‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernes (volume 2)Chapitre 11 sur 99 · XVI HISTOIRE · texte numérisé non relu

XVI HISTOIRE

2 1. Mais, si c'est là un fait certain, il ne Test pas moins que les scolastiques, malgré leur attachement pour Aristote, Tabandonnent et le combattent sans ménagement sur plusieurs points d^une grande importance. Des auteurs qui ont fait à la philosophie scolastj^ue une guerre acharnée et déloyale ont audacieusement affirmé et soutenu que les scolastiques, laissant de côté les autres philosophes, s'attachèrent comme à un roc au seul Aristote, et, ce qui serait plus honteux, sans même Tavoir bien compris (i). Or, les preuves qui démontrent la fausseté et Tinjustice d'un jugement qui, suivant l'expression de Leibnitz (2), est une insulte pour tant d'hommes dont la science égalait la sainteté, sont aussi nombreuses que péremptoires. En effet 1° si les scolastiques consultaient l'autorité dans les controverses et recommandaient d'y recourir, néanmoins ils confessaient ouvertement que les questions

et traité avec autant de subtilité que d'étendue de toutes les parties de la philophie, plutôt qu'aux ouvrages de Platon, qui ne présentent ni un corps de logique, ni un cours complet de philosophie. Nous ferons observer que les systèmes philosophiques, comme nous l'avons déjà indiqué, se distinguent entre eux d'après leur doctrine sur l'origine de la connaissance humaine et sur la valeur de la raison pour connaître la vérité. Or la théorie platonicienne de la connaissance humaine dérive de la doctrine de Platon sur la préexistence des âmes, la réminiscence etc., doctrine que les SS. Pères ont solidement réfutée, comme opposée à la révélation divine et qu'ils regardaient comme la source des plus pernicieuses hérésies. Il ne pouvait donc venir à la pensée d'aucun auteur chrétien, d'employer les principes de la philosophie de Platon pour fonder la science de la foi ou la théologie. Et de fait, toutes les fois que les SS. Pères avaient besoin d'armes étrangères pour repousser les attaques des ennemis de la religion chrétienne, ils les empruntaient à la logique d'Aristote ; lorsqu'il voulait expliquer les mystères de la très-sainte Trinité et de l'Incarnation, autant qu'il est permis à la faiblesse de l'esprit humain et lorsqu'ils avaient à défendre ces mystères contre les subtilités des hérétiques, ils faisaient appel aux doctrines d'Aristote sur les facultés de l'âme, sur les divers moyens dont elles parviennent à la vérité, sur l'union de l'âme et du corps et sur tout ce qui regarde la nature de l'homme, comme nous l'expliquerons dans cet ouvrage.

(i)Qu'on parcoure les quatre plus célèbres,qui tiennent le premier rangparmi les détracteurs de la philosophie scolastique. Erasme de Roterdam {Elogium morice, cum commentt. Listerii etc., éd. Beckerus, Basileœ 1780), Louis Vives De causis corruptarun artiuin, Neapoli 1764), Jacques Lefèvre {Opéra passim, Friburgi 1.^40 et 1541), et Mario Nizzoli [Antibarbarus, seii de veris principiis et vera ratione philosophandi, éd. Leibnitius, Francof. 1Ô74). Brucker, dans son Histoire critique (Period. III, part. I, lib. II, c. i, g 3, t. IV, p. 85), écrit qu'ils ont, pour ce motif, mérité de la part des philosophes une gloire immortelle. Les protestants, de leur côté, aux applaudissements des philosophes modernes, et principalement des déistes et des athées du dernier siècle, affectaient un profond mépris pour les scolastiques, les accusant d'avoir corrompu la véritable philosophie d'.\ristote, et les livrante la risée du lecteur.

