‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernes (volume 2)Chapitre 24 sur 99 · DE LA PROPOSITION · texte numérisé non relu

DE LA PROPOSITION

61, Le raisonnement qui est, ainsi que nous l'avons prouvé dès le commencement, l'objet propre de la logique, reconnaît deux espèces de matière : une matière éloignée et une matière

(1) Vid. Cic. ad Herennium, lib. II, c. 21. S. Augustin reproche aux Manichéens l'emploi qu'ils faisaient de ces sortes de divisions; Demoribus Manich. lib. II, c. 10.

prochaine. Carie raisonnement étant composé de propositions et les propositions de notions, celles-ci par les propositions qu'elles forment et les propositions par elles-mêmes concourent à la construction du raisonnement. Or, comme dans le précédent chapitre nous avons expliqué les genres suprêmes des notions, l'ordre naturel exige que nous passions maintenant à Texplication de la proposition elle-même.

ARTICLE PREMIER

Qîi Von explique la nature de la proposition

62. La proposition est un Jugement exprimé par des paroles (i). Le jugement est cette opération par laquelle Tesprit, après avoir comparé deux notions entre elles, les unit ou les sépare, suivant qu'il a reconnu qu'elles se conviennent ou qu'elles diffèrent. Le jugement peut encore être défini en moins de mots, avec saint Thomas : Une opération ji?ar laquelle l'esprit compose et divise au moyen de l'affirmation et de la négation (2). Ce qui a fait définir la proposition: Un discoin'S qui signifie quelque chose par V affirmation ou la négation. Mais, puisque la proposition est une espèce de discours, il convient, pour en mieux connaître la nature, d'expliquer d'abord la nature du discours et la différence qui existe entre la proposition et les autres espèces de discours.

63. Voici comment Aristote définit le discours : « Le discours, dit-il, est une expression ayant une signification ex

(1) Les Latins distinguaient renonciation de la proposition, mais, dans l'école, ces deux mots s'emploient indifféremment l'un pour l'autre.

(2) Qq. dispp.,De Vcr.,q. XIV,a. i c. Nous traiterons plus longuement dans la Dynamilogie de la nature du jugement. — A propos de cette définition de S. Thomas, nous ferons remorquer que les mots composition et division peuvent signifier l'union et la séparation des notions ; ou bien la composition peut signifier la comparaison du sujet et de l'attribut, et la division, le rapport distinct sous lequel on les considère. Si nous les prenons dans ce dernier sens, il est facile de voir que la composition et la division se rencontrent dans tous les jugements, qu'ils soient affirmatifs ou négatifs, avec cela de particulier que la division précède !a composition ; car, pour qu'il soit permis d'affirmer ou de nier une notion d'une autre notion, il faut qu'elles aient été comparées ensemble, et les notions ne peuvent êtres comparées entre elles si déjà l'on n'admet qu'elles sont distinctes. Si nous les prenons au contraire dans le premier sens, la composition se rapporte proprement aux jugements affirmatifs et la division aux jugements négatifs. {La fin de cette note est empruntée au Compendium).

consensu, dont chaque partie, prise à part, a un sens comme diction, mais non comme affirmation ou comme négation >> (i). En disant que le discours est une expression ayant une signification consentie^ le philosophe grec Ta parfaitement distingué soit des paroles articulées (2) qui n'ont aucun sens, comme scindapsos, blityri (3) etc., soit des sons inarticulés qm on bien n'ont aucune signification, comme la toux^ Véternuement^ ou qui signifient naturellement les passions de Tâme, par exemple le rire qui marque la joie, et les gémissements qui dénotent la douleur (4). Il ajoute que chaque partie du discours, prise à part, signifie quelque cJiose^ pour indiquer que le discours n'est pas une expression simple, mais une expression complexe. Afin de bien comprendre cela, il faut se rappeler que l'expression simple ou incomplexe est celle qui signifie

