Pour ce qui regarde la nature du verbe, il y a trois
(i) On peut dire la môme chosedes adverbcâ de temps, tels que : aujourd'hui, hier, demain ; car ils signifient le temps aussi bien que les noms cités ; il y a cette différence toutefois que les noms signifient certaines parties du temps, comme quelque chose de déterminé, tandis que les adverbes signifient ces mêmes parties du temps, en les rapportant l'une à l'autre. Par exemple, le mois désigne une certaine partie du temps qui se conçoit par elle-même et sans qu'il soit besoin de la rapporter à une autre ; au contraire l'adverbe aujourd'hui signifie un temps qui ne se conçoit point par lui-même, mais qui a besoin d'être rapporté à un autre temps, soit au jour précédent, soit au jour d'après.
(2) Cf. S. Thom., In lib. I, Periherm., lect. IV. Balmès {Op. cit., lib. III, c 7,sect. 7, g i), dans ces derniers temps, a suivi et défendu cette opinion de S. Thomas.
opinions principales. Arnaud, renouvelant Topinion des stoïciens (i), prétend que l'essence du verbe consiste en ce qu'il affirme quelque chose (2). Gondillac (3), Galluppi (4) et plusieurs autres sont du même avis. Mais il est facile de démontrer la fausseté de cette opinion. « En effet l'affirmation, comme s'exprime saint Damascène,est une opération qui signifie que quelque chose est contenu dans quelque autre, comme Socrate est sage; la négation signifie le contraire (5). » Or il est impossible de concevoir quelque chose qui soit contenu dans quelque autre, ou n'y soit pas contenu, si Tonne conçoit et une chose inhérente à une autre ou un verbe^ et une chose à laquelle une autre est inhérente, c'est-à-dire un 7iom. Par conséquent l'affirmation et la négation ne sont point l'effet du seul verbe; elles résultent du verbe et du nom réunis. Mais, comme l'essence d'une chose quelconque réside dans les éléments dont elle est formée, il faut convenir que l'essence du verbe ne consiste pas dans l'affirmation et la négation (6).
70. D'autres, en plus grand nombre, ont pensé que le verbe se distinguait des autres parties du discours en ce qu'il signifie l'action ou la passion. Mais il est non moins facile de prouver la fausseté de cette seconde opinion. Le verbe ne peut se distinguer du nom à l'aide d'un caractère qui leur est commun ; or, dit saint Thomas, « l'action et la passion, considérées en elles-mêmes et in abstracto^ en tant qu'elles désignent certaines choses, sont signifiées par le nom, comme lorsqu'on dit l'action, la passion, la course et autres mots semblables (7). « Par conséquent, s'il appartient au nom de signifier l'action et la passion considérées sous certain rapport, on ne peut dire absolument que ce qui distingue le verbe du nom consiste en ce que le verbe signifie l'action et la passion.
71. Enfin les autres définissent le verbe avec Aristote : zmmo/ incomplexe institué pour signifier les choses en tant que
(i) Cf. Laert., lib. VII, segm. 58.
{z) Grammaire générale et raisonnée, part. 2, c. 8 ; Œuvr.,\. XLI,p. 5o«52, Paris 1780.
(3) Grammaire, part. I, c. i3 ; Cours d'étude, t. I.
(4) Leff ., lez. XLII, t. I, p. 222, éd. cit.
(5) Dialectica, c. LXIII.
(6) Cf. S. Thom.,/H lib. I periherm., lect. V,
(7) Ibid.
sujettes à la variété de temps (i). D'après cette manière de le définir, le verbe diffère du nom en ce qu'il consignifîe (2) le temps, ou, comme s'exprime Albert, en ce qu'il signifie, avec une certaine différence de temps, la chose qu'il désigne. Prenons l'exemple cité par Aristote : le mot valetudo est un nom, parce qu'il ne signifie rien autre chose que la santé; au contraire le mot valet est un verbe, parce qu'il signifie non-seulement la santé, mais encore le temps dans lequel la santé convient à quelqu'un. Afin de saisir plus facilement la vérité de cette opinion, qui fut celle des scolastiques et qui a été récemment défendue par Balmès (3), notons dabord ce point : quoique les noms signifient quelquefois l'action et la passion, ils ne peuvent cependant jamais signifier quelque chose sous la forme d'action ou de passion ; c'est là l'office propre du verbe, en tant qu'il se rapporte au sujet (4). En effet, lorsque le verbe exprime que telle propriété est inhérente à tel sujet, il signifie ou que le sujet lui-même la produit en soi-même, ou qu'elle est produite dans le sujet par une cause étrangère, en d'autres termes il signifie quelque chose sous forme d'action ou de passion. Par exemple, dans cette proposition, Pierre courte l'action de courir est énoncée de Pierre, parce qu'elle se produit en lui en vertu d'un principe qui lui appartient naturellement; dans cette autre proposition, le mur est blanc^ la blancheur est énoncée du mur, parce qu'elle est produite dans le mur, non par le mur lui-même, mais par une cause extérieure (5). Cela se rencontre même dans les verbes que les grammairiens appellent neutres. Ainsi, dans cette proposition Socf^ate dort^ dans laquelle le verbe se trouve neutre, l'attribut, être dormant, se conçoit comme inhérent à Socrate en vertu d'une certaine action, parce que c'est en vertu d'un principe qui se rencontre en Socrate, qu'il lui arrive de dormir (G). On voit par là-même que le verbe
(i) De Interp., c. 3.
(2) Op. cit., tract. III, c. 2.
(3) Op. cit., ibid, sect. i.
(4) « Le mot course, dit S Thomas, signifie une action, non sous forme d'action, mais sous la forme d'une chose existante...; c'est le propre du verbe de signifier sous forme d'action et de passion; » Op. cit., ibid.
(5) Cf. S. Bonav., In lib. H sent., Dist. XXVI, a. i, q. 3 resol.
(6) Par où l'on voit l'erreur d'Arnaud, disant qu'il y a certains verbes qui ne signifient ni l'action, ni la passion et que les grammairiens latins appelèrent neutres, comme il gémit, Wdort, il repose. Vid. Op. cit., ibid.
diffère du nom en ce que, ne se bornant pas, comme le nom, à signifier simplement une chose, il la signifie sous forme d'action et de passion. Or, signifier une chose sous forme d'action et de passion, c'est la signifier comme sujette au temps ; car cela revient à exprimer un certain mouvement, puisqu'il s'agit d'une chose qui part d'une cause et aboutit à un effet et que le temps, ainsi que nous le montrerons plus loin, est la mesure du mouvement. Par conséquent le verbe diffère du nom en ce qu'il signifie, contrairement au nom, la chose comme sujette au temps, c'est-à-dire en ce qu'il signifie et la chose et le temps dans lequel elle existe.
ARTICLE TROISIEME
De la vérité et de la fausseté de la proposition
72. La proposition, nous l'avons dit, est l'acte par lequel l'intellect joint une chose avec une autre, ou l'en sépare, suivant qu'il a découvert qu'elle lui convient ou qu'elle ne lui convient pas. Or il peut arriver que l'esprit joigne une chose avec une autre à laquelle elle convient réellement, et qu'il sépare une chose d'une autre à laquelle elle ne convient réellement pas ; mais il peut se faire aussi qu'il unisse une chose à une autre à laquelle en réalité elle n'appartient pas, et qu'il sépare une chose d'une autre à laquelle elle appartient réellement. Telle est l'origine de la vérité et de la fausseté de la proposition. En effet, dans le premier cas, la proposition est vraie^ parce qu'elle exprime un concept conforme à la nature de la chose à laquelle on le rapporte ; dans le second cas, au contraire, la proposition est fausse^ parce qu'elle exprime un concept qui est en opposition avec la nature de la chose.
73. Mais, pour bien comprendre ce qui produit la vérité ou la fausseté delà proposition, il faut savoir ce qu'est la vérité en général et qu'elles en sont les diverses espèces. La vérité, comme nous le montrerons en son lisu, regarde Vêtre des choses, en tant qu'iPse rapporte de quelque manière à l'intellect. La vérité, considérée en général, peut donc se définir : l'équation ou la convenance d'une chose avec Vin-
tellect ; et la fausseté : la non convenance d'ime chose avec l'intellect (i).
