‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernes (volume 2)Chapitre 27 sur 99 · DU RAISONNEMENT · texte numérisé non relu

DU RAISONNEMENT

12 1. Les notions et les jugements, desquels nous avons parlé jusqu'ici, n'appartiennent pas à la logique par eux-mêmes ; ils lui appartiennent seulement d'une manière indirecte, comme éléments du raisonnement : car, la fin de la logique étant de faire connaître et d'expliquer les instruments dont l'intellect a besoin pour acquérir la science, la logique doit avoir pour objet propre l'opération intellectuelle qui conduit notre intelligence du connu à l'inconnu et qui a reçu le nom de liaison- 7iement (i). L'étude que nous allons entreprendre, dans ce chapitre, au sujet du raisonnement est par conséquent de la plus haute importance.

ARTICLE PREMIER

Du raisonnement en général

Nous avons à examiner quatre questions à propos du raisonnement : 1° sa structure, 2" son fondement, 3" ses éléments, 4° ses diverses espèces. Commençons par la première.

122. Lorsque l'intellect forme un jugement, son but est invariablement celui-ci : connaître si telle, propriété convient ou ne convient pas à tel sujet. Mais il ne peut pas toujours atteindre ce résultat de prime abord, c'est-à-dire par la seule comparaison des choses dont il cherche à connaître la convenance ou la non convenance, assez souvent il arrive qu'il a besoin de recourir à une troisième notion et d'examiner si les deux autres conviennent ou ne conviennent pas avec elle; car, si l'intellect a découvert une troisième idée avec laquelle les deux premières conviennent, il en conclut que l'une des deux idées peut s'énoncer de l'autre. Ainsi, l'âme humaine connaissant par la seule contemplation <ie soi qu'elle est en possession àî'une intelligence et d'une volonté forme, sans aucun terme moyen, ces jugements : je conçois^ Je veux. Mais, comme elle

(0 Cf. pag. 8.

FORMELLE gS

ne peut savoir par la seule considération d'elle-même, si l'immortalité est Tun de ses attributs, elle prend une troisième notion, celle de substance pensante^ et, découvrant que le concept qu'elle a de soi-même et le concept de substance immatérielle conviennent avec F idée de substance pensante^ elle en tire la conclusion qu'elle est immortelle. L'opération par laquelle l'attribut, à l'aide d'un concept intermédiaire, reconnaît qu'une propriété appartient ou n'appartient pas à un sujet, se nomme raisonnement ou sfllogisme, du mot grec cuX>.oyi(î[;.o;. Ce que nous venons de dire suffit pour faire comprendre la Justesse de la définition du raisonnement donnée par Cicéron : « C'est, dit-il, la raison conduisant des choses perçues à celles qui ne l'étaient pas (i). » La définition de saint Augustin est encore plus significative : « C'est, dit-il à son tour, la pensée faisant effort pour arriver des choses certaines à la découverte des choses incertaines (2). » Les latins donnaient encore à cette opération les noms de motus^ disciu^sus^ progressus^ parce que, dans le raisonnement, l'esprit progresse en effet du connu à l'inconnu.

12 3. Toutes les fois que l'intellect compare deux notions dont il désire connaître la convenance ou la dissemblance avec une troisième notion, il se produit l'une de ces trois hypothèse : les deux notions conviennent avec la troisième, ou l'une des deux seulement a de la convenance pour elle, ou bien ni l'une ni l'autre n'a aucun rapport de convenance avec la notion intermédiaire. Or, s'il découvre que les deux notions diffèrent de la troisième, il ne tire aucune conclusion, parce qu'il reconnaît que cette troisième notion n'est pas la commune mesure des deux autres. Il est donc impossible de former un raisonnement quelconque. Mais s'il découvre que les deux notions se trouvent conformes à la troisième, il en infère qu'elles s'accordent entre elles, en vertu de ce principe évident par lui-même : Deux choses qui conviennent avec une troisième comnennent entre elles. S'il découvre au contraire que l'une des deux notions convient avec la troisième, tandis que l'autre ne possède avec cette troisième aucun rapport de convenance, il en conclut que ces deux notions ne se convien-

(i) Acad. I, lib. II, c. 8.