(2) Systema theologicum, p. 324, éd. et trad. par Emery, Paris 181 9.

ne pouvaient être tranchées qu'à Taide de raisonnements fondés sur la raison (i). 2° Tous les dDCteurs de Técole veulent que, dans la discussion des doctrines de leurs prédécesseurs, on observe la règle d'admettre les opinions jugées conformes à la vérité et de rejeter celles qui sont regardées comme fausses (2). 3° Ils reconnaissent qu'il appartient à tout philosophe non-seulement de corriger leserreurs de ses prédécesseurs, mais encore d'ajouter à leurs découvertes les résultats de ses propres réflexions (3). 4° Ils combattirent avec vigueur, comme l'observe le cardinal Pallavicini (4), ce qu'enseigne Aristote sur l'éternité du monde, sur la nécessité des opérations divines, sur la providence de Dieu et sur d'autres points très-importants de la philosophie (5). 5° Si quelqu'un entreprenait d'excuser Aristote sur les points où le philosophe grec leur paraissait soutenir l'erreur, ils s'y opposaient ouvertement (6). 6° Enfin, pour réfuter Aristote, ou ses mauvais commentateurs, ils empruntèrent plus d'une fois des armes à la philosophie platonicienne, ou plutôt néoplatonicienne, telle qu'elle avait été modifiée et perfectionnée par les Pères. Ainsi, pour en citer un exemple, les scolastiques embrassent la doctrine de Platon sur les exemplaires dwitis{'j) (doctrine niée par Aristote),

(0 CL B. Alb. M., Perihenn., lib. I, tract, i, c. i ; S. Thom.,/rt lib. I Ethic, lect. V ; I, q. I, a. i c. -^ibid., q. I,a. 8 ad 2, et la iœ, q. XCVIII, a. I c. ; Rog. Bacon., Opus majus, part, i, c. 7, p. 10 et 1 1, éd. Jebb, Londini

(2) Voir principalement S. Tliomas, In lib. I De Anim., iet. IL

(3) Cf. S. Tiiom.,/?j lib. I Ethic , loc. cit. et Rog. Bacon., Op. cit., part. II, c. 8, p. 37.

(4) Storia del Concilio di Trento, part. I, lib. VIL c. 14, g 3, t. I, p. 748, Milano 1745.

(3) Cf. b. Thom., Qq. dispp., Ds Pot. Dei, q. III, a. 17 c. ; Contr. Cent., lib. III, c. 48 et 76 ; 1, q. XXV, a. 3 ad 2 ; S. Bonav., Hexaem., serm. VII ; Rog. Bac, Op. cit., part. II, c. 8, p. 29 et 36.

(G) CL S. Thom., In lib. VIII P/iysic, lect. II et Qq. dispp., De Potent , loc. cit.

(7) C'est pour cela que certains philosophes modernes, les ontolotîistes en particulier, placent les scolastiques dans le camp de Platon, sous prétexte qu'ils enseignent, conformément à la doctrine de ce philosophe, que l'esprit humain acquiert la connaissance des choses, par l'intuition de leurs exemplaires qui exist.-nt en Dieu. Mais c'est à tort; car, ainsi que nous le verrons dans le > ours de cet ouvrage ; 1° Platon n'a enseigné nulle part que notre esprit contemplait en cette vie les exemplaires des choses ; 2" les scolastiques ont expliqué l'origine de la connaissance humaine d'après Aristote et nullement d'après Platon.

XVIII HISTOIRH

telle du moins 4ue saint Augustin (i) et d'autres Pères la modifient et la complètent (2).

•22. Il est donc clair comme le Jour que les docteurs scolastiques ne s'attachèrent pas servilement à Aristote : leur respect pour son autorité ne les empêcha ni d'enrichir sa philosophie d'additions nombreuses et très-importantes, ni de découvrir et de réfuter les erreurs qu'elle contient (3). Mais, parce qu'ils ont accompli cette œuvre en marchant sur les traces des saints Pères et principalement de saint Augustin (4), la philosophie scolastique a été très-bien définie, non-seulement par plusieurs catholiques (5), mais par des protestants (6) : la contimiatioii iic la philosophie des Perdes, ou encore la philosophie des Pères ramenée à la forme scientifique.

•ih. Quand à la seconde question, c'est-à-dire aux rapports de la philosophie avec la théologie, il faut d'abord se rappeler, comme nous l'avons dit précédemment (7), que les anciens, sous le nom de philosophie, désignaient tout ce qui peut en général être connu, que cette connaissance fût l'œuvre de l'esprit humain, ou qu'elle fût divinement révélée. Mais les scolastiques, dans le but de ramener les connaissances humaines et divines aux règles de la science, renfermèrent dans le cercle de la philosophie la connaissance des choses divines et humaines que la raison de l'homme est capable d'acquérir ; de la sorte, ils distinguèrent si bien la philosophie de la théologie, que l'une ne désigna plus désormais que la science des choses qui sont du ressort de l'esprit humain, et l'autre, la science des choses qui nous sont connues par la révélation. En fait, rien ne se

\i) Cl". Liber de diversis qucestionibiis octoginta tribus, q. 46, n. 2.