74. Or les choses peuvent se rapporter à Tintellect, ou bien parce qu'elles sont produites par lui, ou seulement parce qu'elles en sont connues. Ainsi toutes les choses naturelles se rapportent à Dieu de la première manière, parce qu'elles sont non-seulement connues par Tlntellect divin, mais parce qu'elles en reçoivent leur être ; ces mêmes choses se rapportent à rintellect créé de la seconde manière, parce qu'elles en sont seulement connues. Cela explique la division de la vérité en métaphj'sique et en logique. On nomme en effet vérité métaphysique la convenance des choses naturelles avec rintellect divin dont elles dépendent ; et vérité logique, la convenance des conceptions de notre intellect avec les choses qu'elles représentent. Cette seconde espèce de vérité, ou vérité logique, a été définie par saint Thomas, avec Isaac, philosophe arabe, « l'équation entre l'intellect et la réalité, en tant que rintellect affirme l'être de ce qui est, et le non être de ce qui n'est pas (2). »
75. Mais, parce que l'homme a coutume de manifester les concepts de son intelligence au moyen de mots ou d'autres signes, on peut considérer le rapport de convenance qui existe soit entre ces signes et les concepts de l'intellect, soit entre les signes et les choses mêmes que représentent jes concepts. Ce qui donne, naissance à un autre genre de vérité, connue sous le nom de vérité moi^ale et que saint Thomas définit : la conformité du signe avec la chose signifiée (3). Or, dans cette nouvelle espèce de vérité, la relation des signes aux choses signifiées constitue le rapport objectif de la vérité et la relation des signes aux concepts constitue son rapport subjectif Nous ne parlons ici de la vérité morale que sous le rapport objectif, parce que, considérée sous le rapport subjectif, la vérité morale, prend plutôt le nom de véracité et regarde plus particulièrement VEthique.
(0 Cf. s. Thom., I, q. XVI, a. i c.
(2) Contr. Gent., lib. I, c. Sg. Joseph de jMaistre appelle cette définition : un éclair de la vérité qui se définit elle-même ; Voir Soirées de St-Pétersbourg, II" Entretien , p. 141, éd. 2, Paris i83i. Comparer Bossuet, De la connaissance de Dieu et de soi-même, c. i, § 16, et Fénélon, De l'existence de Dieu, art. II, n. 12.
(3) I, q. XXI, a. 2 ad 2.
76. II est évident que la fausseté logique consiste dans le désaccord du concept avec la chose que le concept représente et la fausseté morale^ dans le désaccord de la parole avec la chose que la parole signifie (i). Nous omettons à dessein de parler de la fausseté métaphysique admise par Leibnitz (2), Baldinotti (3) et d'autres auteurs modernes, parce que sa notion renferme une absurdité ; comme il est impossible, en effet, que Dieu soit impuissant dans la création des choses, il est manifeste que la fausseté ne saurait se rencontrer dans ses œuvres, c'est-ù-dire dans les choses naturelles ; si donc la vérité métaphysique se trouve placée dans la conformité des choses naturelles avec l'Intellect divin, il est certain qu'il ne peut y avoir aucune fausseté métaphysique (4).
77. Cette explication des diverses espèces de vérités nous fera aisément comprendre la nature de la vérité qui convient à la proposition. Or comme, suivant saint Augustin, la vérité de la proposition est celle qui moritre ce qui est (5), elle doit consister par conséquent dans la conformité du signe ou du m.ot avec la chose qu'il signifie, parce que la proposition est un discours composé de mots.
Mais, comme la proposition exprime le jugement que l'intellect prononce sur les choses, il est évident que la proposition sera vraie si le jugement est vrai, c'est-à-dire s'il est conforme aux choses telles qu'elles sont en elles-même. Or la conformité des pensées de notre intellect avec les choses qu'elles représentent constitue la vérité logique. Donc la vérité logique sert à son tour à constituer l'essence de la vérité de la proposition. Il est manifeste d'ailleurs que la vérité logique dépend elle-même de la vérité métaphysique. Car la vérité de nos concepts a son fondement dans la réalité même des choses qu'ils réprésentent. Mais la réalité des choses, considérée au point de vue de sa convenance avec les exemplaires
(i) L'oppose de la vérac;Ï6', ou de la vérité morale considérée sous le rapport subjectif, consiste dans le désaccord de l'expression avec la pensée et porte le nom particulier de mensonge.
(2) Causa Dei asserta per justitiam Ejus etc., g 35, p. 665, et Théodicée, part. 2, g 1 18, p. 535 et g 209, p. 568, éd. Erdm.
(3) Tentamina metaph., Met. gênerai., c. 5, g 258, p. 129, Patavii 1817.
(4) Cf.S. Aug., Soliloq., lib. II, c. 6, n. 10, et S. Thom . , C)^. dispp., De Ver., q. I, a. 10 c.
(5) De vera Relig., c. 36, n. 66.
FORMELLE 6q
divins, constitue la vérité métaphysique (i). La vérité logique trouve par conséquent son fondement dans la vérité métaphysique.
78, C'est ici le lieu d'examiner, avec les philosophes, si la vérité logique est propre au jugement, ou si elle est commune au jugement et à la perception. Nous allons expliquer notre manière de voir sur cette question, elle est d'ailleurs conforme à la doctrine de saint Thomas.
r La vérité logique n'appartient parfaitement et au sens propre qu'au jugement seul. En effet, l'intellect atteint proprement et d'une manière parfaite la vérité, alors seulement qu'il connaît le vrai en tant que vrai, c'est-à-dire lorsqu'il connaît que son concept convient avec la chose qu'il représente. Or l'intellect ne peut connaître que son concept convient avec la chose qu'il représente à moins qu'il ne dise réel ce qui est réel, en d'autres termes à moins qu'il n'affirme que ce qu'il perçoit dans une chose appartient réellement à cette chose. Donc la vérité logique ne peut proprement et réellement exister sans affirmation de l'intellect. Mais, comme le jugement est contenu dans l'affirmation, nous devons conclure que la vérité logique ne se trouve proprement et parfaitement que dans le jugement seul (2).
2° La vérité logique se trouve aussi, d'une certaine manière, dans la simple appréhension, en ce sens que l'intellect, par cette opération, appréhende ce qui est vrai, sans le connaître toutefois en tant que vrai. En effet, les simples appréhensions de l'intellect, comme nous le montrerons en son lieu, représentent naturellement les essences des choses, telles qu'elles sont dans la réalité. Or, si elles représentent les essences des choses, telles qu'elles sont dans la réalité, il faut évidemment qu'elles soient conformes aux choses appréhendées. Par conséquent la vérité logique se rencontre aussi dans la simple appréhension. Mais, comme l'intellect ne connaît point sa propre convenance avec les choses par la simple appréhension, la vérité logique ne peut proprement et parlaitcment lui être attribuée.
(i) Cf. s. Thom., In lib. I Sent., Dist. XIX, q. V, a. i 5 ^l. (2) I, q.XVI, a. 2 c.
79. Les philosophes, comme Galluppi (t) et Rosmini (2), qui ont cru, conformément à la doctrine de saint Thomas, que la vérité ne convenait qu'au jugement seul, paraissent pouvoir facilement s^accorder avec ceux qui, à l'exemple de Descartes (3), pensent qu'elle se rencontre aussi dans les idées ; nous venons de voir en effet comment la vérité, suivant ses divers aspects, appartient au jugement seul, ou peut également convenir aux simples appréhensions. Nous ferons seulement observer que si, d'une certaine manière, la vérité peut s'attribuer à la simple appréhension, la fausseté, par elle-même^ ne peut jamais lui convenir (4). Car aucune faculté, comme nous le verrons ailleurs, ne peut se tromper sur l'objet qui lui est propre. Or, par la simple appréhension, l'intellect appréhende l'essence des choses qui est son objet propre. Donc la fausseté ne peut convenir par elle-même à la simple appréhension. On doit par conséquent rejeter l'opinion de ceux qui prétendent, avec Laromiguière(5), que les simples appréhensions peuvent être tantôt vraies et tantôt fausses.
ARTICLE QUATRIÈME
Des diverses espèces de propositions
80. La division des propositions remonte à deux sources, savoir : à la matière^ ou aux éléments qui les composent, et à la. forme^ ou à la manière dont ces éléments concourent à leur formation.
81. Sous le rapport de la forme, on peut considérer soit la convenance, ou la non convenance de l'attribut avec le sujet, soit le mode spécial suivant lequel cette convenance, ou non convenance, se trouve déterminée. Le premier point de vue donne naissance à la division despropositions Q.n affirmatives et en né-
(i) Lei[^., lez. XXXVIII, t. I, p. 19S. éd. cit.
{2) N. S. etc., se:j. VI, p. 4, c. 2, a. 3, Ji 1248, vol. III, p. i55, Torino i853.
(3) Les principes de la philosopliie, part, i, § 29, 3o et 33, Œuvres phil., vol. I, p. 243-245, Paris i835:
(4) Par elle-même, disons-nous, parce que la fausseté, comme nous le montrerons plus tard, peut se rencontrer ;;<i;- accident dans la simple appréhension. Voir, en attendant, S. Thom., I. q. XVII, a. 3 c.
