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partisans du rationalisme théologique, les vérités que nous appelons surnaturelles comme autant de principes religieux que certains homnies ont découverts par leurs propres efforts et qu'ils ont ensuite ornés de mythes et de symboles pour les mettre à la portée de rinrelligence grossière du commun des hommes.
38. Cousin professa que les divers systèmes de philosophie issus du cartésianisme pouvaient très-bien se concilier ensemble , et fonda ainsi la méthode éclectique qui domine encore aujourd'hui en France. Mais, outre que cet éclectisme est absurde en soi, comme nous le prouverons en son lieu. Cousin lui-même fut contraint de l'abandonner dès qu'il voulut se livrer à l'enseignement de la philosophie, et fonda un système philosophique qu'il n'a pu parvenir à purger entièrement du reproche de panthéisme (i).
39. D'après ce que nous avons dit jusqu'à présent sur les différents systèmes de philosophie moderne, il nous est permis de conclure que, depuis qu'elle a cessé de prendre la foi catholique pour guide et qu'elle a proclamé Vautonomie de son enseignement, la philosophie a tellement dégénéré qu'elle est successivement tombée dans les erreurs qui ont infecté toutes les sciences morales et poHtiques. Quelques philosophes catholiques, désireux de porter remède aux maux sortis de la méthode philosophique inaugurée par Descartes, se sont appliqués à ramener la philosophie au principe d'autorité, dont elle s'était écartée. Ils ont, en conséquence, représenté la raison humaine comme incapable d'acquérir par elle-même aucune espèce de vérité, ou du moins les vérités métaphysiques et morales, et ont cru que la révélation divine, manifestée soit par la sainte Écriture, soit par la tradition du genre humain, soit par l'enseignement de la société, en était le véritable critérium (2). Mais, comme il arrive d'ordinaire,
(i) Pour ne citer ici qu'un petit nombre de passages, qu'on lise seulement dans son Introduction à l'histoire de la philos, les leçons iv, v et vi, Bruxelles i83G ; Du Vrai, du Beau et du Bien, p. 4-5, éd. cit. et les Préfaces mises en tête des nombreuses éditions des Fragments.
(2) Cette méthode philosophique, pour l'établissement de laquelle Lamennais, Bautain. Ventura, Bonnetty et les rédacteurs de la Revue catholique de Louvain dépensère.it tant d'efforts, vient d'être pre'sentée sous une terme toute nouvelle par Froschmann ; Introductio in philosophiam etc., Monasterii i838.
en voulant éviter Charybde ils sont tombés dans Sc341a : car leur doctrine, ainsi que nous le montrerons dans la suite, détruisant les motifs de a^édibiîité, ou les preuves de raison sur lesquelles la vérité de la révélation s'appuie, et dépréciant outre mesure les forces de la raison humaine, il en est résulté que les philosophes rationalistes, parmi lesquels ont peut citer Damiron (i), Jouffroy (2), Saisset (3) et Jules Simon (4), en ont acquis de nouvelles forces, et ont pris de là occasion d'insulter à tous les philosophes et à tous les théologiens catholiques, auxquels ils feignent d'attribuer une opinion qui n'est le fait que d'un petit nombre, les accusant d'être les ennemis de la raison humaine et les adversaires de tout progrès scientifique.
40. En conséquence, nous avons l'intime conviction que les philosophes qui, pour conserver également intacts les droits de la Révélation et ceux de la Raison^ en évitant les écueils opposés du rationalisme moderne et du traditionalisme, se réfugient, comme dans un port assuré, vers la philosophie scolastique, telle du moins que saint Thomas l'a formulée et qu'il l'appliqua lui-même aux sciences sacrées, agissentavec autant de sagesse que de sécurité. Personne n'ignore que plusieurs des partisans de la philosophie moderne, poussés par l'évidence, ont reconnu la supériorité de la philosophie scolastique et en ont recommandé l'étude. Il nous suffira dénommer Leibnitz, son plus illustre représentant. Il avoue ingénument qu'il avait d'abord embrassé sur la nature du corps et de l'âme les opinion tt d'une certaine philosophie nouvelle qui flattait l'imagination », mais qu'enfin, après une longue suite de méditations, il s'était vu contraint de revenir à la philosophie des anciens, principalement des scolastiques (5). En ce moment-ci.
