XXIV HISTOIRE
plus nombreux ; mais, tout en se faisant gloire de prendre Aristote pour guide, ils ne se montrèrent pas moins hostiles que les platoniciens à la philosophie scolastique. La haine dont ils se montraient animés contre cette dernière doit être attribuée à plusieurs causes. Les uns, à la suite d'Ange Politien, faisaient la guerre aux scolastiques, parce qu'ils avaient employé, disaient-ils, un langage barbare. D'autres, au contraire, comme Laurent A'alla, Erasme, etc. (i), auxquels il faut joindre Luther et ses disciples (2), attaquaient les scolastiques, sous prétexte qu'ils connaissaient mal la philosophie d'Aristote, et qu'ils l'avaient presque étouffée, prétendaient-ils, sous mille interprétations parasites et inutiles.
3o. La philosophie platonicienne, après un éclat momentané, s'éteignit presque entièrement, et celle d'Aristote régna dans presque toutes les écoles et les universités. Mais, parmi les partisans de cette dernière philosophie, quelques-uns, les protestants surtout et un petit nombre de catholiques, se faisaient gloire d'enseigner la philosophie péripatéticienne, d'après les livres grecs d'Aristote. Les autres, c'étaient en général les catholiques, continuaient à prendre pour guide les docteurs de l'école, en exposant la philosophie du philosophe grec. Mais, comme plusieurs des détracteurs de la philosophie scolastique s'abandonnèrent à une liberté de pensée tellement effrénée qu'ils devinrent suspects d'hérésie (3) et même d'athéisme, (4), les Pontifes romains n'épargnèrent
platonicienne (voir entre autres sa Theol. platon., sive de immortalit. animorum, et œterna felicitate, Wh.XVlW, Ojcp., t.I, Parisiis 1641J. Il fut mis à la tête de l'académie platonicienne, qui, fondée au XV° siècle à Florence, par Cosme de Médicis, devint rrès florissante sous la protection de ce prince et sous celle de Pierre son fils et de Laurent le Magnifique, son neveu.
(i) Cf. pag XVI, not. r.
(2J Luther commença par se déchaîner avec fureur contre Aristote et les scolastiques. Mais ayant compris plus tard, sur les observations de Mélanchton, qu'il était impossible à lui et à ses corréligionnaires de ne point faire usage de la philosophie dans leurs controverses avec les catholiques, il se mit à recommander fortement la philosophie d'Aristote, sans cesser toutefois, comme nous l'avons dit {ibid), d'invectiver contre les scolastiques Consulter le Schedia&ma de varia Aristotelis fortuna, que Jean Hennann d'IIelswich, a mis en tête de la dissertation de Launoy, De varia Aristotelis fortuna in Acad. Parisiensi, Vitembergœ 1720.
(3) Par exemple Erasme, Valla et Pomponazzi.
(4) On peut citer Cesalpini et Cremonini. 11 y en eut d'autres qui, avec Vanini, professèrent ouvertement l'athéisme, ou qui tentèrent de restaurer le scepticisme, comme Montaigne et Pierre Charron.
rien pour préserver de toute erreur renseignement de la philosophie d'Aristote, et firent publier en France, par leurs légats, plusieurs décrets dans le but de maintenir Tintégrité des études de l'université de Paris, contre les tentatives des protestants (i). Enfin, ce qui est digne de remarque, quoique les Pères des Conciles écuméniques de Latran et de "Trente, célébrés dans le cours du XVP siècle, aient édicté plusieurs décrets sur renseignement des sciences et principalement de la philosophie, ils n'ont cependant pas jugé nécessaire de rien décréter à rencontre de la philosophie aristotélico-scolastique, qui était alors enseignée dans toutes les universités (2).
3i. Abordons maintenant Thistoire de la philosophie moderne. Celle-ci, ayant proclamé le divorce entre la théologie et la philosophie et introduit une méthode philosophique nouvelle, toute opposée à la méthode scolastique, a reçu le nom de philosophie restaurée^ et Descartes est ordinairement salué comme Tauteur de cette restauration. Car, bien que Vautoiiomie de la philosophie eût été préconisée, ou du moins pratiquée dans leurs écrits par Ockam et ses disciples et par plusieurs philosophes du XVP siècle (3), cependant Descartes en donna le premier une exposition raisonnée et méthodique (4) : en sorte que les philosophes modernes, qui suivent la même méthode, le regardent comme leur chef et leur maître.
32. Descartes voulant jeter les fondements d'une vraie et so-
(i) Cf- Creviei-, Histoire de l'université de Paris, t. II, p. 266, Paris 1771.
{2J Cf. Chastel, De lavalenr de la raison humaine etc., part. III, c. 2, p. 367. Paris 1854.
(3) On doit citer parmi eux Telesio Bsrnardino, fondateur de l'Académie de Cozenza (voir son livre, Dénatura rerum jtixta propria principia, Ne.ipoli 1 586), F. Patrizzi {Discussionum peripatcticarum, Basileas 1571 et Nova de universis philosopJiia Ubris L comprehoisa etc., Basileœ i 391), Giordano Bruno, de Noie (voir la liste des livres publiés par Bruno dans le Dictionn. des scien. philosophiques, art. Bruno, t. I, p. SgS et ^94, Paris 1844). A ces noms, nous ajouterons celui de François Bacon, baron de Vérulam, qui, quelques années avant Djscartes, promettait de présenter « un résumé complet des œuvres de l'esprit humain » et « d'élever l'intellect humain à la hauteur delà nature et des choses» {Novum Organum, pref. , Opp , t. II, Amstelodami 1694). Au reste Bacon a plutôt donné une méthode appropriée à la restauration des sciences naturelles qu'à celle de la philosophie en général. Il n'a même traité à fond aucune partie de la philosophie.
(4.) Voir Francisque Bouillier, Dictionn. philos., art Cartésianisme, t. I, p. 442, Paris 1844.