(5) LaromiguilTC. Leç. de philos., 1er. X, part. 2, t. II, p. 298, Paris i835.
o-atives ; et le second fournit les propositions appelées ;«o<i^/e5. "^ 82 La proposition affirmative est celle qui signifie qu une chose convient à une autre, par exemple : IV^omme est rai~ sonnable;\:^ négative signifie au contraire qu^une chose ne convient pas à une autre, par exemple : la bête n est pas raisonnable. Cette division appartiemà Tessence de toute proposition, parce que Tessence de la proposition consiste dans Tunion de Pattribut avec le sujet ou dans leur séparation.
83. Les propositions indéfinies doivent être distinguées soit des propositions affirmatives, soit des propositions négatives. On appelle ainsi certaines propositions dans lesquelles on énonce du sujet toute autre chose que ce qui est indique par Fattribut ; par exemple : la bête est non raisonnable. Par où Ton voit qu^elles sont appelées indéfinies parce que, dans ces sortes de propositions, Ton attribue au sujet quelque chos^ d'indéterminé [i).
84. La proposition indéfinie diffère de la proposition affirmative, en ce que celle-ci énonce qu^une propriété déterminée convient au sujet, tandis que Tindéfinie signifie que quelque chose dHndéterminé appartient au sujet. Elle diffère de la proposition négative,en ce que cette dernière signifie quMne certaine propriété déterminée ne réside pas dans tel su)et, rindéfinie au contraire signifie à la fois que telle chose déterminée ne réside pas dans le sujet, et que telle chose indéterminée lui convient ; c^est pour cela que, dans la proposi-
(0 Pour expliquer plus clairement encore la notion de la proposition indéfinie, nous ferons observer que l'on ajoute quelquefois la particule négative a une expression incomplexe, qui par elle-même signifie un certain concept^ d'où il arrive que cette expression signifie alors toute autrechose que le con cept qu'il signifie naturellement et par lui-même. Telle est cette expression, non un homme, qui signifie quelque autre chose que l'homme, et qui cependant ne désigne pas quelque chose de certain et de défini, mais toute autre chose que ce qu'est l'homme. On voit, par cette notion du mot indcjim, qu u signifie un certain être dépourvu de toute qualité déterminée. Ainsi 1 expies sion, non un homme, signifie un être qui n'est pas un homme, cest-a-dire un être auquel l'essence de l'homme ne peut convenir, mais auquel toute autre essence que celle-là peut convenir indifféremment fcf. Alb. M.,Op,cit., tract, n, G. 8). Il est facile de comprendre par là que les noms indéfinis ne sont point des mots qui n'ont aucun sens, comme bhtyn ; cav, ainsi que loDserve le même Albert le Grand {ibid), signifier un être qui est prive de quelque qualité revient à signifier une chose qui, bien quelle ne soit pas dans la na ture des choses, se trouve cependant dans l'intellect. Ainsi, quoique lexpiession, non un homme, ne signifie pas quelque chose de détermine existant dans la nature des choses sans l'essence de l'humanité, elle signifie cependant le concept d'un être auquel toute autre essence peut convenir, sauf l'humanité,
tion indéfinie, la négation se transporte de la copule verba/e à Texpression qui désigne la chose énoncée comme attribut. Mais, si la proportion indéfinie n'est à proprement parler ni affirmative, ni négative, elle participe en quelque manière de Tutle et de Fautre, comme Ta observé Galluppi (i) aprèsKant(2). il est d'ailleurs focile de le comprendre, d'après ce qui précède ; car la proposition indéfinie est en quelque sorte affirmative, puisqu'elle énonce du sujet quelque chose d'indéterminé, et d'autre part elle est d'une certaine manière négative, puisqu'elle exclut du sujet quelque chose de déterminé. Celui qui dit, pâT exemple, la brute est non 7'aisonnable^ nie, il est vrai, que la brute soit raisonnable, mais il affirme en même temps que quelque autre qualité convient à la brute (3).
85. Sur les propositions affirmatives et négatives, nous ferons quelques observations qui ont leur importance. Et d'abord, dans la proposition affirmatii^e^ V attribut se prend selon toute sa compréhension ; on ne peut en effet affirmer quelque chose d'un sujet à moins que tout ce qui est contenu dans sa notion ne convienne à ce sujet. On ne pourrait dire, par exemple, que le triangle est une figure, s'il n'était
(i) Lefjf. etc., lez. XLIII, t. I, p. 223, éd. cit.
{2] Critique de la raison pure, Anal, transe, \\v. I, sect. 2, g lo, trad. Tissot.
(3) D'après cela, il nous est facile de réfuter le père Buffier qui sputiant que les propositions négatives différent des affirmatives par les mots et non en réalité. Il estime en effet, que le jugement contient toujours une certaine affirmation, attendu que sa nature est d'affirmer la convenance ou la non convenance d'un attribut avec son sujet; ce n'est qu'une raison d'élégance, dit-il, qui ne| permet pas d'exprimer toujours d'une manière conjonctive la relation de l'attribut avec le sujet. Cette proposition négative, un esprit turbulent est désagréable, que signifie- 1 -elle autre chose, je vous prie, ajoute-t-il, sinon qu'MU esprit turbulent n'est pas agréable ? (Vérités de conséquence, ou Principes du raisonnement, Log. I, lec. VII, g y^-yô, dans l'ouvrage. Cours de sciences sur des principes nouveaux et simples, p. 769, Paris 1732). Le comte de Tracy partage la même opinion ; voici l'exemple qu'il donne : « Si je dis, Pierre n'est pas grand, je ne fait point, comme le croient communément les logiciens, un jugemement négatif, car je perçois réellement que l'idée d'être non grand convient positivement à Pierre, par conséquent la particule négative appartient à l'attribut et non à la copule {Grammaire générale, c. i, t. I). Mais CCS deux auteurs se trompent étrangement. Et d'abord, ils confondent les jugements indéfinis avec les jugements affirmatifs ; or nous avons vu qu'il y avait entre eux une très-grande différence. En second lieu, ils ne remarquent pas que les jugements indéfinis dépendent tellement des jugements négatifs qu'il serait impossible de les former sans eux. Et, pour ne pas quitter les exemples qu'on cite, n'est-il pas évident que si nous pouvons joindre non agréable avec esprit turbulent et no)i grand avec Pierre, cela vient de ce que nous avons perçu auparav.int que ni la propriété d'être agréable ne convient à y esprit turbulent, ni à Pierre la propriété d'être grand ?
constant que toutes les propriétés des figures appartiennent au triangle. Mais, si Tattribut de la proposition affirmative doit être' pris suivant toute sa compréhension, il est non moins certain qu il ne peut recevoir toute son extension. La raison en est que Tattribut se trouve, la plupart du temps ii\ plus étendu que le sujet, parce que d^ordinaire on cherche, dans les propositions, à ramener le sujet cà quelque autre chose dont il dépende. Par exemple, dans la proposition citée plus haut, la notion de /^//ré étant plus étendue que celle du triangle, cette notion ne se prend pas suivant toute son extension, parce que toute figure n'est pas un triangle. 86. Au conlT^^i'ct.y attribut de la proposition négative doit être pris selon toute son extension ; car, si la propriété signifiée par l'attribut convenait à une partie du sujet, l'attribut ne pourrait pas en être séparé d'une manière absolue. Dans cette proposition, par exemple, le triangle n'est pas un carré, on signifie que nul carré ne peut être un triangle, il serait impossible sans cela d'affirmer absolument que le triangle n'est pas un carré. Mais Vattribut n'est pas pris selon toute sa compréhension, parce qu'il suffit, pour avoir le droit d'écarter tel attribut d'un sujet, que Tune des propriétés qui constituent l'attribut ne convienne pas au sujet. Par exemple, cette proposition, le triatigle îiest pas un carré, ne signifie point que toutes les propriétés du carré répugnent au triangle.
87. Les propositions modales, c'est- à -dire celles où Ton signifie le mode spécial dont l'attribut se rapporte au sujet, appartiennent aussi à la forme de la proposition. On en compte quatre espèces : la possible, la contingente, la nécessaire et l'impossible h) : en effet, dans la comparaison que Ton peut faire d'une chose avec une autre, quatre hypothèses peuvent se présenter, car il est possible ou contingent, nécessaire ou impossible que cette chose convienne avec l'autre.
88. La proposition appelée possible est une proposition dans laquelle l'attribut que l'on joint au sujet n'existe pas
(0 Nous disons la plupart du temps et non toujours, parce qu'il arrive parfois que l'attribut n'est pas plus étendu que le sujet; par exemple, lorsqu il explique la notion du sujet, ou qu'il lui assigne une qualité tellement propre qu'elle ne peut convenir à aucun autre. Ainsi, dans ces deux propositions, l'homme est un animal raisonnable, l'homme est un animal ayant la faculté de *-ire.