(i) Damiron, Essai sur l'histoire de la philos, en France an XIX' siècle ; Conclusion, p. 3g3, Bruxelles i832.
(•2) Jouffroy, Mélanges, passim et principalement g I Comment finissent les dogmes ? et g II De la Sorbonne et des philosophes, Paris i838.
(3) Emile Saisset, Essais de philosophie relipfie.tse, Paris i-Sog
(4) Simon Jules, La religion naturelle, 4 éd , Paris 1857.
(5) Systema theo ogiciim, édité par Lacroix et traduit en français par Albert de Broglie, p. 200 et 202, Paris 1846. Dans un autre passage, il se plaint vivement de ce que 1er, philosophes modernes ont porté des jugements injurieux sur saint Thomas et sur d'autres grands hommes du moyen âge ; il dit entre autres choses . « Les opinions des philosophes et des théologiens scolastiques offrent plus de solidité qu'on ne le pense communément, pourvu
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dans cette même Allemagne, des hommes très-instruits et animés d'un zèle ardent pour la doctrine catholique travaillent courageusement à la restauration de la philosophie scolastique. Le célèbre jurisconsulte Julius Stahl, qui est trèsversé dans les matières philosophiques, écrivait naguère : « Nous avons un besoin absolu de quelque ouvrage qui, à l'exemple de la Somme théologique de saint Thomas, embrasse toutes les sciences de notre époque et les éclaire avec le flambeau de la vérité chrétienne (i). »
41. Cestdonc par une disposition très-heureuse de la divine Providence que, dans ces dernières années, plusieurs philosophes et théologiens catholiques se sont attachés avec ardeur à rétude des scolastiques, et qu'ils ont adopté leur méthode dans leurs travaux sur les matières de philosophie ou de théologie. Quelques-uns d'entre eux ont publié des Éléments de philosophie suivant l'esprit de saint Thomas; d'autres ont exposé diverses questions importantes de logique, d'anthropologie ou de dynamilogie scolastique; quelques autres enfin ont composé des Lexiques pour l'interprétation des axiomes et des distinctions de l'École (2).
42. Pour seconder, suivant nos forces, cette restauration delà philosophie, nous avons entrepris la publication du grand ouvrage qui a pour titre : Philosophia Christiana cum antiqua et nova comparata (3). Notre intention, en le composant, a
qu'on ne les détourne pas de leur objet et de la place qui leur convient. Je suis convaincu que, si quelque philosophe soigneux et accoutumé à la méditation entreprenait d'expliquer leurs doctrines et de les exposer d'après la méthode analytique des géomètres, il y trouverait un grand nombre de vérités d'une haute importance et d'une valeur tout à fait démonstrative. » {Discours de viétapliysique inséré dans le Commercium epist. Lebnitii et Arnaldi, publié par Grotefend. p i63, Hanovre 1846). Il porte un jugement à peu près semblable sur les scolastiques des siècles suivants, qui fleurirent principalement en Irlande et en Espagne. Voici comment il en parle : « Celui qui, étant versé dans cette philosophie, creuserait patiemment l'or enfoui dans leurs livres, serait amplement récompensé de ses travaux par la découverte d'un grand nombre de vérités utiles ; » 1 rois lettres à M. Rémond de Montmort, lett. 111, p. 704, Opp. p/til., éd. Erdmann.
(1) Philosophie d.i droit (en allem.), t. 11, Préf., Berlin 1854. Cf- Jacques Clément, Dissert. cit.. p. 81 et 82.
