‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernes (volume 2)Chapitre 25 sur 99 · On divise le discours en complet et en discours incom · texte numérisé non relu

On divise le discours en complet et en discours incom

(1) Lorsqu'on dit que les parties d'une expression incomplexe sont d'une telle nature que nulle d'entre elles n'a de signification, cela doit s'entendre des parties considérées non en soi, mais comme parties de l'expression. Le mot capricorne, par exemple, est une expression incomplexe, car bien que SCS deux parties, capri et corne, prises à part, renferment chacune un concept propre, cependant elles ne forment pas le concept de capricorne qu'on a voulu signifier en les réunissant. D'où l'on voit que le logicien ne juge pas si une expression est simple ou complexe d'après le mot lui-même, mais d'après sa signification. 11 résulte aussi de là qu'une expression, comme c/zam;? de Mars,q'.ù est complexe pour le grammairien, parce qu'elle renferme trois mots, est incomplexc pour le logicien, parce qu'elle représente le concept d'une ocule chose.

plet. Le discours complet est celui qui donne parfaitement à comprendre ce qu'il signifie ; le discours incomplet est ainsi appelé parce qu'il ne fait pas suffisamment connaître la pensée de celui qui parle. Si vous dites, par exemple, Socrate avec Platon^ le discours est incomplet, parce que sa signification reste en suspend et que Tauditeur désire savoir ce que fait Socrate avec Platon ; mais, si vous ajoutez (\uil discute^ le discours est complet, parce que la signification n'est plus douteuse et l'esprit de l'auditeur ayant saisi demeure en repos. En outre, le discours complet se divise en discours énonciatiftx. en discours non énonciatif.On appelle énonciatif, le discours qui indique un concept de l'esprit, dans lequel se trouve le vrai ou le faux, ce qui l'a fait encore appeler discours indicatif. Quant au discours qui n'est pas énonciatif, il ne signifie point un concept de l'esprit vrai ou faux, il marque seulement la subordination d'un concept par rapport à autre chose. A ce dernier genre de discours appartiennent et le discours interrogatif dont l'homme se sert lorsqu'il s'adresse à son semblable, pour l'engager à lui répondre sur un sujet donné, et le discours impéi^atif qu'il emploie pour exciter son inférieur à accomplir quelque œuvre particulière (i).

65. De ces observations nous pouvons conclure: i" que le discours énonciatif est un discours complet qui exprime, au sens absolu, un concept vrai ou faux ; 2° que toutes les formes du discours complet se trouvent contenues dans le discours énonciatif ; car tout autre discours que le discours énonciatif indique une certaine subordination qui est la conséquence de l'acte par lequel l'intellect porte un jugement sur la vérité ou la fausseté des choses. Par exemple, lorsque le chef d'une communauté juge que telle loi est utile à ses subordonnés, il leur en prescrit l'observation.

ARTICLE SECOND

Des éléînents de la Proposition

66. Le jugement, nous l'avons dit, est l'acte par lequel 'intellect joint une notion avec une autre par l'affirmation.

(i) Ci. s. Thom., In lib. I Pcriherm., lect. VII.

OU les sépare par la négation. Puisque telle est la nature du jugement, il est manifeste que tout jugement doit comprendre trois éléments distincts : la notion d'un sujet dont on affirme ou dont on nie quelque chose, la notion d'un attribut on prédicat que Ton joint au sujet ou que Ton en sépare, et la copule ou lien qui sert à joindre Tattribut avec le sujet ou à Ten séparer. Cette copule n'est autre chose que le verbe e/re, seul, ou accompagné de la négation. Car, puisque l'intellect joint l'attribut avec le sujet ou l'en sépare, suivant qu'il reconnaît que l'un est contenu dans l'autre ou qu'il n'y est pas contenu, il est clair que le verbe être^ seul, ou accompagné de la particule négative, s'offre à l'intellect comme le moyen dont il peut se servir pour rapporter l'attribut au sujet. Par conséquent, c'est avec juste raison que saint Thomas regarde le verbe être comme le signe de la composition[i). Ainsi,dans ce jugement : l'homme est un animal ; Vhoinme est le sujet, a?iimal l'attribut, et la forme est du verbe e/re sert de copule, puisqu'elle joint l'attribut animal au sujet homme. Dans la proposition, laquelle, nous l'avons vu, n'est autre chose qu'un jugement exprimé au dehors, ces trois éléments sont signifiés par deux termes, dont l'un s'appelle Jiom et dénote le sujet, et l'autre s'appelle verbe et comprend la copule et l'attribut. « Par exemple, dit saint Damascène, dans cette proposition : L'homme ma?xhe ; l'homme est le sujet et s'appelle le 7iom ; marche sert de prédicat et se nomme le verbe. Dans cette autre proposition : Socrate est bon ; Socrate forme le sujet, c'est le nom, est bon tient lieu d'attribut on l'appelle verbe^ comme partie de l'affirmation ; bien que le mot bon soit aussi appelé ;/o;;z par les grammairiens. Ainsi, pour nous résumer, nous dirons que tout ce qui accompagne le mot est constitue le verbe (2). » En effet, le grammairien examine l'attribut sous le rapport de la matière^ c'est-à-dire comme une certaine propriété considérée en elle-même ; le logicien l'examine au contraire sous le t^apport de la forme., c'est-à-dire en tant qu'il se rapporte au sujet, ou d'après son mode de composition avec lui. Cela supposé, on voit clairement qu'il est impossible de considérer une propriété, comme attribut