(a) Cf. S. Thom., In lib. I Perihenn., lect XIV.
actuellement en lui, mais peut cependant lui appartenir ; par exemple, si Ton dit, en voyant Socrate assis ou debout : il est possible que Socrate marche. La proposition est contingente^ si Tattribut appartient actuellement au sujet, mais sans que sa non existence dans le sujet répugne ; si Ton dit par exemple, en voyant marcher Socrate : il est contingent que Socrate marche. La proposition est nécessaire, si Tinhérence de l'attribut avec le sujet est telle que sa non inhérence répugne ; par exemple : il est nécessaire que llionnue soit un animal. Enfin la proposition impossible est celle dans laquelle Tattribut que Ton compare avec le sujet non-seulement ne lui convient pas, mais ne peut pas même lui convenir, comme dans celle-ci : il est impossible que Dieu soit corporel. 89. Pour expliquer plus à fond la nature des propositions modales nous ferons encore quelques remarques.
i" Les propositions sont vraiment et proprement modales, lorsque le mode n'affecte pas une certaine partie seulement de la proposition, mais la modifie toute entière. Cest pourquoi les modes qui font que certaines propositions s'appellent modales, ce ne sont pas ceux qui se bornent à déterminer la chose qui est énoncée du sujet, ce sont ceux qui déterminent la composition même de l'attribut avec le sujet ; car les premiers déterminent un seul des termes, c'est-à-dire l'attribut, les seconds déterminent au contraire toute la proposition. Ainsi cette proposition, Socrate lit bien ou lit mal ^ n'est pas proprement modale, parce que les adverbes bien et mal, déterminent la lecture attribuée à Socrate, mais ne déterminent pas l'union de V action de lire avec Socrate; ce qui permet de la décomposer en celle-ci : Socrate est lisant bien, ou lisant mal. Cette autre proposition, au contraire, est proprement modale : il est contingent que Socrate discute ; parce que cette locution, il est contingent^ ne détermine pas Vaction de discuter attribuée à Socrate, mais détermine la manière dont cette action lui convient. En effet cette proposition ne désigne pas un mode spécial de discussion, mais le mode spécial suivant lequel l'action de discuter convient à Socrate ; car elle signifie et que Socrate discute et qu'il n'est pas nécessaire qu'il discute (i). On doit
(1) Cf. Alb. M., Pm/?er»z., lib. il, tract. II, c. i. Kant soutient la même opinion dans l'ouvrage cité {ibid).
FORMELLE yS
partant rejeter l'opinion de Louis Vives (i) et de quelques autres logiciens qui soutiennent que les propositions sont rendues modales par tous les adverbes de mode.
2" La vérité et la fausseté sont certains modes qui appartiennent à la construction de la proposition, parce qu'elles ont leur fondement dans la nature môme de la proposition ; mais, contrairement à ce qu'ont pensé le même Vives et, dans ces derniers temps, Hamilton (2), après Scot(3), elles ne rendent point la proposition modale. La raison en est que la vérité et la fausseté, comme l'ont remarqué Bossuet (4) et Albert le Grand (5) avant lui, sont des modes communs à toute proposition, c'est-à-dire des modes généraux, parce qu'ils naissent de l'essence même de la proposition ; tandis que les modes qui rervdent la proposition modale sont propres et spéciaux aux diverses propositions, ce sont en effet les divers modes d'après lesquels les modes communs à toute proposition se trouvent diversement déterminés.
3° Dans toute proposition modale, il y a deux choses à considérer, savoir la proposition absolue^ qui signifie qu'une chose est inhérente, ou n'est pas inhérente à une autre, et le mode suivant lequel cette inhérence, ou ce défaut d'inhérence, est déterminé. Ainsi, dans cette proposition : // est nécessaire que l'homme soit un animal^ ce membre, P homme est un animal^ forme la proposition absolue; cet autre, il est nécessaire^ constitue le mode, parce qu'il explique de quelle manière, l'animalité est inhérente à l'homme. Or la nature de la proposition modale consiste dans la connexion du mode avec la proposition absolue. Par conséquent sa vérité et sa fausseté doivent être jugées d'après la vérité ou la fausseté du mode. C'est pourquoi, de même que h proposition absolue est vraie, si la propriété qu'elle désigne comme inhérente, ou non inhérente à une chose est en effet comme elle l'indique ; de même la proposition modale est vraie, si elle énonce que telle propriété est
(i) Vives, De causis corrupt. artiiim, lib. III, p. io5, Neapoli 1764.
(2) Op. cit., Log., p. 223, 228, éd. cit.
(3) In lib. I Prior. Analyt., q. XXV et XXVI.
(4) Log., livre II, c. 5, Œuvres phil., p. 363, Paris 1843.
(5) Ibid. Si Aristote ajoute aux quatre modes que nous avons énumérés ces deux autres le vrai et le faux, c'est uniquement, comme l'observe Boëce [In lib. I De interp., p. 271, Opp., Basileaï i^/O)» po^^r compléter sa description des modes.
inhérente, ou non inhérente à une chose, de la manière dont elle Test réellement.
90. Ce que nous avons dit jusqu'ici se rapporte à la forme des propositions. Si maintenant nous considérons la matière^ les propositions nous apparaîtront diverses suivant la diverse extension ou quantité du sujet et suivant que leurs éléments signifient une seule ou plusieurs choses.
9 1 . Les propositions se divisent, à raison de leur quantité^ en universelles^ pai^ticiilières et singulières [i). En effet le sujet qui détermine la quantité de la proposition peut être le concept d'une chose singulière ou d'un individu, par exemple Socrate, ou bien un concept universel représentant ce qui est commun à plusieurs individus, Vhojume par exemple ; en conséquence le sujet d'une proposition peut être singulier ou unipersel. En outre, une chose peut être énoncée d'un sujet universel ou bien universellemeiit^ c'est-à-dire de tous les individus compris dans son extension, ou bien partiellement^ c'est-à-dire de quelques-uns seulement des individus qui sont compris dans l'extension du sujet. La première hypothèse se présente, lorsque l'attribut appartient à l'essence du sujet, ou se trouve nécessairement joint avec son essence; la seconde se présente, lorsque l'attribut est un accident du sujet. Par exemple, si l'on dit que l'homme est un ani^nal^ ou qu'il possède la faculté de rire^ on est dans le premier cas ; on se trouve dans le second, si l'on dit qu'il est médecin ou qu'il Qsi philosophe. D'où Ton voit que le sujet de la proposition peut être ou singulier ou universel proprement dit c'est-à-dire simplement universel^ comme dit l'école, ou universel partiellement cest-k-dirQ particulier^ suivant la dénomination ordinaire. Par conséquent les propositions, à raison de la quantité du sujet, sont miiverselles^ particulières ou singulières.
92. Il est clair qu'il n'est besoin d'aucun terme caractéristique pour distinguer la proposition singulière de l'universelle ,et de la particulière ; car le sujet singuHer ne peut être pris que d'une seule manière, c'est-à-dire en tant qu'il désigne une chose individuelle. Mais, comme le sujet universel peut être entendu de deux façons, universellement
(i) Voir l'exposition que donne S. Thomas de la quantité de la proposition, d'après la doctrine d'Aristote, In lib.I Perihenn., lectX.
OU partiellement , il est impossible de reconnaître si les propositions, dans lesquelles le sujet considéré en lui-même est universel, sont réellement universelles ou particulières, à moins que Ton n'ajoute au sujet certain terme caractéristique qui manifeste si le sujet universel doit être pris universellement ou partiellement. Les deux adjectife tout et nul servent à caractériser la proposition universelle, suivant qu'elle est affirmative ou négative; pour la proposition particulière, on se sert de quelques ou de certains^ si la proposition est affirmative, et de non tous, si elle est négative. En cas d'absence de toute particule universelle ou particulière, la proposition s'appelle indéjinie ou indéterminée^ parce que la manière dont elle est exprimée n'indique pas si elle doit être prise universellemeritou particulièrement ; pour le savoir il faut recourir à l'examen de sa matière (i). En effet si l'attribut se rapporte nécessairement au sujet, la proposition est universelle, par exemple : l'homme est raisonnable ; s'il ne s'}^ rapporte que d'une façon contingente, elle est particulière, comme dans celle-ci : Yhomme est savant.
93. Nous ajouterons quelques remarques au sujet delà proposition universelle, afin que l'on ne confonde pas les propositions strictement ,et proprement universelles avec d'autres qui ne le sont que dans un sens très-large.