(2) Çà et là, dans cet ouvrage, nous citerons les auteurs de ces différents travaux, au nombre desquels nous devons particulièrement nommer les écrivains qui rédigent les deux Revues italiennes, La Civi.ta Cattolica et La Scien^a e la Fede.
(3) Ce grand ouvrage est resté inachevé par suite de la mort de l'auteur ; il comprend 6 vol. in-8'' et ne traite cependant que les questions de logique et de dynamilogie. Nous avons l'intention de le traduire après la publication de celui-ci. Note du traducteur.
été de mettre en parallèle, dans cet ouvrage, renseignement des Pères et des Docteurs scolastiques, en particulier celui de saint Augustin et de saint Thomas, avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernes, afin de rendre évident, pour tout esprit non prévenu, que la philosophie chrétienne avait examiné tous les problèmes agités dans Tantiquité et pendant ces deux derniers siècles, qu'elle en avait donné les vraies solutions et qu'elle avait même résolu d'avance toutes les difficultés qui devaient être opposées à ces solutions par les philosophes de ces derniers temps. Mais, sans attendre l'achèvement de notre grand ouvrage, sur la demande d'un grand nombre de Nos Seigneurs les Évêques, nous avons rédigé un Compendium de la Philosophie Chrétienne dans l'intérêt des jeunes gens qui ne consacrent qu'une année à la philosophie (i), et ensuite ces Éléments de la même philosophie pour ceux qui désirent approfondir davantage les questions philosophiques.
43. Il nous reste à faire une dernière observation : si quelquefois, en discutant les opinions des philosophes modernes, nous avons noté dans leurs systèmes de graves erreurs, nous l'avons toujours fait, non dans le but de censurer ces auteurs, mais uniquement pour montrer les conséquences funestes des opinions discutées, comme l'exigeait le plan de notre ouvrage.
(1) Nous sommes en mesure pour donner une traduction très-correcte du Compendium de la Philosophie Chrétienne, aussitôt l'impression des Éléments terminée.
1 . Quelque sujet que l'on traite, dit Cicéron, il faut toujours commence?- par le défijiir, afin de donner une idée de la chose dont il s'agit (i) ; il est donc nécessaire que, dès le début de ces Eléments de philosophie, nous donnions une définition de cette science. Il nous sera facile de déterminer ensuite quelle en est la nature, en quoi elle diffère des autres sciences, en combien de parties elle se divise et enfin quelle en est l'importance.
2. Tout le monde sait que le nom de philosophie veut dire étude ou amour de la sagesse ; car c'est là ce que signifient les deux mots grecs, (piXo; et co^ia, dont il est formé (2). Saint Augustin (3), après Cicéron (4), nous apprend que ce nom de philosophie fut d'abord employé par Pythagore, qui mourut cinq cents ans environ avant Jésus-Christ : en sorte que ce que Ton appelle maintenant philosophie s'appelait avant lui co(ptx, science ou sagesse^ et ceux que nous nommons aujourd'hui philosophes portaient alors le nom de sages ou de sapants^ (jo'poi.
3. Quant à la nature et à la définition réelle àt cette science, les opinions des philosophes sont si nombreuses et si divergentes que plusieurs en ont conclu qu'elle ne pouvait aucunement se définir (5). La raison elle-même nous donne
{i)De Officiis, lib. I, c. '6.
(2) Cf. Tullium, ibid., lib. H, c. 2, et S. Aug., Contr. Acad., lib. II, c. 2, n. 6, éd. Maur.
(3) De Civ. Dei, lib. VIII, c. 2.
(4) Dispp. Tiisciil., lib. V, c. 3.
(5) De ce nombre sont Laromiguière [Lcç. dePhil., p. 2, leç. i, t. II, p. 5, Paris i833), et iouffroy {Œuvr. de Reid, trad. parThéod. Jouffroy, Préf. du traduct., vol. I, Paris 1840).