(2) De immort, anim., c. i,n. i.

nent pas, en vertu de cet autre principe également évident : Deux choses^ dont Vune convient et Fautî^e ne convient pas avec une troisième^diffèrent entre elles. Le raisonnement est appelé affinnatif^ s'il établit que les deux notions proposées se conviennent. Il est appelé négatifs s'il décide que les deux notions diffèrent entre elles, parce que Tune convient avec la troisième et quePautre ne convient pas. Un raisonnement peut être par conséquent affirmatif ou négatif. Le premier a pour fondement cet axiome : Q}i(^ conveiiiunt uni tertio, ea sibi quoque conveniunt . Le second repose sur cet autre axiome: Quorum unum cum tertio convenit, alterwn ab eo discrepat^ ea i?iter se etiam discrepant (i).

124. Si nous analysons le raisonnement soit affirmatif, soit négatif, pour connaître les éléments qui le composent, nous en découvrirons facilement deux espèces : les éléments médiats ou éloignés^ et les éléments immédiats om prochains ; les premiers ne sont autre chose que les trois notions qui, diversement disposées, font partie de tout raisonnement ; les seconds comprennent les trois jugements formés des trois notions diversement combinées. En effet un raisonnement quelconque réclame trois notions, la notion d'un sujet, la notion d'un attribut, dont on veut connaître la convenance ou la non convenance avec le sujet, et une troisième notion avec laquelle on compare les deux autres. Le terme qui exprime la troisième notion est connu sous le nom de terme moyen (2). Les deux termes qui signifient les notions de l'at-

(i) Ces axiomes, comme le remarque très-bien S. Bonaventure (/n lib. I Sent., Dist. XXXIII, a. i, q. 3 adarg.), ne doivent pas être entendus en ce sens que les choses qui conviennent avec une troisième, ou qui en diffèrent, conviennent ou diffèrent entre elles absolument et sous tous les rapports, mais en ce sens qu'elles s'accordent ou diffèrent, dans la mesure de leur accord ou de leur opposition avec la notion intermédiaire. Voir aussi S. Thomas, I, q. XXVIII, a. 3 ad I, et Qq. dispp., De Pot., q. VIII, a. 2 ad 7.

(2) On l'appelle moyen tenue, ou simplement moyen, parce que, servant à la comparaison des deux extrêmes qu'il unit ou qu'il sépare, il remplit, pour ainsi dire, la fonction d'arbitre entre l'un et l'autre. Le nom de preuve, argumentum, qu'on lui donne aussi quelquefois, lui vient de ce qu'il contient la raison pour laquelle les deux extrêmes doivent être unis ou séparés, car il prouve, arguit, leur convenance ou leur dissemblance, en un mot il la manifeste. S. Bonaventure expose en ces termes la multiple signification du. mot arjO-M)«enf :« Le mot argument, dit-il, possède une quadruple signification. D'abord argument et raisonnement se prennent souvent l'un pour l'autre. En second lieu, on appelle argument le résumé succint d'une longue argumentation. En troisième lieu, on nomme aussi argument le moyen terme qui fait toute la force d'une argumentation. Enfin, on donne le nom d'argument à la proposition majeure sur laquelle tout le raisonnement repose » ; In lib. II Sent., Dist. XXIV, p. I, a. II, q. I ad arg.