(i) De interpr., c. 4, g i. Nous observerons ici que le logicien doit traiter de la proposition et du discours en général autrement que le grammairien. Car le grammairien, après avoir décomposé le discours et l'avoir réduit aux mots qui en sont les éléments, recherche quelles choses sont signifiées par les mots et de quelle manière les mots concourent à l'arrangement du discours; il considère par conséquent les mots comme les signes immédiats des choses qui s'offrent à nous dans l'univers. Au contraire, le logicien fait l'analyse du discours, c'est-à-dire le résout en ses éléments, dans le but de connaître les conceptions de l'intellect que les mots expriment et de rechercher, en même temps, de quelle manière l'intellect forme cette construction particulière qui, extérieurement exprimée, a reçu le nom de discours. Par conséquent le logicien considère les mots non comme signes immédiats des choses, maiscomme signes des concepts (cf. A\h. M. ,Perihennenias, tract. U, c. i). Quoique le logicien étudie la proposition à un autre point de vue que le grammairien, on ne peut douter toutefois que la logique ne fournisse à la grammaire son vrai fondement. Car « les mots, comme l'enseigne S. Thomas {Periherm., lib. I, lect. i.), signifiant immédiatement les conceptions de l'intellect et ensuite les choses par le moyen des conceptions », il n'est personne qui ne voie que, par là-même qu'elle considère le discours, en tant qu'il exprime les conceptions de l'intellect, la logique embrasse elle-même les principes sur lesquels repose la grammaire, ainsi que les règles qui doivent diriger le grammairien dans l'analyse du discours. En réunissant ces principes et ces règles, on a fondé la science à laquelle les modernes ont donné le nom de grammaire philosophique. Quoique plusieurs auteurs modernes aient bien mérité de cette science, c'est à tort qu'on a voulu leur en attribuer l'invention. Cf. E. Egger, Essais sur l'histoire des théories grammaticales dans l'antiquité, Paris 1829.

{2) La parole articulée est celle qui se divise en syllabes de manière à pouvoir être représentée par l'écriture.

(3) Blitrri et scindapsos sont deux expressions citées par quelques auteurs anciens comme exemples de mots n'ayant aucun sens (vid. Clem. Alex., Strom., lib. VIII, c. 2, et S. Joan. Damasc, Dialect., c. 5). Certains autres disent cependant que le mot blityri désignait le son d'une corde qu'on a pincée, et scindapsos un instrument de musique. Telle est l'interprétation de ^> iTt/f.i,'ji donnée, par Hésychius et celle que Suidas donne de j-Kivda^o'f,

{4) Cf. S. Joan. Damasc, ibid.

le concept absolu d'une chose et qui, par conséquent, s'emploie isolément ; tandis que l'expression complexe signifie plusieurs concepts lies les uns aux autres, elle se trouve par conséquent formée de plusieurs mots simples. Ainsi l'expression homme est incomplexe, parce qu'elle désigne le concept unique et absolu dliomme^ et qu'elle n'est jointe avec aucune autre; mais cette expression, â?fie généreuse^ est complexe, parce qu'elle présente la notion de g-énérosité unie à la notion d'âme et comprend les deux mots qui signifient ces notions. Or, il est de la nature de touta expression incomplexe de n'avoir aucun sens, si l'on prend séparément l'une de ses parties, attendu que le concept unique désigné par cette expression n'est pas susceptible d'être divisé ; mais la nature de l'expression complexe exige au contraire que chacune de ses parties, prise a part, signifie quelque chose. Par exemple, de l'expression homme on ne peut détacher aucune partie à laquelle, prise isolément, corresponde un concept quelconque (i); mais, dans l'expression complexe, /zo;«;7ze;«5^e, soit que l'on prenne le terme homme ^ soit que l'on s'arrête au terme juste^ qui en sont les deux parties, on trouve toujours un concept qui lui correspond. C'est donc à l'expression complexe^ comme la plus noble des deux, que le philosophe grec donne le nom propre et particulier de discours. Enfin, en disant que le discours a ini sens comme diction^ mais non comme affirmation ou négation^ Aristote a voulu noter que ni l'afirmation, ni la négation n'étaient nécessairement exigées pour constituer le discours en général, parce que, nous le dirons bientôt, il y a de vrais discours qui ne contiennent ni l'une, ni l'autre.

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