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Texplication de ce fait; car,la notion de cette science n'étant pas la même pour tous les hommes, et n'ayant ni limite, ni mesure déterminées, on ne doit pas être surpris que sa définition ne soit pas restée la môme aux différentes époques de Thistoire. Pour ne pas être plus long qu'il ne convient, nous nous bornerons, sur ce sujet, à ces deux observations : la première c'est que la philosophie, telle qu'on l'entend de nos jours, ne peut être définie de la manière dont elle le fut par les anciens; la philosophie était pour eux, suivant Cicéron(i), la science des choses divmes et humaines et des causes qui les contiennent (2). Cette définition, en effet, ne détermine pas la nature de la philosophie telle que nous l'entendons aujourd'hui, elle désigne plutôt la notion de la science humaine en général, comme on la comprenait anciennement. La seconde observation c'est que l'usage a prévalu, chez les philosophes modernes, de considérer la philosophie comme la science première^ c'est-à-dire comme la science qui pose les fondements sans lesquels il est impossible d'élever avec ordre et solidité l'édifice des autres sciences. D'où il suit que nous devons donner de la philosophie une notion qui embrasse, non la connaissance humaine toute entière, mais un genre particulier do connaissances ayant pour objet celui que nous venons d'indiquer.
4. Mais, pour obtenir une bonne définition de la philosophie, il nous faut tout d'abord expliquer ce que l'on entend sous le nom de science. Or, tout le monde convient que la science d'une chose consiste dans sa parfaite connaissance, et que celui-là seul possède la connaissance parfaite d'une chose qui connaît exactement les causes qui la produisent. C'est pourquoi la science a été très-bien définie : La con-
(i) De Offic, Vih. II, c. 2. Cette définition se trouve mot pour mot dans Clément d'Alexandrie, Stromata, lih. l, c. 5, éd. Potter, Oxonii 171 5, et dans Orig'^ne, Contr. Cels., lib. III, c. 72, éd. Delarue, Parisiis 1733.
(2) Ces paroles: q.ii les contiennent, ont été omises par Pythagore et par .Socrate; c'est sans doute parce que,' la science étant la connaissance des choses par leurs causes, elles sont renfermées dans le mot seience. Voir Plut., De placitis phil., lib. I, Proœm., Opp., t. IV, p. 617, Oxonii 1793. On peut consulter sur cette définition de la philosophie et sur les autres données par les anciens, Jean Ghérard Vossius, De artium et scientiarum natura et constitu~ tione, lib. V, seu De P/iilosophia, c. 2, g 5 ; Opp., t. III, p. 23o, Amstelodami 169Ô ; et Gocss, De variis, quibus usi siint Grceci et Romani, philosophice definitionibits, Ulm. i8ii-i(j.
naissance des choses par leurs causes, ou, ce qui revient au même, la connaissance des choses par leurs fraisons : car les causes, en tant quelles nous sont connues, prennent ordinairement le nom de j^aisous des choses. Par conséquent la science^ ou contiaissaiice scientifique^ dilîère beaucoup de la connaissance ridgaire (i), car celle-ci se borne à constater l'existence des choses, tandis que la science explique pourquoi elles doivent être ce qu'elles sont.