tribut et du sujet sont appelés les termes extrêmes^ celui qui contient la notion du sujet prend le nom particulier de petit terme et celui qui contient la notion de l'attribut se nomme grand terme^ parce que la notion de l'attribut est plus étendue d'ordinaire que la notion du sujet. Or il est évident que les termes extrêmes doivent être combinés avec le moyen terme de manière à former trois jugements ; dans les deux premiers, les notions du sujet et de l'attribut sont comparées successivement avec le terme moyen, et, dans le troisième, on conclut la convenance ou la répugnance des deux notions comparées. Si le raisonnement est exprimé par des mots, il sera composé de trois propositions. Celle des trois où se fait la comparaison du grand terme avec le terme moyen se nomme la majein^e ; celle qui contient la comparaison du petit terme avec le moyen est appelée la mineure^ en latin assumptio^ parce que la première énonce un principe universel et la seconde prend, assumit, ou attire à elle ce principe universel ; enfin la troisième proposition, dans laquelle le grand terme s'unit au petit terme, s'appelle la conclusion^ complexio. Ainsi, dans cet exemple : Tout métal est ductile ; mais l'or est un métal; donc Vor est ductile ; \di première proposition énonce un principe universel : tout métal est ductile; la. seconde déclare que l'or est contenu dans la notioîi de métal^ de telle sorte qu'il est permis de conclure dans la troisième : si la ductilité convient à tout métal^ elle convient aussi à l'or. D'après l'usage reçu dans l'école, la première proposition est appelée majeure^ la seconde mineure et la troisième conclusion (i). Les deux premières propositions sont aussi appelées les prémisses ou VantécédeJit^ parce qu'elles précèdent la conclusion, et la conclusion, qui en est le résultat, est encore désignée par le 'nom de conséquent. La connexion qui existe entre l'antécédent et le conséquent et en vertu de laquelle l'un se déduit de l'autre a reçu le nom de conséqueyice. Il est bon d'observer cependant que la proposition appelée conclusion, dans le syllogisme, se nomme la

(i)Nous ferons observer que, dans les exercices d'argumentation scolastique, l'usage a prévalu d'appeler majeure la proposition exprimée en premier lieu, et mineure celle qui est donnée en second lieu, lors même que la première est en réalité la mineure et la seconde la majeure.

question^ quœstio^ avant qu'elle soit déduite des prémisses. Car, si deux notiqns se présentent, nous cherchons tout d'abord, qiuvrimus^ si Tune convient avec Tautre ; nous concluons ensuite qu'elles se conviennent, après que, dans les prémisses, nous les avons reconnues conformes avec une troisième notion. Supposez quelqu'un qui désire savoir si For est ductile, il se posera d'abord cette question : l'or est-il ductile? Prenant ensuite l'idée de métal comme notion intermédiaire, il examine si le métal est un corps ductile et si l'or est un métal ; s'il parvient à découvrir que la ductilité est une propriété générale des métaux, et que l'or est un métal, il en déduit cette conclusion : l'or est ductile.

12 5. L'antécédent et le conséquent, c'est-à-dire les propositions considérées à part, constituent la matière du raisonnement, et la conséquence ou l'enchaînement qui réunit entre elles les propositions en constitue la ybrme. Il est manifeste que la valeur du raisonnement dérive exclusivement de la connexion de la conclusion avec les prémisses ; par conséquent la matière du raisonnement peut être vraie ou fausse sans que le raisonnement lui-même soit détruit ; mais, si la forme fait défaut, tout raisonnement disparaît.

126. Il est facile de comprendre, d'après cet exposé, qu'il doit y avoir deux espèces de raisonnements. En effet, dans tout raisonnement, l'intellect déduit un troisième jugement de deux autres, en ce qu'il perçoit une connexion entre les deux premiers et le troisième, c'est-à-dire entre les prémisses et la conclusion ; autrement dit, en ce qu'il découvre que ce troisième jugement est contenu dans les deux autres ; c'est pourquoi les prémisses peuvent être considérées comme le contenant., et la conclusion comme le contenu. Or il y a deux manières de concevoir jcomment une chose peut en contenir une autre : ou bien c'est le tout qui contient une ou plusieurs parties, ou bien ce sont les parties qui contiennent le tout qu'elles constituent. On peut donc concevoir les prémisses comme un tout et la conclusion comme une partie, ou considérer les prémisses comme la réunion de toutes les parties et la conclusion comme le tout. D'où il résulte que, suivant la disposition différente du raisonnement, l'intellect descend du tout aux parties, ou remonte des parties au tout. Or le tout, dont il est ici question et qui figure dans le raisonnement, est un