1° Quelque fois l'universalité du sujet ne doit être entendue que moralement., c'est-à-dire de manière à ne comprendre que la plupart des individus contenus dans l'idée du sujet, sans les embrasser absolument tous. Telle est cette observation d'Horace: Un défaut commun à tous les chanteurs, c'est qu'entre ainis ils ne peuvent se résoudre à chanter quand on les prie, et ne scient plus se taire quand on ne les prie pas {2). — 2° D'autres lois, l'universalité du sujet ne désigne pas tous les individus du même genre ou de la même espèce, mais, seulement quelques individus de toutes les espèces dépendantes d'un certain genre, ou des divers genres qui dépendent d'un genre supérieur. Cette proposition, tous les aîiimaux se trouvaient dans l'arche de Noé\ signifie qu'il s'y trouvait des animaux de toutes les espèces, mais non qu'il y avait tous
(i) s. Augustin s sjrt admirablement de cette doctrine sur la proposition indéfinie dans le Sermon LXXI, c. 6-7.
(2) Sat. lib. I, snt. 3, v. 1 seqq.
y8 LOGIQUE
les animaux sans exception .—3° Il existe encore une autre espèce imparfaite de proposition universelle, dans laquelle on énonce quelque chose non de chacun en particulier des individus compris dans la notion du sujet, mais de tous les individus réunis. Par exemple : les Apôtres étaient dou^e. Ces sortes de propositions sont appelées collectives^ parce que l'attribut convient non à chaque individu pris à part, mais à leur collection.
94. Si Ton considère ce que signifient les éléments de la proposition, celle-ci peut encore se diviser en proposition une et en proposition multiple. Quant à la proposition wie^ ou bien elle est une simplement^ celle par exemple qui énonce absolument une chose d'une autre chose ou par conjonction^ comme celle qui désigne plusieurs choses, soit du côté du sujet, soit du côté de Tattribut, soit des deux côtés en même temps, lesquelles se ramènent à Tunique concept d'un sujet ou d'un attribut; par exemple : l'animal raisonnable^ mortel^ court; ou bien elle est une en ce qu'elle signifie la connexion de plusieurs propositions, comme serait la suivante : s'il est Jour, la lumière luit. La proposition qui est une de cette manière, fut appelée hypothétique par les stoïciens (i), après Eudème et Théophraste, disciples d'Aristote ; ils donnèrent aux autres le nom de catégoriques. Au contraire la proposition multiple est celle qui signifie plusieurs choses qui ne peuvent se ramener à une certaine unité de concept ; par exemple: Socrate, Platon, Alcibiade se promènent ., ou Platon se promène, disserte, s'anime (2).
(i) Tout ce qui regarde la proposition hypothétique nous vient des disciples d'Aristote que nous avons cités et surtout des stoïciens. Voir Boëce, De syll. hypoth., lib. i, p. 606, éd. cit.
(2) Nous ferons observer ici qu'il ne faut pas confondre la proposition une, avec la proposition simple, ni la proposition multiple avec la proposition composée. La proposition appelée simple est celle dont le sujet et l'attribut sont exprimés chacun par un mot simple ; au contraire, la proposition composée est celle où l'on se sert de plusieurs mots, soit pour signifier une chose qui n'est pas absolument simple, soit pour signifier plusieurs choses du côté du sujet ou du côté de l'attribut ; par exemple : l'homme est un animal mortel, ou l'animal raisoitnable se promène. Mais une proposition peut être une sans être simple. Car toutes les propositions qui sont unes par conjonction se trouvent formées par plus de deux mots, et, bien que la proposition multiple soit ordinairement composée, elle peut cependant quelquefois être simple, à raison d'un mot qui s'y rencontre avec plusieurs significations ; comme lorsqu'on dit: le chien se meut ; car on peut l'entendre du chien terrestre, du chien marin et même de la constellation du chien (cf. Alb. M., Op. cit., lib.I, tract. IV, c. 2, et S. Thom., In lib. I Periherm., lect. VIII). C'est pourquoi S. Thomas enseigne [ibid.) qu'W faut juger si la proposition est « une, non d'après l'unité du
95. Nous ne dirons rien de plus despropositions simplement unes, ni de celles appelées unes par conjonction en ce qu'elles signifient plusieurs choses ss rapportant au même concept. Mais la proposition hj'pothétiqiie^ qui est une par la réunion de plusieurs propositions, et la proposition multiple demandent à être exposées avec plus d'étendue.
96. La proposition hypothétique et la proposition catégorique diffèrent entre elles en ce que cette dernière est formée d'un nom et d'un verbe, tandis que celle-là est composée de deux propositions catégoriques dont la seconde est unie à la première par une conjonction ; par exemple, cette proposition, s'il est jour la lumière luit^ est hypothétique, car ses deux membres, il est jour ox la lumib^e luit^ sont deux propositions unies par la particule si, laquelle remplit le rôle de copule. D'où l'on voit que la proposition hypothétique est réellement une, parce qu'elle ne signifie pas ce qu'indiquent les propositions catégoriques qui la composent, mais la dépendance qui existe entre elles, dépendance qui se conçoit comme quelque chose qui est un. Cette proposition par exemple, s il est jour la lumière luit^ ne signifie ni qu'il est Jour, ni que la lumière luit : elle marque simplement la connexion de ces deux propositions.
97. Les stoïciens divisèrent les propositions hypothétiques en trois espèces: \q.?> conditionnelles^ Iqs conjonctipes etlts dis-
jonctives ; parce que, en effet, il y a trois manières principales de joindre ensemble les propositions catégoriques. La proposition conditionnelle est celle dont les deux propositions simples sont unies au moyen de la particule si ; exemple : s'il est jour, la lumière luit. Celle des deux qui est précédée de la conjonction si s'appelle Vantécédent^ et celle qui est sans conjonction forme le conséquent. Elles conservent encore les mêmes dénominations, lors même que l'ordre est interverti ;
terme, mais d'après l'unité de signification, car plusieurs noms peuvent signifier une mêmechose». Partant, la division des propositions en simples et en composéesest plutôt ^grammaticale que los^iqiie,pavce qu'elle regarde les éléments de la proposition suivant qu'ils sont signifiés par les mots ; au contraire,leur division en proposition une ci en proposition multiple se tire de la nature logique ellemême de la proposition, parce qu'elle concerne les concepts que la proposition exprime. C'est la raison pour laquelle, contrairement à l'usage introduit par les philosophes modernes, nous avons préféré donner cette dernière division et dire que la proposition était u}ie ou multiple.
8o LOGIQUE
car la proposition catégorique placée après la particule si renferme toujours la raison de Tautre.
y8. Mais, comme Tessence de cette proposition ne consiste pas en ce qu'elle signifie qu'une chose appartient ou n'appar- . tient pas à une autre, mais en ce qu'elle exprime qu'une proposition dépend d'une autre proposition, il est facile de comprendre qu'elle sera vraie ou fausse, non suivant que l'antécédent ou le conséquent seront vrais ou faux, mais suivant qu'il y aura cohérence ou incohérence entre l'antécédent et le conséquent. Ainsi la proposition conditionnelle peut être vraie lors même que les propositions dont elle est composée sont fousses et réciproquement. Cette proposition conditionnelle, par t^ç^m^lo.^ si le cerveau pense la matière pense ^ est vraie, quoiqu'il soit faux que le cerveau et la matière pensent ; car, le cerveau étant par le fait une portion de matière, tout ce qui peut s'affirmer ou se nier de la matière peut également être affirmé ou nié du cerveau. Au contraire, quoiqu'il soit vrai de dire que l'homme est un animal et qu'il est doué de raison, cette proposition conditionnelle, si l'homme est un animal, il est raisonnable, est cependant fausse, car Thomme n'est pas doué de la raison parce qu'il est animal.
99. Pour connaître si la cohérence existe entre l'antécédent et le conséquent, il faut examiner si la chose qui répugne au conséquent, répugne aussi, ou ne répugne pas à l'antécédent. Car, si l'opposé du conséquent l'est aussi de l'antécédent, c'est une preuve que la connexion existe entre les deux; parce qu'il ne peut se faire que l'existence de l'antécédent n'entraîne pas celle du conséquent. Ainsi cette conditionnelle, s'il est Jour la lumière luit^ est vraie, parce que les ténèbres qui sont l'opposé de la lumière, étant aussi l'opposé du jour, il est impossible que, le jour existant, les ténèbres coexistent avec lui à la place de la lumière. Si au contraire l'opposé du conséquent ne répugne pas à l'antécédent, on peut être sûr que la connexion entre l'un et l'autre fait absolument défaut. En effet, si la chose qui répugne au conséquent ne répugne pas à l'antécédent, il n'est pas nécessaire que, l'antécédent existant, le conséquent existe aussi. Cette proposition de Phi- Ion, s'il est Jour Je discute^ QsthussQ pur défaut de connexion, parce que se taire, qui estUopposé de discuter^ n'étant pas en opposition avec lo. Jour ^ il n'est nullement nécessaire que du-
FORMELLE 8l
rant le jour entier je discute, mais il peut arriver que je cesse de discuter avant la fin du jour (i).