(i) I, q. III, a. 4 ad 2.

(3) Op. cit.,c. LXIV.

formel^ c'est-à-dire en tant qu'elle se construit avec le sujet, si elle n'embrasse en soi le signe de la composition^ lequel consiste, comme nous Tavons dit, dans le verbe é/re. Mais la variété des verbes résulte de la variété des mots, qui, joints avec le verbe primitif e/re, signifient quelque propriété. Donc Tattribut, considéré comme partie de la proposition, constitue le verbe. D'où il suit que la proposition, au point de vue logique, ne contient que deux éléments : le 7iom qui désigne le sujet dont on affirme quelque chose et le verbe qui, avec la copule, signifie la propriété énoncée du sujet.

67. De ce que nous venons de dire, il nous sera facile de tirer certaines conclusions qui ont leur importance.

i" Balmès s'éloigne de la vérité lorsqu'il soutient que le verbe n'est pas nécessairement exigé pour l'expression d'un jugement. Il regarde en effet comme une chose certaine qu'il existe plusieurs locutions qui contiennent l'affirmation, ou la convenance d'un attribut avec un sujet et par suite un jugement, sans qu'il s'y rencontre de verbe. Ainsi, dans ces deux mots joints ensemble, vertu aimable^ se trouve clairement contenu, dit-il, une affirmation, puisqu'ils affirment de la vertu la propriété d'être aimable{i).yoicï à peu près les termes dans lesquels Albert le Grand réfute cette opinion (2) : Pour marquer la convenance d'un attribut avec un sujet, il ne suffit pas de signifier un sujet et une propriété, il est également nécessaire que la convenance de la propriété avec le sujet soit signifiée, ce qui revient à dire que la propriété doit être signifiée en tant qu'attribut du sujet. Or, il n'est pas possible de signifier une propriété considérée de cette manière, à l'aide du nom seul ; car le nom peut bien signifier une propriété en elle-même, mais il ne peut la signifier en tant qu'elle se rapporte à un sujet, c'est-à-dire en tant qu'attribut. Il est donc impossible d'exprimer un jugement au moyen de deux noms, dont l'un désigne le sujet et l'autre l'attribut. Il faut reconnaître, par conséquent, que tout jugement doit être formé d'un nom qui exprime le sujet et d'un verbe exprimant la convenance d'une propriété avec ce m.ême sujet. Reprenons l'exemple cité par Balmès : Si quelqu'un, pour

(i) Philos, fondamentale, trad., livr. III, c. II, g (2) Op. cit., tract. IV, c. 2.

6o LOGIQUE

signifier la convenance qu'il perçoit entre la propriété d'être aimable et la vertii^ emploie les deux noms, vertu aimable^ il exprime sans doute les deux concepts de vertu et d'aimable^ mais il n'exprime pas la convenance de Tun pour l'autre, parce que ni Tun ni l'autre mot ne signifie l'acte de l'intellect qui les joint l'un avec l'autre, acte qui, au jugement de Balmès lui-même, constitue le jugement.