tout universel (i), c'est-à-dire un genre par rapport aux espèces, ou une espèce par rapport aux individus ; quant aux parties, que Ton appelle subordonnées^ ce sont des espèces relativement au genre, ou des individus relativement à l'espèce dont elles dépendent (2). Ainsi, lorsque Tintellect conçoit Vajiimalité inhérente à Vhomme et à la brute^ il considère V animal comme un tout, et Vhomme et la brute comme les parties de ce tout. De même, lorsqu'il connaît que la propriété d'être un animal i^aisojinable convient à tous les hommes^ l'intellect conçoit cette propriété comme un tout et les hommes comme les parties de ce tout. Par conséquent l'esprit, pour raisonner, peut suivre deux voies diamétralement opposées, car il peut descendre du genre à l'espèce et de l'espèce aux individus, ou remonter des individus à l'espèce et des espèces au genre. Les deux exemples qui suivent appartiennent à la première catégorie de raisonnement : Tout animal possède la vie et la sensation; or l'homme est un animal ; donc l'homme possède la vie et la sensation; et. Tout homme est doué de raison ; or Socrate est homme ; donc Socrate est doué de raison. Voici deux exemples de la seconde catégorie : Le bœuf^ le cheval, le chien, le lion et les autres bêtes sont privées de raison ; or le bœuf, le cheval^ le chien^ le lion et les autres bêtes composent tout les aniinaux sans raison ; donc toutes les bêtes sojit privées de raison-^ou h'i^n^V homme et la bête possèdent la vie et la sensation; or l'homme et la bête composent tout le genre animal ; donc tout animal possède la vie et la sensatioji. Le raisonnement qui va du genre à l'espèce et de l'espèce aux individus se, nomme syllogisme., et le raisonnement qui passe des individus à l'espèce et des espèces au genre s'appelle induction. Mais, si l'on conserve au mot syllogisme la force du nom grec, et qu'on l'employé pour signifier le raisonnement en général ; alors la première catégorie de raisonnement peut être désignée sous le nom de sjdlogisme déductif, et la seconde sous celui de syllogisme inductif['h]. Il y a partant

(i) Cf. p. 52.

(2) Cf. s. Thom., 2" 2»=, q. XLVIII, a. i c.

(3) Anal. Prior., lib. II, c. 23. Aristote emploie le nom de syllogisme, que les latins rendirent par celui de ratiocinatio, tantôt comme désignation propre du raisonnement déductif, tantôt comme désignation commune au raisonnement déductif et au raisonnement inductif. Il appelle en effet quelquefois l'induction, syllogisme par induction (Anal. Prior., lib. Il, c. 23). Delà est venue l'appellation de syllogisme inductif q\ie l'on trouve dans Albert le Grand {Prior. anal., lib. II, tract. 4) et chez les autres scolastiques.

deux espèces de raisonnement : le syllogisme et l'induction. Mais, comme le raisonnement est le procédé en usage pour acquérir la science, Aristote affirme à bon droit que l'homme apprend tout ce qu'il sait à Taide de Yinductioji et du syllogisme. Nous traiterons successivement de chacune de ces deux opérations.

ARTICLE SECOND

Du syllogisme déductif

Pour traiter avec méthode du syllogisme déductif: 1° nous en examinerons la nature ; 2° nous expliquerons le fondement qui lui sert de base et les règles suivant lesquelles il doit être construit ; 3° nous en marquerons les modes et les figures ; 4" les syllogismes pouvant être catégoriques ou hypothétiques., suivant qu'ils sont composés de propositions catégoriques ou h^^pothétiques, nous les étudierons séparément ; 5° enfin nous dirons quelques mots de certaines formes particulières qui peuvent se ramener à la forme du raisonnement déductif.

127. Et d'abord, pour connaître la vraie nature du syllogisme et pour en avoir, comme on dit, une exacte notion, il nous faut examiner : i" si Ton doit se ranger au sentiment de Locke, lequel est d'avis que Tintellect forme les syllogismes en ce qu'il perçoit l'une des propositions dans l'autre, de telle sorte que le sj'llogisme serait une opération intuitive de l'intellect et nullement une opération déductive (i) ; 2° s'il est vrai, comme l'enseigne Rosmini, que le syllogisme soit une déduction inunédiate présentant une proposition contenue dans une autre, comme sa conséquence, prochaine, sans qu'il faille recourir à une proposition intermédiaire (2).