100. La proposition conjonctive est celle dont les propositions simples sont liées au moyen de la particule non ou ne pas de manière à former une proposition qui soit une ; par exemple : il n'est pas jour et nuit en même temps^ ou celle-ci : Platon n'est pas mort et vivant en même temps. Il est visible que cette proposition sera vraie toutes les fois que les propositions composantes seront mutuellement opposées, de telle sorte qu'elles ne puissent exister ensemble ; dans tout autre cas, elle sera fausse; parce que, si les propositions composantes ne sont pas mutuellement opposées, elles peuvent coexister. Ainsi, les conjonctives que nous avons données comme exemple sont vraies, par la raison que la nuit et lejom\ la mort et la vie d'un même individu, étant choses mutuellement opposées, elles ne peuvent subsister à la fois. Cette proposition conjonctive, Platon ne lit pas et ne marche pas en même temps., est fausse au contraire, parce que, lire et inarcher n'offrant aucune opposition, rien n'empêche que Platon ne lise et ne marche en même temps.
10 1. La proposition disjonctive est celle dont les propositions catégoriques sont séparées par la particule ou ; par exemple celle-ci : il est jour, ou il est nuit. Voici quelles en sont les lois : i^la disjonctive sera vraie, s'il existe une opposition parfaite entre les propositions qui la composent, de telle sorte qu'il n'y ait pas de milieu possible entre les membres opposés; car, autrement, le vrai pourrait être tout autre que ce qu'elles supposent ; cette disjonctive, tu promènes
(i) Cf. s. Thom., Qq. dispp., De Verit., q. II, a. 12 ad 7. La nécessité de la connexion entre l'antécédent et le conséquent de la proposition conditionnelle n'a pas été remarquée par les stoïciens ; puisqu'ils enseignent, comme on le voit par l'exemple de Ghrysippe, qu'il suflit, pour que la conditionnelle soit régulière, qu'elle commence parle vrai et qu'elle ne finisse point parle faux. Mais Diodore Cronos, de l'école de Mégare, les reprend avec raison là-dessus, parce que cette proposition, s'il fait jour je discute, supposée vraie au commencement, peut devenir fausse, si je cesse de discuter avant le coucher du soleil. Pour lui, il soutient que la conditionnelle est construite régulièrement, si, après avoir commencé par être vraie, elle ne peut jamais devenir fausse (Sextus, Hyp. Pyrrh., lib. II, c. 2 ; Adv. Log., lib. II, g 112- 117, éd. Fabricius, Lipsiae 171H). Par conséquent, pour que la proposition conditionnelle soit vraie, il ne suffit pas que le conséquent le soit, il faut de plus que la vérité du conséquent dépende de la vérité de l'antécédent. Voir Maliet, Histoire de l'école de Mégare etc., c. 2, p. 129-136, Paris 1845.
OU tu restes debout^ Qst-viciQusQ -^ car, bien que ces deux états soient incompatibles, leurs opposés ne le sont pas, puisque ne pas promener et ne pas rester debout ne sont pas contraires entre eux \ 2° si, dans la proposition disjonctive. Tune des propositions composantes est vraie, l'autre ou les autres, s'il y en a plusieurs, sont fausses ; car, les choses qui sont opposées se détruisant Tune l'autre, elles ne peuvent être vraies en même temps.
102. La plupart des logiciens modernes réservent le nom d'hypothétique pour la seule proposition que nous avons appelée conditionnelle^ et la distinguent par ce nom àlifpothétique de la conjonctive et de la disjonctive. Mais c'est à tort; car, soit qu'on les considère sous le rapport de la matière, soit qu'on les considère sous celui de la forme, la conjonctive et la disjonctive ne sont pas moins que la proposition conditionnelle des propositions h3'pothétiques. En effet, si l'on considère leur matière, on voit quelles n'affirment et qu'elles ne nient rien, mais qu'elles se bornent à poser une hypothèse ou supposition. Ainsi, non-seulement lorsque nous disons s'il est Jour il li est pas nuit^ mais encore en disant il n est pas jour et nuit en même temps., et il est Jour ou il est nuit^ nous n'affirmons pas et nous ne nions pas que le jour ou la nuit soient, nous établissons seulement que l'un ou l'autre existe. Si l'on en considère la forme, on s'aperçoit que la conjonctive et la disjonctive peuvent sans difficulté se ramener à la forme de la conditionnelle, laquelle est évidemment hypothétique. En effet cette proposition il nest pas Jour et nuit en même temps., et cette autre il est Jour ou il est nuit peuvent être énoncées de cette manière : s'il est Jour il n'est pas nuit, et s'il est nuit il 7i' est pas Jour.
io3. Il nous reste à expliquer succinctement la proposition midtiple. Nous avons dit que c'était une proposition qui signifiait plusieurs choses n'ayant entre elles aucun rapport de subordination ; par exemple : Socrate est assis et Platon promené. On peut juger par là que la proposition multiple n'est pas une proposition unique, formée de plusieurs autres qui en seraient comme les différents membres ; c'est au contraire une proposition qui présente diverses propositions (i).
(1) Cf. s. Thom., In lib. I Perilierm,. lect. VIII.
D'où l'on peut conclure que les propositions formées de plusieurs autres n'ayant entre elles aucun rapport de subordination, de même que les propositions présentant plusieurs noms ou plusieurs verbes, sans qu'il }'■ ait aucune espèce d'union entre les concepts exprimés par ces noms ou par ces verbes, sont des propositions multiples et non des propositions copiilatives ou conjonctives ; telles sont les deux suivantes : Socrate et Platon discutent sur la philosophie^ et Socrate paille philosophie et se promène. Car, pour constituer la proposition conjonctipe et par conséquent une^ il ne suffit pas que les concepts dont, elle est formée soient exprimés . dans une même phrase, il faut de plus que ces concepts soient ramenés à une certaine unité.
104. C'est pourquoi toute proposition qui comprend plusieurs noms ou plusieurs verbes qu'on ne peut ramener à l'essence d'un même sujet ou d'un même attribut, ainsi que toute proposition formée de plusieurs autres, dont les concepts n'ont aucun lien entre eux sont des propositions multiples et pas du tout des propositions conjontives; la proposition est au contraire conjonctive et non pas multiple, si plusieurs concepts constituent l'essence d'un même sujet, ou s'il se rencontre dans les propositions composantes quelque chose qui les ramène à une certaine unité.
io5. Il est maintenant facile de comprendre la nature des propositions que les philosophes modernes appellent complexes. Ce sont, d'après eux, certaines propositions dans lesquelles une nouvelle proposition vient s'ajouter soit au sujet soit à l'attribut, ou même à l'un et à l'autre ; comme dans ces propositions : Vhomme qui est juste, esP digiie de louange ; Vhomme est un animal., qui est raisonnable ; Vamimal qui est raisonnable accomplit des actions qui méritent récompense ou châtiment. La proposition, dont le sujet ou l'attribut, ou bien les deux à la fois sont modifiés par une autre proposition, s'appelle jcrz;zc?^a/e, parce qu'elle exprime un jugement que l'intellect forme présentement ; quant aux propositions qui modifient les termes de cette dernière, elles sont appelées iricidentes., parce que ce n'est qu'incidemment qu'on en fait mention dans le discours. Mais, comme les propositions incidentes peuvent ou expliquer, ou i^estreindre Qt déterminer l'idée du sujet ou de l'attribut, ces mêmes philo-
sophes les ont divisées en explicatives et en détermitiatives. Par exemple, dans cette proposition complexe, Vhomme est un animal qui possède la î^aison^ l'incidente est déterminative, parce qu'elle restreint le concept générique d'animal au concept spécifique d'animal raisonnable ou àliomme. Dans cette autre proposition complexe, 5oc7'<3/(?, qui est philosophe, discute^ l'incidente est explicative, car elle ne fait qu'expliquer ou éclaircir la notion du sujet. Or, de ce qui précède, nous pourrons sans difficulté déduire ces deux corollaires: 1° toute proposition complexe, dont les incidentes sont déterminatives, est //;/e ; telle est cette proposition que les modernes appellent complexe : Vhomnie est un animal qui est capable d'acquérir la science ; car l'incidente qui est jointe à l'attribut, déterminant l'essence de l'attribut lui- même, ne peut faire qu'il soit multiple ; 2° au contraire toute proposition complexe dont les incidentes sont explicatives est multiple ; ainsi cette proposition, Soci^ate, qui est philosophe^ discute, est multiple, parce que, l'incidente ajoutée au sujet n'appartenant pas à l'essence du sujet, elle doit par conséquent le rendre multiple.