5. Si, dans chaque science, nous acquérons la connaissance d'une certaine catégorie de choses au moyen des principes qui produisent cette connaissance, il doit y avoir une science ayant pour objet spécial les principes de la connaissance humaine et les causes suprêmes des choses connues dans toutes les sciences. Telle est la science appelée de nos jours Philosophie et que nous pouvons très-bien définir : La science purement rationnelle qui traite des principes suprêmes de la connaissance hïimaiîie et des premiers principes des choses. Par ces mots: la science qui 'traite des principes suprêmes de la connaissance humaine, on veut indiquer que la philosophie étudie les lois d'après lesquelles l'esprit hum.ain exerce ses opérations cognitives, les facultés par lesquelles il les exerce, la j'aleur qui appartient à chacune en particulier pour nous manifester l'existence objective des choses, et enfin les ttotions générales qui servent de fondement aux autres sciences. Ces expressions: des premiers principes des choses ^û^mîitnl que la philosophie s'occupe de certains objets suprêmes, auxquels se rapportent les objets des autres sciences et dont la nature est telle que, sans leur connaissance, il ne peut y avoir de science parfaite d'aucune chose. Or, ces objets suprêmes ne sont autres que Dieu, le monde considéré en général et l'homme. Dieu est, en effet, le principe absolument suprême qui nous donne la raison dernière de toutes choses. Car, Dieu étant la cause première absolue par laquelle tout existe, il en résulte que rien ne peut être parfaitement connu, si, après avoir été exploré en lui-même, il n'est ensuite considéré par rapport à Dieu, sa première cause : puisque les choses nous sont parfaitement ou scientifiquement connues.
(i) Clément d'Alexandrie avait déjà fait mention de cette double espèce de connaissance, S^rom., lib. VI, c. i.
alors seulement que nous les connaissons avec toutes les causes qui concourent à leur existence. Après Dieu, le monde considcrc en général est aussi un principe suprême, lequel nous donne la science des choses qui le constituent ; car, les parties de cet univers étant reliées entre elles par certains rapports, il est inipossible d'acquérir la science de Tune d'elle, si Ton ne connaît parfaitement les lois générales de leurs rapports mutuels. Enfin Thomme, après Dieu et le monde, est un troisième principe suprême duquel relèvent plusieurs sciences spéciales. Car, Thomme étant le sujet de toutes les sciences, il s'ensuit qu'il ne peut acquérir parfaitement une science quelconque, s'il ne se connaît lui-même, parce que toute science, comme nous le dirons en son lieu, se rapporte nécessairement au sujet qui sait ; or la connaissance parfaite ou la science de l'une des choses qui ont entre elles de mutuels rapports ne peut s'obtenir sans la connaissance des autres. Nous avons dit que la philosophie est une science purement rationnelle^ pour la distinguer de la théologie qui s'appuie sur la révélation divine. En effet, bien que le philosophe ne doive jamais perdre de vue la Révélation^ comme nous le montrerons ailleurs, et qu'il soit tenu de rejeter comme faux tout ce qui lui est opposé, cependant // ne lui est pas loisible d'apporter^ en philosophie, d'autres principes que ceux qu il peut démontrer par des arguments einpruntés à la raison seule (i).
6. D'après la définition de la philosophie telle que nous venons de l'expliquer, il est facile de voir que cette science comprend deux parties principales : l'une, qui expose les principes suprêmes au moyen desquels l'esprit humain exerce ses opérations cognitives et parvient à la connaissance des choses ; l'autre, qui traite des premiers principes des choses, principes dont l'esprit humain dégage ensuite la science des choses elle-mêmes. La première partie a reçu, de nos jours, le nom de subjective^ parce qu'elle examine le sujet de la connaissance, c'est-à dire l'âme considérée comme sujet de la connaissance ; la seconde partie est appelée objective^ parce qu'elle soumet à son examen certains objets suprêmes de la connaissance , au nombre desquels l'âme est elle-même
(i)Cf. Rog. Bac, Opus majiis, Pars II, c 8, ed.Jehb, Londini lySB.
comprise, ainsi que nous Tarons dit, mais Tâme considérée comme objet particulier de la connaissance et non plus comme son sujet.