128. L'opinion de Locke est complètement absurde. Pour le prouver, il suffit d'expliquer en quoi la connaissance intuitive diffère de la déductive; or la première nous fait voir les choses l'une dans l'autre, et la seconde nous les fait connaître l'une par l'autre ; écoutons saint Thomas : « connaître une chose dans une autre, dit-il, ce n'est pas la connaître par une autre ; car lorsqu'une chose est connue dans une autre, la

(i) Essai sur l'entend, hum., liv. X, c. 1 1, § 7 et c. 17, § 2, 14 et i5. (2) Logica, lib. II, sez. 2, c. 2, g 533.

faculté qui connaît se porte vers Tune et vers Tautre d'un seul mouvement ; comme on le voit, lorsqu'une chose est connue dans une autre, par exemple dans une forme intelligible; or une telle connaissance n'est pas discursive.... Au contraire une chose est dite connue par une autre, lorsque le mouvement de rintellect vers Tune et Tautre chose n'est pas un mouvement unique, mais que l'intellect se porte d'abord vers l'une et de celle-là vers l'autre. Telle est la connaissance discursive qu'on trouve dans les démonstrations (i) ». On voit par là, que si la connaissance produite par le syllogisme était intuitive et non déductive, l'intellect percevrait, par un seul acte, la conclusion dans les prémisses. Or c'est là une erreur, car l'intellect connaît la conclusion tirée des prémisses au moyen d'un acte différent de celui par lequel il connaît les prémisses ; en effet l'intellect examine d'abord dans les prémisses si les extrêmes conviennent avec le moyen terme ; c'est par suite de cet examen qu'il connaît la relation qui existe entre les extrêmes. Donc la connaissance que le syllogisme produit est déductive et non intuitive. Par conséqnent le syllogisme, d'après le même saint Docteur, peut se définir « le mouvement de l'intellect passant d'une chose à une autre (2). »

J29. L'opinion de Rosmini est pareillement erronée ; elle renferme, en effet, une idée contradictoire, car telle est la notion d'une déduction immédiate^ en vertu de laquelle l'intellect déduirait une proposition d'une seconde sans le secours d'une proposition intermédiaire. De fait il ne suffit pas qu'une proposition soit contenue dans une autre, pour que l'intellet l'en déduise ; il faut de plus que l'intellect connaisse qu'elle y est contenue. Or c'est la proposition intermédiaire qui déclare que la conclusion est contenue dans la première proposition. Par conséquent la nature même de la connaissance déductive demande que la proposition déduite, ou la conclusion, soit précédée de deux propositions dont l'une contienne la conclusion et dont l'autre déclare qu'elle y est contenue. saint Thomas donne cet exemple : « si quelqu'un, dit-il, fait ce raisonnement : Tout triangle a trois angles^ lesquels sont égaux à deux dt^oits ; la connaissance de la première propo-

(i) Qq. dispp., De Ver., q. VIII, a. i5 c. (2) Contr. Gent., lib. I, c. 5j, n. 6.

lOO LOGIQUE

sition ne donnepas la connaissance de la seconde; mais lorsquMI ajoute : cette figure est en effet inscriptible dans un segment de cercle^ on a aussitôt la raison pour laquelle les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits (i) ». De plus, la connaissance déductive est celle qui s'acquiert au moyen d'une autre connaissance, tandis que la connaissance immédiate nous fait connaître une chose en elle-même. Or ces deux modes de connaissance répugnent l'un à l'autre. Donc la connaissance déductive immédiate renferme contradiction. On voit par toutes ces raisons que la connaissance propre du S341ogisme est déductive et que la connaissance déductive ne peut s'acquérir que par son mo^^en.