2° Non-seulement les logiciens, mais encore presque tous les auteurs de grammaires philosophiques enseignent à bon droit que la construction de la propriété avec le sujet est signifiée par le verbe être (i). En effet le verbe ne peut signifier une proprité, en tant qu'elle se rapporte à un sujet, à moins qu'il ne signifie que cette propriété est ou n'est pas dans le sujet (2). Le verbe êtreo-si appelé ordinairement VQvho. primitifs à cause que les autres verbes désignent par un seul mot et la propriété et sa construction avec le sujet ; cela permet de décomposer ceux-ci en verbe être qui signifie la construction et en participe signifiant la propriété elle-même. « Tout verbe, dit S. Thomas, se décompose en verbe être et en participe ; car on dit indifféremment : cet homme est bien portant, et cet homme se porte bien, ainsi des autres (3). »

3"* Le verbe être n'est pas seulement le lien qui unit le sujet et l'attribut dans la proposition, comme l'ont cru la plupart des auteurs modernes (4), il forme en outre une seule et même chose avec l'attribut. Lorsqu'on dit, par exemple, Socrate est se promenant ^ est et se promenant constituent l'attribut de cette proposition. La raison en est que l'attribut ne peut être signifié comme attribut d'une proposition, si sa relation avec le sujet, relation marquée par le verbe être^ n'est signifiée en même temps.

4° le verbe être doit être entendu autrement, lorsqu'il remplit l'office de copule dans une proposition, que lorsqu'il est employé pour signifier l'existence d'une chose ; parce que.

(i) Voir principalement Court de Gébelin, Histoire naturelle de la parole, part. III, sect. II, c. 5.

(2) Cf. p. 58. Ce qui fait dire à S.Thomas : « Le verbe être.... forme la copule verbale » ; In lib. V Met., lect. IX.

(3j Ibid.

(4) Voir surtout y/olf, Z-oo'., part. i,sect. 3, c. i, g 199, et Galluppi, Z-Cf/oizz di Log. e Met., lez. XLII, t. I, p. 220, éd. cit.

FORMELLE 6l

dans la proposition, ce verbe marque uniquement la construction de Pattribut avec le sujet, c'est-à-dire Tacte par lequel l'intellect construit ensemble ces deux termes. Pour ce qui est de savoir si, à cet acte de Tintellect, correspond ou ne correspond pas l'existence objective et réelle de cette propriété dans le sujet, on ne peut le connaître que par la nature des termes. Car l'existence réelle et objective de la propriété signifiée par l'attribut ne correspond à l'acte de l'intellect qui construit l'attribut avec le sujet que dans le cas seulement où les termes mis en rapport par le verbe êtî^e sont réels et non simplement logiques. C'est pourquoi, on se trompe grandement si, à l'exemple du comte de Tracy (i), on confond le verbe être, qui, dans la proposition, remplit Toffice de copule, avec le verbe exister. Et qu'on ne s'étonne pas de ce que le verbe être, chaque fois qu'il est employé seul dans une proposition, signifie l'existence actuelle du sujet ; par exemple, lorsqu'on dit : Socrate est. En effet, toutes les fois que le verbe être se trouve employé sans adjectif, il signifie non-seulement la composition, c'est-à-dire l'action de l'entendement combinant Vactualité avec le sujet, il signifie de plus Vactualité qui est combinée avec le sujet par l'opération de l'entendement, en un mot il exprime l'attribut tout entier, comme dit saint Bonaventure (2) ; parce qu'il joint avec le sujet la propriété d'être en acte ou l'actualité d'être. Ainsi, pour nous servir du même exemple, la proposition, Socrate est., signifie que Factualité d'être appartient à Socrate ; elle signifie, en d'autres termes, que Socrate est en acte^ qu"il est un individu qui existe réellement dans la nature. La raison en est que, dans ces sortes de propositions, le verbe être se trouve uni avec un sujet réel ; c'est donc comme se rapportant à un sujet réel qu'il signifie l'existence actuelle et non en tant qu'il dénote la composition (3).

5" Le verbe doit être, dans la proposition, au mode indicatif et au temps présent. Et d'abord, établissons par ce court argument que le verbe doit être au mode indicatif : seul le dis-

(i) Tracy, Grammaire, c. 3, g 3, voL I.

(2) In lib. II Sent., Dist. XXXV, a. II, q. 3 ad arg.

