à la manière ordinaire avec le carthame privé de la substance jaune. Ce coton a i^ris une couleur plus foncée que celui qui n’avait pas reçu de préparation. Le savon a réussi également, l’huile d’olive encore mieux; ensuite Beckmann a passé du coton plusieurs fois dans l’huile , en le fesant sécher alternativement : après la dernière dessiccation , il l’a lavé et séché ; il l’a passé dans le bain jaune de carthame , auquel il a ajouté de la noix de galle et de l’alun ; enfin il l’a teint avec la solution

alcaline de carthame et le suc de citron : il a

obtenu par là une couleur rouge , belle et saturée. Le coton , traité sans avoir été imprégné d’huile , a pris une couleur de même espèce , mais qui était moins saturée , et qui a moins résisté à rinfluence de l’air. L’auteur pense, d’après ces expériences , qu’il faudrait donner au

(i) Exper. Lina xyîiiia tingemU flor. carflu tiiict. com« jîientationes soc, rcg. gottiiig. vol. 3 , 1780.

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