XXVI HISTOIRE
lide philosophie, capable de renverser les erreurs danslesquelles tous les philosophes des siècles précédents lui paraissaient être tombés, crut qu'il n'avait pas besoin de recourir à la foi et de la prendre pour règle de ses recherches, mais qu'il lui suffisait de révoquer en doute tout ce qu'il avait appris Jusque là, pour acquérir la faculté de discerner la vérité de Terreur et le certain de l'incertain (i). Mus il s'aperçut incontinent qu'il ne pouvait se dispenser d'admettre sa propre existence, tandis qu'il pensait ces choses : « Nous ne saurions nous empêcher de croire, écrit-il, que cette conclusion : Je pense, donc je suis, no. soit vraie et par conséquent la première et la plus certaine qui se présente à celui qui conduit ses pensées par ordre (2). » D'où il conclut i" qu'on ne doit tenir pour ATai que ce qui est clair et évident de soi, aussi clair et aussi évident que cette proposition -.je suis (3) ; 2° que la connaissance des opinions des philosophes est plutôt un obstacle qu'un secours pour acquérir la science des choses (4).
33.Ce doute méthodique imaginé par Descartes, et sur lequel il revient si souvent, souleva bientôt entre les philosophes une très-grande controverse. Car, pendant que les uns le considéraient comme la source du scepticisme et de l'athéisme (5), et accusaient Descartes d'être tombé dans ces deux erreurs (6), d'autres soutenaient que cette méthode était trèspropre à réfuter ces erreurs et toute autre de même genre, et que, par conséquent, bien loin d'être opposée à la foi catholique, elle lui est au contraire très-favorable (7).
34. Mais, lorsque les discussions sur la nature et les conséquences de la méthode cartésienne se furent apaisées, le cartésianisme trouva un très-grand nombre de partisans, soit du
(i) Princip. philus., part, i, g i-5, p. i et 2, Amstel. 1666.
(2) Op. cit., loc. cit.
(3) De Methodo, part. IV, g 3.
(4) Op. cit., l cit.
(3) Nous avons indiqué, page XI, note i, ce qu'il fallait entendre par le scepticisme. Ceux-là professent l'athéisme, qui vont jusqu'à rejeter la notion de Dieu comme absurde et à nier même l'existence de l'Être suprême.
(6) Dans la seconde partie de la Logique, nous verrons que c'est à tort qu'on a porté ces accusations contre Descartes.
(7) En ces derniers temps, Fr. Bouillier, après plusieurs autres, a longuement raconté ces controverses, dans son Histoire de la philos, cartésienne, Paris et Lyon 1854.
vivant même de Descartes, soit dans les siècles suivants (i). Toutefois les disciples furent loin de s'entendre sur la manière d'interpréter la philosophie de leur maître et sur la portée qu'on devait lui attribuer. Car plusieurs, et le nombre en fut toujours considérable, renfermant Vautonomie de la raison dans les limites que Descartes lui avait assignées, continuèrent à penser, suivant Topinionde ce philosophe (2), que les vérités de la foi ne doivent pas être soumises au jugement de la raison et que rien de contraire à la foi ne saurait être vrai. En conséquence, ils ont toujours rejeté, en philosophie, tout ce qui est contraire à renseignement de la révélation. Mais ceux à qui la foi catholique était peu sympathique, ou même odieuse, sans tenir compte des déclarations de Descartes, déclarations qu'il a faites principalement dans ses -réponses aux objections de ses adversaires, soutirèrent que V autonomie absolue de la raison découlait naturellement des principes du philosophe français : aussi, s'attachèrent-ils à la philosophie cartésienne, afin de s'en servir pour corrompre en partie la foi catholique, ou même, pour la ruiner entièrement.
35. Quoique Descartes ait énergiquement repoussé bon nombre d'interprétations de sa méthode, que plusieurs de ses contemporains lui objectaient, et que les philosophes catholiques, qui ont favorisé le développement du cartésianisme aux dépens de la philosophie scolastique, n'aient adopté aucun des principes de ce philosophe qui paraissent être en contradiction avec la foi catholique, cependant nous regardons comme un fait indubitable que toutes les montrueuses erreurs qui, à partir de cette époque jusqu'à nos jours, ont jeté une si grande perturbation dans les sciences divines et humaines, sont sorties de la méthode cartésienne et des principales doctrines de son auteur.
36. Pour le prouver, il nous suffira de jeter un coup d'œil sur
(r) II faut savoir que depuis Descartes jusqu'à la fin du dernier siècle, il y eut constamment des philosophes qui restèrent fidèles à la philosophie scolastique et qui surent la défendre contre les attaques de l'école de Descartes et des autres écoles modernes. Parmi les derniers dJfenseurs de la scolastique, Fr. Salvator Roselli mérite particulièrement d'être cité, il a composé sur la fin du XVIH'' siècle, une Sounne philosophique, suivant l'esprit de S. Thomas, qui est remplie d'érudition.
(2) De methodo, part. ï,'i 11, pag. 5, Amstelodami 1Ô78, ci Principia philo soph.. part. I, g 76.