(3) et. Sylvestre Je Ferrare, In lib. I Contr. Gent., c. 12.

cours énonciatif est en même temps indicatif, comme nous Tavons dit(i), parce qu'il signifie le vrai ou le faux ; or la proposition tire du verbe sa propriété de signifier le vrai ou le faux ; donc le verbe, dans la proposition, np peut être qu'au /node indicatif (2). Prouvons en second lieu que le verbe, dans la proposition, ne peut être qu'au temps présejit : Le verbe exprime, dans la proposition, l'acte par lequ^el l'intellect joint quelque propriété avec le sujet, ou l'en sépare ; or cet acte s'accomplit dans le temps présent ; par conséquent, dans la proposition, le verbe ne peut être à un temps autre que le présent. Si l'on rencontre beaucoup de propositions dans lesquelles on emploie le passé ou le futur, le futur et le passé ne se rapportent point au verbe ou à la copule; mais à l'état dans lequel on représente que le sujet sera ou a été (3). Dire, par exemple, la pierre a été brûlante^ ou sera brûlajite^ c'est comme si l'on disait : la pierre à laquelle ?ious pensons est celle-là 77îê?ne qui a été ou qui sera brûlante.

68. Il nous reste à déterminer quelle est la vraie nature constitutive du nom et du verbe, qui sont les deux éléments de la proposition. Le wom, logiquement considéré, peut se définir : un mot simple iftstitué pour signifier quelque chose sa7is distinction de temps (4). Et d'abord le nom est un mot institué pour signifier quelque chose., c'est-à-dire un mot que l'on emploie pour désigner quelque concept de l'intellect, parce que le nom est l'une des principales parties du discours ; et le discours a pour objet de manifester les conceptions de l'esprit. D'où l'on voit que le nom, au point de vue logique, n'est point un son inarticulé ayant une signification naturelle, comme le soupir, ni un son articulé n'ayant aucun

(i) Voir page Sy.

(2) Cf. Alb. M., Op. cit., tract. IV, c. i.

(3) Cf. S. Thom., In lib. I Periherm., lect. V. « La proposition au temps passé, dit S. Bonaventure, est fondée sur son rapport avec le temps présent ; il en est de même de la proposition au temps futur » ; In lib. I sent., Dist. XLVI, a.un.,q. 4. ad arg.

(4) Logiquement considéré, disons-nous, parce que le logicien, comme nous l'avons remarqué (p. 55, not. i), doit considérer les mots en tant qu'ils signifient les concepts, et non en tant qu'ils désignent immédiatement les choses. Le grammairien les considérant au contraire non suivant qu'ils désignent les concepts de l'esprit, mais suivant qu'il signifient les choses mêmes, définit le nom : Un mot qui indique la substance ou la qualité d'une chose. Cf. Priscian., Syntax., lib. II, c. 4, p. 68, cd. Krehl, Lipsiae 1819.

sens, comme blityri. De plus, le nom est un mot shnple ou incomplexe. En effet, comme partie de la proposition, le nom est destiné à signifier le concept de la chose, dont on affirme quelque propriété ; or. le mot qui exprime le concept d'une seule chose estnécessairementz;zco;72/;/e.ve. C'est pourquoi le nom est un mot incomplexe^ en tant qu'il fait partie d'une proposition. Enfin le nom signifie quelque chose sans aucune distinction de temps. Voici comment on le prouve : ce qui emporte une idée de temps dans sa signification, signifie nécessairement quelque chose de changeant, car le temps ne peut se concevoir sans les idées dC avant et d'après qui marquent changement. Mais,dans la proposition, le nom signifiant un sujet, ou une chose qui subsiste, doit désigner quelque chose de fixe et de permanent, en un mot quelque chose d'immuable ; car ce qui subsiste, ou existe en soi, est l'opposé des accidents qui donnent naissance aux changements divers. Le nom est, par conséquent, un mot qui sigifie une chose sans condition de temps. S'il existe certains noms de temps, par exemple, heure, Jour, mois, ils excluent également de leur signification toute idée de changement temporel. Ils signifient, en effet, le temps, comme une chose déterminée, et non comme temps, c'est-à-dire comme mesure des choses qui sont en moutmnent ; il n'appartient qu'au verbe, comme nous le dirons bientôt, de signifier le temps de cette seconde manière (i). Mais il ne répugne nullement de désigner le temps, comme chose particulière, par un nom ; car, si le temps est conçu comme quelque chose de réel, il peut très-bien, en ce qu'il est une chose déterminée, être signifié par un nom à l'instar de toute autre chose (2).

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