ARTICLE CINQUIÈME
De Vopposition et de la conversion des propositions
106. Après avoir expliqué la nature de la proposition et ses diverses espèces, nous devons dire quelques mots de ses propriétés; les principales sont V opposition et la conversion.
107. L'opposition en général consiste en ceci: ajjîtnner et nier un même attribut d'un même sujet sous le niême rapport. Cette définition est exacte; car, pour que l'opposition existe, il faut 1° qu'il y ait affirmation et négation d'un même attribut relativement à un même sujet ; il faut 2" que l'i~ deîitité de V attribut avec le sujet ne soit pas seulement nominale^ mais qu'elle soit à la fois nominale et réelle (r), de telle sorte que le même attribut soit affirmé et nié du même sujet sous le même rapport. Ainsi, deux propositions seront opposées si, a3^ant même sujet et même attribut, elles diffèrent entre elles par la qualité.
(i) Cf. S. Thom,, In lib. I Perihenn., lect. IX,
io8. Il y a deux espèces de propositions opposées, les contradictoires et les contraires. On appelle contradictoires certaines propositions dont Tune nie simplement Taffirmation de l'autre, et réciproquemient. Or cela se rencontre toutes les fois qu'une proposition attribue à toute l'espèce ce que Tautre refuse à quelques individus de l'espèce; par exemple, tout homme est Juste, quelques hommes ne sont pas justes ; ou lorsque Tune refuse à toute l'espèce ce que Fautre attribue à quelques individus de l'espèce, exemple : aucun homme n est juste, quelques hommes sont justes. Par où l'on voit que les propositions contradictoires diffèrent sous le double rapport de la qualité et de la quantité. On regarde encore comm e contradictoires les propositions singulières qui sont opposées ; car, bien que, dans'ces sortes de propositions, la quantité reste la même, cependant, comme dans Tune et l'autre proposition le sujet représente toujours un seul et même individu, Tattribut dans Tune et dans Tautre se rapporte au même sujet (i).
109. On nomme propositions contraires les propositions opposées dont Tune affirme de tout un sujet ce que Tautre nie du même sujet tout entier. Cela se présente lorsque la proposition affirmative et la proposition négative sont également universelles, exemple: tout homme estjuste^aiicun homme Ji est juste. On voit par là que ces propositions sont opposées sous le rapport de la qualité seulement.
iio. D'après ces données, on comprend sans beaucoup de difficulté la différence qui se trouve entre les propositions contradictoires et les propositions contraires. En effet, dans les contradictoires, la négation de Tune repousse simplement Taffirmation de l'autre; cette proposition, par exemple, quelques ho7nmes ne sont pas justes, détruit simplement l'affirmation de l'opposée: tout homme est juste. Mais,dans les contraires, la négation de l'une ne détruit pas simplement l'affirmation de l'autre, car la proposition négative repousse tout ce qu'affirme la proposition affirmative, c'est-à-dire son affirmation entière. Par exemple, cette proposition, aucun homme n'est juste, ne détruit pas simplement l'affirmation de celle-ci : tout homme est juste ; elle détruit absolument tout ce qui est
(i) Cf. s. Thom., ibid., lect. XI.
contenu dans Textension du sujet, puisqu''elle déclare nonseulement que tout homme n'est pas juste, mais qu'il n'y a pas même un seul homme de juste. C'est pourquoi les propositions contraires, comme le remarque Trendelenbourg (i), ont cela de particulier qu'elles s'éloignent l'une de l'autre le plus possible.
111. Il faut savoir qu'entre les propositions contradictoires, il n'y a place pour aucune autre proposition intermédiaire. En effet il n'y a pas de milieu entre l'affirmation et la négation, parce que, entre Vêtre et le wo;z e^re d'une chose, sur lesquels repose le fondement de l'affirmation et de la négation, il n'existe aucun milieu. Or, dans les contradictoires, comme nous l'avons dit, la négation détruit simplement l'affirmation et réciproquement. Donc il n'y a place pour aucune proposition intermédiaire entre deux contradictoires (2). Mais, entre deux propositions contraires, qui sont entre elles à la plus grande distance possible, il ne répugne nullement de placer une proposition moyenne, moins éloignée de l'une que de l'autre. Ainsi, entre ces deux contraires, tout homme est Juste, aucun homme n'est juste ^ on peut mettre cette proposition moyenne : quelques homi7ies né sont pas justes. Car cette dernière ne détruit que partiellement Tuni-
verselle affirmative, tout homme est juste ; elle en est partant moins distante que l'universelle négative, aucun homme n'est juste^ laquelle détruit absolument l'universelle affirmative.
112. Ordinairement les logiciens énumèrent encore parmi les propositions opposées les propositions dites sous-contraires. On appelle ainsi certaines propositions dont l'une est particulière affirmative et l'autre particulière négative; par exemple : quelques hommes sont justes^ quelques hommes ne sont pas justes. Mais saint Thomas observe justement que ces sortes de propositions, si on les considère au sens propre et rigoureux, ne sont pas véritablement opposées, parce que le
(i) Elem. log.,^, io-i3, Berolini i(S53. C'est sans doute pour cette raison que l'on a dit des propositions contraires qu'e//e5 étaient diamétralement opposées, car le diamètre est la ligne droite qui divise une figure en deux parties égales dans sa plus grande longueur.
(2) On peut juger par là combien est anormal et absurde le principe d'un tiers intermédiaire entre deux contradictoires, imaginé par Hegel et dont il fait pour ainsi dire le fondement de toute sa logique.
sujet, étant pris particulièrement dans les deux, se trouve divers, au lieu de rester le même (i).
II 3. Plusieurs auteurs modernes ajoutent une quatrième espèce d opposition, qu^ils nomment opposition subalterne. Elle existe entre deux propositions affirmatives, ou négatives, dont Tune est universelle et Tautre particulière, parce qu elles sont opposées sous le rapport de la quantité ; par exemple, tout homme est juste, quelques hommes sont justes, ou celles-ci : aucun homme n'est juste, quelques hommes ne sont pas justes. Ces auteurs comptent ainsi quatre genres de propositions opposées, savoir : les subalternes, qui sont opposées par la quantité seule, les contraires et \tssous-contraires quile sont par la seule qualité, et les contradictoires qui sont opposées sous le double rapport de la quantité et de la qualité. Mais il est bien visible que les subalternes ne peuvent être appelées opposées. Car, pour constituer Topposition, il faut qull y ait affirmation et négation d^un même attribut relativement à un même sujet; or, les propositions subalternes ne différant point par la qualité, on ne peut dire qu^ elles sont véritablement opposées Tune à l'autre.
114. Il est facile de comprendre, d'après cette longue discussion, comment il faut juger de la vérité et de la fausseté des propositions opposées. Et d'abord, pour ce qui regarde les propositions contradictoires, Tune doit être nécessairement vraie et Tautre fausse. En effet, puisque Faffirmation dénote que telle qualité appartient à un sujet, et que la négation dénote au contraire qu'elle ne lui appartient pas, il faut nécessairement que, dans la proposition, la qualité soit affirmée ou niée du sujet conformément à la vente, car il n'y a pas de milieu entre Vetre et le non être. Or, l'une des contradictoires afl^rme simplement la convenance d'un attribut avec un sujet, et l'autre se borne à nier cette même convenance. Il faut conséquemment que, des deux contradictoires, l'une soit vraie et l'autre soit fausse. Par exemple, de ces deux propositions, tout homme est doué de raison, quelque homme n'est pas doué de raison, la première étant vraie, la seconde doit être fausse ; parce que l'idée contenue dans la particule tout contenant celle que représente la particule quel-
(1) In Ub. I Periherm., lect. XI.
que^ la propriété <Xêtre doué de raison ne peut être niée de quelque homme après qu'elle a été affirmée de tous. Au contraire, dans ces deux autres propositions, tout homme est non juste, quelque homme est juste ^\a. seconde étant vraie, la première doit être tenue pour fausse; car, le sujet de la seconde étant une partie du sujet de la première, on ne peut nier du sujet de la première ce qui est affirmé du sujet de la seconde. On doit en dire autant des contradictoires singulières, parce que, dans ces propositions, ce qui est simplement affirmé dans Tune est simplement nié dans Tautre du même individu (i). Par conséquent, si la vérité ou la fausseté de Tune des contradictoires a été démontrée, ou si l'adversaire raccorde, on peut, sans autre démonstration, conclure la fausseté ou la vérité de Tautre.