7. Or il est évident que ces deux parties en comprennent chacune plusieurs autres, puisque dans chacune d'elles nous trouvons à traiter de plusieurs choses. En effet, la partie subjective embrasse tout d'abord la Logique^ qui expose les diverses opérations que Tesprit humain produit pour arriver à la connaissance du vrai, les lois d'après lesquelles il doit les exercer et Tordre suivant lequel il doit les employer dans la recherche de la vérité ; ensuite la Druamilogie^ ou traité des facultés de Tâme, qui énumère ces facultés, examine leur nature, leur mode d'opération et leur objet propre, et qui recherche en outre comment, avec leur secours, l'intellect acquiert les premières connaissances des choses et quelle est la valeur propre de chaque faculté dans la production de cette connaissance : cette double investigation constitue Tldéologie et la Critériologie ; enfin VOntologie^ c'est-à-dire le traité des notions suprêmes, en tant qu'elles se rapportent aux natures des choses qu'elles représentent. Quant à la partie objective, elle se subdivise en quatre autres : la première traite de Dieu et de ses attributs d'après les lumières naturelles de la raison, autant que le permettent les forces d; Tesprit humain, c'est la Théologie naturelle ; la seconde traite du monde considéré en général et prend le nom de Cosmologie ; les deux dernières comprennent /'^;zMro^o/o^/e et Y Ethique. L'anthropologie détermine la nature de Thomme, et l'éthique recherche les lois générales des mœurs auxquelles les hommes doivent conformer leurs actions, s'ils veulent atteindre la fin dernière que Dieu leur a prescrite. Mais nous devons prévenir que bon nombre de philosophes modernes, les disciples de Wolf en particulier, désignent, sous le nom de Psychologie, la dynamilogie et Y anthropologie^ et, sous celui de Métaphysique, V ontologie, \îi psychologie, \di cosmologie et la théologie naturelle. En conséquence, la philosophie a été divisée par eux en logique, métaphysique et éthique; et la métaphysique est à son tour divisée en ontologie, psychologie, cosmologie et théologie naturelle. Mais, comme les choses qui sont enseignées dans la logique et la métaphysique ne sortent pas du domaine de la théorie ou de la contemplation et que celles qui
font partie de l'éthique regardent la pratique ou ropération,la philosophie peut également se diviser en théorique ou contemplative et enprafique ou active : la première comprenant la logique et les autres parties que nous avons énumérées, et la seconde, Péthique ou morale.
8. Quoique les parties de la philosophie soient multiples et diverses, elles ne forment cependant qu'une seule et unique science; car ces différentes parties ont pour unique objet rinvestigation des raisons suprêmes sur lesquelles reposent les principes des sciences humaines spéciales soit théoriques, soit pratiques.
9. On comprend aisément, d'après ce que nous venons de dire, que la philosophie diffère principalement des autres sciences en ce que, dans celles-ci, on poursuit la connaissance d'un genre particulier d'objets, tandis que la philosophie recherche et explique les lois suivant lesquelles la connaissance humaine se développe pour acquérir les sciences spéciales et soumet à son examen certains objets suprêmes auxquels se rapportent les objets des sciences particulières; c'est ainsi quelle constitue les principes suprêmes qui servent de fondement à toutes les sciences spéciales.
10. Enfin, il n'est pas nécessaire que nous prouvions longuement l'excellence et l'utilité de la philosophie. Pour concevoir combien cette science l'emporte sur les autres et qu'elle en est l'utiHté, il suffit d'observer, comme le fait saint Thomas (i) et comme l'indique ce qui précède, que la philosophie donne leur perfection à toutes les autres sciences ; car elle traite des notions dont notre esprit a besoin pour acquérir, dans les autres sciences, une connaissance parfaite. Ce ne sont pas seulement les sciences qui réclament le secours de la philosophie ; les arts libéraux, tels que la rhétorique, la poésie, la grammaire etc. ont également besoin de son secours. Tous les arts doivent en effet enseigner les règles auxquelles l'artiste doit se conformer pour bien faire telle œuvre spéciale ; or, pour que ces règles soient bonnes et sûres, elles doivent nettement et clairement dériver des principes des choses qu'elles concernent ; par conséquent le philosophe est seul capable de pratiquer les arts avec perfection. Ce
(i) In lit. II Sent., Dist XXVIl, q. II, a. 4, 50/. a ad i.