(•2) Cette doctrine consiste eu ceci : Dieu possède en lui-même ab ceterno, les idées de toutes les choses et connaît dans ces idéestoutes celles deceschoses qui existent hors de Lui ; car il n'aurait pu tirer les choses du néant, si leurs idées n'avaient existé de toute éternité dans son intelligence.

(3) Nous sommes d'accord sur ce point avec les principaux historiens modernes, qui certes ne sont point suspects de partialité pour la philosophie scolastique. Voir particulièrement Ritter, De historia pliil. scolast., in Lexic. hist. eic, p. 3oi3, an. i856.

(4) « Pour le dire en deux mots, comme s'exprime S. Bonaventure, les docteurs proposent peu ou point de questions qu'on ne trouve résolues dans les livres d'Augustin » ; Epiitola ad magistrum innominatum.

(3) Entre autres le P. Liberatore, Délia conoscen^a intellettuale, Part. II, c. 4, art. z, j{, 140, ot art. 4, 'f, i5i, Napoli i858.

(6) Par exemple Riiter, loc. cit.

(7) Cf. p. VU-XI.

présente pius fréquemment chez les scolastiques, qui d'ailleurs suivent en cela Texemple des Pères (i), que cette façon de distinguer deux ordres de vérités, les unes qui sont à la portée de la raison et les autres qui sont au-dessus d'elle ; et, bien qu'ils regardent Dieu comme l'auteur de ces deux ordres de vérités, cependant ils enseignent que Dieu s'est servi de moyens divers pour les manifester aux hommes : il leur révèle les vérités rationnelles par la lumière naturelle de la raison^ et les vérités de la foi, par la lumière surnaturelle de la grâce (2). Ainsi, les scolastiques s'accordent à reconnaître que la théologie et la philosophie sont deux sciences d'un ordre différent (3), car elles diffèrent l'une de l'autre, soit du côté de la matière qui fait leur objet propre, soit du côté des instruments dont elles se servent, soit du côté de la certitude qu'elles produisent dans l'esprit, soit enfin par le but qu'elles ont en vue (4).

24. En outre, les scolastiques ont pensé que la philosophie devait être regardée comme la servante de la théologie (5), parce qu'elle remplit auprès d'elle les nobles fonctions d'une dame d'honneur auprès de sa princesse. Mais, comme dans V Introduction nous parlerons des services qu'elle peut lui rendre, il nous suffira de remarquer ici que les scolastiques, à l'exemple des Pères (6), étaient persuadés que la philosophie rend en effet de grands services à la/b/, soit avant que sa vérité ait été reconnue, soit après qu'elle a été embrassée ; car la raison fournit à celui qui n'a pas encore reçu la foi les motifs de crédibilité y c'est-à-dire les preuves qui le sollicitent ù l'embrasser, et vient au secours de celui qui l'a déjà embras-

(i) Cf. s. Aug., In Joann. Evang., c. Vlll, tract. LXXIX, n. i ; et S. Greg. M., De Incarnatione, lib. -IV, c. 6.

(2) Cf. S. Thom., Super Boethim de Tvinitatc, q. II, a. 3 c, ei 8. Bonav., De reditctione artium ad theologiam.-

(3) S. Thomas observe que la théologie naturelle elle-même, qui est une partie de la philosophie, comme nous le dirons d ms V Introduction, diffère de la théologie Té\'(:\éQ par ion genre, sccund.im genus;l, q. I, a. 1 ad 2.

(4) Cf. B. Alb. M., Prologus in partem primam Swnm. theolog.; S. Thom,, In lib. I Sent., Prolog., a. i, et Contr. Gent., lib. I, c. 3 ; b. Bonav., loc.cil.

(5) Cf. B. Alb. M,, Prolog, in partem primam Summ. theolog. ; S. Thom., I, q. I, a. 5 ad 2, et In lib. I Sent., ProL, a. i sol.; S. Bonav., De réductions artium ai Theolog., ox BreviL, Prolog.; Rog. Bac, Opu.s majus. Pars II, c. I , p. 23, éd. cit.

(6) Cf. p. XI.

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