1 15. Pour ce qui est des propositions contraires, si nous les considérons logiquement^ c'est-à-dire sans tenir compte de leur matière, il est manifeste qu'elles ne peuvent être vraies en même temps; en effet, comme dans l'une l'attribut est universellement affirmé du sujet et qu'il est universellement nié dans l'autre. Tune des deux seulement peut être vraie, parce qu'il est nécessaire qu'un même attribut soit affirmé ou nié d'un même sujet. Mais, si Ton considère leur matière, on doit établir ces deux règles : si l'attribut appartient à l'essence du sujet, l'affirmative est vraie et la négative fausse ; c'est l'inverse qui se produit si l'attribut répugne au sujet ; car ce qui convient essentiellement au sujet doit convenir à toutes les choses comprises dans son extension, et ce qui répugne essentiellement au sujet ne peut convenir à aucun des individus auxquels elle s'étend : si au contraire l'attribut est un accident du sujet, les deux propositions seront fausses, car ce qui n'appartient qu'accidentellement à un sujet ne se trouve pas dans tous les individus compris dans son extension, on ne peut l'en exclure non plus absolument. Ainsi, de ces deux propositions contraires, tout homme est raisonnable^ aucun homme n'est i^aisonnable, la première est vraie et la seconde fausse ; mais les deux suivantes sont également fausses : tout homme est érudit^ aucun homme ii'est érudit. D'après ces règles, si Tune des contraires est Vraie, on peut conclure que l'autre est fausse,
il) Cf. Alb. M., Perihenn., lib. I, tract. V, c:
parce que les contraires ne peuvent pas être vraies en même temps ; mais, supposé que Tune des deux contraires soit fausse, on ne peut conclure que Fautre est vraie, parce quil est possible que deux contraires soient fausses en même temps.
1 16. Enfin, pour ce qui concerne les sous-contraires, elles ne peuvent être fausses en même temps. Car ou elles sont toutes les deux vraies, ce qui arrive lorsque l'attribut des sous-contraires est un accident du sujet, par exemple : quelques liommes sont justes, quelques hommes ne sont pas justes ; ou bien l'une d'elles est vraie et l'autre fausse,^ ce qui a lieu lorsque l'attribut convient ou répugne nécessairement au sujet, parce que, si l'attribut convient nécessairement au sujet, l'affirmative sera vraie et la négative fausse, exemple : quelques hommes sont doués de liaison, quelques hommes ne sont pas doués de raison ; si l'attribut répugne à T essence du sujet, la négative sera vraie et l'affirmative fausse, exemple: quelques hommes sont privés de raison, quelques hommes ne sont pas privés de 7\iison.\\ suit de cette règle que la négation de Tune des sous-contraires entraîne la vérité de l'autre, parce que les sous-contraires ne peuvent pas être fausses à la fois ; mais,siron a démontré la vérité de Tune d'elles, ou si sa vérité est accordée par l'adversaire, on ne peut en conclure logiquement que l'autre est également vraie, car il peut se faire que Tune soit vraie, tandis que Tautre est fausse.
117. Après avoir expliqué ce qui regarde l'opposition des propositions, nous allons traiter de la manière de les convertir. Quelquefois le sujet de la proposition se met à la place de l'attribut et Pattribut à la place du sujet: ce changement d^une proposition résultant de la transposition des termes s'appelle conversion. Or la conversion produit comme deux propositions; par exemple, si l'on transpose les termes de cette proposition, aucun homme n'est pierre, il en surgit cette autre: aucune pierre n'est homme. Celle des deux propositions dont les termes doivent être transposés a reçu des logiciens le nom de convej^tible, et celle qui naît de la transposition prend celui de converse. Il est évident que la qualité de la converse doit rester la même que celle de la convertible, car le changement de qualité produirait non la conversion, mais l'opposition. Cependant la quantité de l'attribut doit être quelquefois
changée. En effet, si dans la convertible Tattribut est aussi étendu que le sujet, la quantité doit être conservée dans la converse ; s'il est au contraire plus étendu sa quantité doit être changée, afin de le ramener à la quantité du sujet. Si Tattribut garde dans la converse l'extension qu'elle avait dans la convertible, la conversion est appellée simple^ parce qu'elle résulte de la seule transposition des termes ; si la quantité a besoin d'être changée, la conversion est dite par accident. Ainsi la conversion de la proposition, aucun homme n''est pierre, en celle-ci, aucune pierre n'est homme., est une conversion simple ; et la conversion de la proposition, tout homme est animal, en cette autre, quelque anijnal est hom- 7«e, est une conversion par accident.
11 8. D'après ces notions, il est facile de comprendre comment la conversion peut se faire dans les diverses espèces de propositions. Les propositions universelles négatives, comme on le voit par l'exemple cité, se convertissent simplement, parce que l'attribut de l'universelle négative est aussi universel que le sujet (i). Mais, comme l'attribut de l'universelle affirmative est ordinairement plus étendu que le sujet, il ne peut être mis à la place du sujet, à moins que l'on ne change la quantité. Par exemple, si la proposition, tout homme est animal., était convertie en cette autre, tout animal est homme., la converse serait fausse, car il est faux que tout animal soit homme, attendu qu'il 3' a, outre l'homme, bien d'autres animaux. S'il est reconnu que l'attribut de l'universelle affirmative n'est pas plus étendu que le sujet, rien n'empêche de la convertir simplement. Cela se rencontre toutes les fois que l'attribut est la définition même du sujet, ou quelque qualité qui lui est propre.
119. Quant aux propositions particulières, si elles sont affirmatives, la conversion simple est celle qui leur convient. Par exemple, cette proposition, quelque plaisir est un bien., se convertit en celle-ci, quelque bien est un plaisir. Car, dans la proposition particulière affirmative, le sujet et Tattribut sont également des termes particuliers (2) ; il n'est donc pas nécessaire de changer la quantité de l'attribut, l'orsqu'on le met à la place du sujet. Si les propositions particulières sont
ri) Cf. p. 49 et 5i.
(2) Cf. Ibid.
négatives, elles ne sont pas susceptibles d^une conversion proprement dite et logique. Par exemple, cette proposition, quelques animaux ne sont pas hommes, deviendrait fausse, si elle était convertie en cette autre, quelques hommes ne sont pas animaux. La raison en est que, le sujet de la particulière négative étant pris particulièrement, la particulière négative ne signifie pas que Tattribut ne convient nullement au sujet, mais seulement qu il ne convient pas à une certaine partie du sujet. Or, comme il peut se faire que Tattribut convienne au sujet, si on le prend suivant une autre partie de son extension, la proposition peut devenir fausse en transportant l'attribut à la place du sujet et réciproquement.
120. Nous avons dit que les particulières négatives n étaient pas susceptibles d'une zonxti^Àonproprement dite ou logique \ car, s'il est reconnu que Tattribut est un accident du sujet, les particulières négatives peuvent admettre une conversion, parce que Taccident ne convient ni à tout le sujet, ni au seul sujet dont il est énoncé. Ainsi les deux particulières négatives, quelques hommes ne sont pas blancs, et quelques blancs 7ie so7it pas hommes, admettent la conversion ; car, la blancheur étant chez l'homme un accident, elle ne se trouve pas chez tous les hommes, ce n'est pas non plus un accident tellement propre à rhomme qu'il ne puisse convenir à autre chose (i).
(i) Plusieurs anciens péripatéticiens, dont l'opinion a été adoptée par un certain nombre de scolastiques des dçrniers temps et par presque tous les philosophes modernes, enseignaient que la particulière négative est susceptible d'une vraie conversion logique, et qu'il suffit pour cela d'ajouter la particule négative à chacun de ses membres, de manière à rendre les termes indéfinis, de finis qu'ils étaient. Par' exemple, cette proposition, quelque vertu n'est ;7asj«snce, peut se convertir logiquement en celle-ci, quelque chose non justice n'est pas non vertu ; parce qu'on peut dire avec vérité qu'il y a certaines choses qu!, sans être la justice, ne sont pas toutefois la négation de la vertu. Ils ont donné le nom de contreposition à ce genre de conversion, parce que, dans la proposition qui résulte de cette transposition des termes, le sujet et l'attribut sont placés mutuellement en face l'un de l'autre. Mais Albert le Grand observe, avec raison, que cette conversion par contreposition, ne mérite pas en réalité le nom de conversion, parce que,dans cette opération, les termes n'étant pas transposés, mais changés, la proposition n'est pas seulement convertie, elle est toute changée, et ce n'est que dans un sens trèslarge qu'on peut encore l'appeler une conversion, en ce sens, par exemple, qu'on donne quelquefois ce nom à toute proposition réciproque ; Prior. analyt., lib. I, tract. I, c. 8 et g.