qui faisait dire à Cicéron qu'il n'avait pas puisé son talent oratoire « à Técole des Rhéteurs, mais dans les exercices de PAcadémie » (i). Si nous comparons la philosophie à la théologie révélée, nous découvrirons sans peine plusieurs raisons qui placent cette dernière au-dessus de celle-là. Il y en a trois principales que nous exposerons d'après saint Thomas. Et d'abord la Théologie l'emporte sur les sciences humaines par Vexcellence de son objet ; car elle « s'occupe principalement des choses qui par leur élévation surpassent la raison humaine ; tandis que les autres sciences considèrent seulement les choses soumises à la raison. » Elle l'emporte, en second lieu, par Veffet qu'elle produit dans l'esprit de ceux qui la cultivent : car « les autres sciences tirent leur certitude de la lumière naturelle de la raison humaine toujours faillible, tandis que la théologie emprunte la sienne à la lumière de la science divine qui ne peut se tromper. « Elle l'emporte, en troisième lieu, par la noblesse de la fin à laquelle, comme science pratique, elle conduit l'homme : « car la fin de la théologie, comme science pratique, c'est la béatitude éternelle à laquelle les fins spéciales des autres sciences pratiques sont subordonnées comme à leur fin dernière » (2). Toutefois la philosophie rend de si nombreux et de si importants services à la théologie que Roger Bacon ne craint pas d'affirmer qu'elle lui est nécessaire (3). Ces divers services, saint Thomas les expose en ces termes : « La philosophie peut être utile à la science sacrée de trois manières différentes. D'abord, pour démontrer certaines choses qui, étant les préambules de la foi, sont nécessaires à la science de la religion, par exemple tout ce que la raison naturelle nous apprend de Dieu, son existence, son unité et plusieurs autres vérités sur Dieu ou sur les créatures que la raison démontre, mais que la foi
(i) Orator, c. 4.
(2) I, q. I, a. 5 c. Nous avons placé ici ces courtes considérations, pour prémunir nos lecteurs dès le début contre l'erreur des rationalistes qui, se figurant que les dogmes de la théologie ne sont autre chose que les principales vérités de la philosophie mises à la portée des ignorants, n'hésitent pas à mettre la philosophie au-dessus de la théologie et saluent en conséquence la, philosophie, avec Cousin, comme la source de toute lumière et la plus imposante des autorités ; Introduction à l'histoire de la philosophie ; Œuvres,t.l, p. lo, Bruxelles 1840.
(3) Rog. Bac, Opus majus, pars II, c. i.
suppose. Secondement, pour expliquer au moyen de certaines comparaisons les choses de la foi, comme Ta pratiqué saint Augustin qui, dans ses livres sm^ la Trinité^ se sert de plusieurs comparaisons empruntées aux sciences philosophiques afin de mieux exposer ce mystère. Troisièmement, pour résoudre les difficultés que Ton élève contre la foi, soit en montrant leur peu de solidité, soit en faisant voir qu'elles ne conduisent pas à des conclusions rigoureusement nécessaires» (i). C'est dans ce sens qu'Origène a pu dire, avec raison, que la philosophie était comme la préface du Christianisme (2).
(i) Super Boet,, de Trin., q. li, a. 3 c. Voir ce que nous avons dit à ce sujet dans une dissertation ayant pour titre : Saggio di risposte aile quistioni di Logica e Metafisica,per servireaW esame religioso degli aspiranti alV insegnamento délie suddette science nella R. Università degli studi, dans la Revue La Sien:^a e la Fede, vol. XIX. p. 333 seqq., Napoli i83o.
(2) Epist. ad Greg., t. I, p. 3o, éd. Delarue, Parisiis 1733. Cf. Glem. Alex., Strom., ïih, \, passim, et S Just., Exiiort.ad Gantes, nn. 3-6.