XXVIII HISTOIRE
l'histoire de la philosophie moderne (i). Nous observons, tout d'abord, que Descartes a tellement renfermé la philosophie dans Tunique concept de pensée qu'il désigne, sous cette dénoniination générale d j pensée, toutes les opérations cognitives de l'âme: la faculté de sentir, aussi bien queTintelligence (2). Or, à la faveur de ce principe, plusieurs philosophes ont ramené toutes nos connaissances aux seules sensations, de là sortirent Vempirisme de Locke (3) en Angleterre et le sensismc de Condillac, qui se répandit bientôt dans toute la France. De l'empirisme de Locke, David Hume déduisit facilement le scepticisme, lequel affirme que l'esprit humain est incapable de rien connaître dans la nature des choses ; Lamétrie, l'auteur du Système de la nature (4) et quelques autres écrivains d^une égale impiété, purent, avec la même facilité, déduire du sensisme de Condillac le matérialisme^ qui n'admet que l'existence des corps ; cette filiation sera constatée, en divers endroits, dans le cours de cet ouvrage. D'autres philosophes, partis du même principe de Descartes, réduisirent au contraire toutes les pensées aux seules connaissances intellectuelles, et construisirent là-dessus, sous diverses formes, V idéalisme^ qui refuse à l'homme le pouvoir de connaître l'existence réelle des corps. Ce système, auquel l'opinion de Leibnitz (5) sur l'origine des idées avait ouvert une voie plus large et plus facile, au lieu de l'arrêter, est allé si loin que les philosophes d'Allemagne, à la suite de Kant, ont enseigaé que le principe de
(i) Dans cet ouvrage, nous exposerons ça et là, et nous discuterons les systèmes des philosophes ; nous citerons, en même temps, les livres dans lesquels ils les ont soutenus.
(2) Les principes de philosophie, part. I, ji 9, Œuvres, éd. cit. t. I, p. 23 1.
(3) La lecture des œuvres de Descartes détourna Locke de l'étude de la philosophie scolastiqus. Cf. Ritter, Histoire de la phi'osophie mod., trad. par ChaJlemel-Lacour, livre II, c. 2, t. II. p. 24, Paris 1861.
(4) Le ve'ritable auteur de cet ouvrage, qui fut attribué à divers écrivains, c'est Paul Thiry baron d'Holbach. Cf. Diction, des sciences phil., art. d'Holbach, vol. m, p 3 et suivantes, Paris 1847.
(3) Leibnitz contribua beaucoup à propager en AllemTgne la nouvelle méthode philosophique instituée par Descartes. C/est pourquoi, bien qu'il n'ait professé aucun mépris pour la philosophie scolastique et qu'il ait fait grand cas, contrairement à Descartes, de l'histoire de la philosophie, il fut cause cependant que la philosophie scolastique cessa de dominer dans les universités allemandes et qu'il sortit tant de systèmes divers de la nouvelle philosophie. Des doctrines que Leibnitz avait disséminées dans de nombreux opuscules, ou dans ses lettres. Wolf, son disciple, a composé un système complet de philosophie, qu'il expose d'après la méthode géométrique.
toute philosophie résidait dans la seule pensée pure, laquelle n'a de relation ni avec le sujet pensant, ni avec Tobjet pensé.
37. En outre, et sans vouloir énumérer toutes les erreurs, de la méthode philosophique de Descartes et de quelques-uns de ses principes, les philosophes modernes ont pu faire sortir Vontologisme, le panthéisme, le déisme et le rationalisme théologique. En effet, Malebranche (i), que les ontologistes de notre siècle vénèrent comme leur maître, enseigna, comme Descartes (2), que Tessence de Tàme se trouve placée dans la pensée, et comme aucune chose ne saurait exister ni même se concevoir, sans son essence, il en conclut que Tesprit humain voit en Dieu même ses idées. Quand à Spinoza (3), dont le panthéisme moderne tire son nom de spino^isme, il emprunte également sa notion de substance à Descartes, et en déduit que la substance doit être nécessairement une et infinie suivant les principes des panthéistes. Enfin, cette règle de la méthode cartésienne, qui veut qu'on ne reçoive pour vrai que ce qui est clair et évident, a pu conduire par ellemême au déisme et au rationalisme théologique. Car, si la raison humaine doit seulement tenir pour vrai ce qu'elle connaît avec évidence, il résulte logiquement de là qu'elle ne peut admettre les dogmes que Ton dit être divinement révélés, puisqu'ils ne sont point évidemment connus. On est ainsi sur la pente qui peut conduire soit à rejeter toute religion surnaturelle comme une invention absurde des hommes, ainsi que les Déistes l'ont fait (4), soit à représenter, avec les
(i) La lecture du Traité de l'homme, publié par Descartes, détermina la vocation philosophique de Malebranche. Voir Buhle, Op. cit.. vol m, p. 367.
(2) Cf. Méditât, ns, Médit. 11, g 7, Œuvr., éd. Garnier, t. I, p. 104, Paris i833.
(3) On sait que Spinoza entreprit une exposition de la philosophie de Descartes dans son premier ouvrage, ayant pour titre: Renatï Des-cartes principiorum phi . pars I et II, more geometrico demoiistrata, Amstel. i663. (On le trouve dans ses Œuvres, publiées de nouveau par Paulus, vol. 1, p. i-86, lena i8j2). On peut lire sur les rapports au spinozisme et du cartésianisme l'ouvrage de Tennemann {Hist. de la Philos., en allemand, vol. x, p. 38i et 421, Leipzig 181 7), Degérando {Histoire de la Phil. moder., c. i5, t. 11, p. 398 et suiv., Paris 1847), Cousin {Du Vrai, du Beau et du Bien, p. 4 et 5, Paris 1854) et Leibnitz, qui les avait précédés, Lettre à M. l'abb. Nicaise, Opp., p. 139, éd. Ermann, Berolini 1840.
(4) Les diverses firmes du déisme ont été exposées par Samuel Clarke dans son Traité de l'exutence et des attributs de Dieu, t. Il, c. 2, trad. de l'angl., Amsterdam 1744-