i3o. La nature du s3dlogisme une fois connue, nous allons passer à Texamen du fondement sur lequel il s'appuie. Déjà nous avons vu qu'il devait exister un principe duquel dépendît la vérité de Targumentation en général, et nous avons montré quel était ce principe (2). Mais, comme le syllogisme et l'induction sont deux espèces diverses d'argumentation, il est nécessaire qu'ils aient, outre le principe qui leur est commun, un principe propre d'oiî naisse la vérité de la forme particulière à chacun deux. Les scolastiques, après Aristote (3), ont formulé en ces termes le principe du syllogisme : Dictum.de omni et de nullo, dont voici le sens : Tout ce qui peut se dire imiversellement d'une chose peut être affirmé de tout ce que cette chose renferme ^tt^ Tout ce qui peut être nié universellement d'une chose peut l'être aussi de tout ce qu'elle contient. Il est facile de justifier ce principe. En effet, le syllogisme est cette forme d'argumentation qui va du tout à la partie, ou du général au particulier ; ainsi, dans sa conclusion, l'attribut est joint au sujet, ou séparé de lui, parce qu'on a reconnu dans les prémisses qu'il avait de la convenance ou de la répugnance pour le genre dont il dépend comme espèce, ou pour l'espèce dont il dépend comme individu. Par exemple : s'il

(i) In lib. I Post., lect. II. Les trois arcs correspondant aux trois angles de tout triangle inscrit dans un segment de cercle, embrassent le cercle entier, c'est-à-dire quatre angles droits. Or tout angle appuyé sur la circonférence a pour mesure la moitié de l'arc compris entre ses côtés ; donc les trois angles du triangle inscrit sont égaux à deux angles droits : on sait d'ailleurs que tout triangle est inscriptible dans un segment de cercle. [Note du traducteur).

(2) pag. 94.

(3) Atial. Prior., lib. I,c. i.

appartient à tout métal d'être ductile, la ductilité appartient nécessairement à Tor qui est un métal, et s'il répugne à toute bête d'être raisonnable, cela répugne évidemment au cheval qui est une espèce de bête.

i3i. Lichtenfels soutient que le principe, Dictiun de omni et de nulîo^ n'est pas le fondement propre du syllogisme, mais celui de l'induction, parce que dans l'induction on énonce ou Ton nie quelque chose d'un sujet pris universellement (i). C'est une erreur -, car, l'induction ne procédant pas du tout aux parties, mais des parties au tout, son principe ne peut être celui que nous venons d'expliquer, lequel signifie : Ce qui convient au tout convient à chacune de ses parties z\. ce qui 7'épugne au tout ixpugne aux parties. La raison dont Lichtenfels appuie son opinion ne saurait nous embarrasser ; car l'auteur confond la conclusion de l'induction avec le fondement sur lequel la vérité de la conclusion repose. En effet, dans la conclusion de l'induction, quelque chose est réellement affirmé ou nié d'un sujet pris universellement ; mais cette conclusion est valable, parce que Ton a reconnu dans les prémisses que l'attribut convenait ou répugnait à toutes les parties du sujet. Par conséquent le principe duquel la vérité de l'induction dépend, ce n'est point Taxiome : Ce qui coîivient ou f^épugne au tout^ convient ou répugne pareillement aux pai^ties ; son véritable principe est l'inverse de celui-là, le voici : Ce qui convient ou répugne à toutes les choses comprises dans la notion du sujets convient ou répugne également à tout le sujets c'est-à-dire au sujet pris universellement.

i32. Maintenant que nous connaissons le principe fondamental du syllogisme, nous allons exposer les règles qu'il faut observer pour lui donner sa forme légitime, et qui pourront nous servir à juger de leur bonne ou mauvaise construction. Les scolastiques réduisirent ces règles aux huit suivantes, qu'ils ont renfermées dans un nombre égal de vers hexamètres.

r* règle: Terminus est o triplex, médius^ maj orque, jninorque.

Cette règle défend de faire entrer plus de trois termes' dans, la structure d'un syllogisme. En effet, s'il y avait quatre

(i) Corso di Filos., trad. Nova, p. I, c. i, g 24, p. 46, Milano 1843.

termes, les deux extrêmes, qui sont le sujet et Tattribut de la conclusion, ne seraient pas comparés dans la majeure et la mineure avec un même troisième terme. Or,si les deux extrêmes ne sont point comparés avec le troisième terme, il est impossible de tirer aucune conclusion, comme nous Pavons expliqué plus haut. Donc il ne faut pas plus de trois termes dans un syllogisme (i).

2* règle: Latins hiinc quam prœmissœ condusio non vidt,

La seconde règle défend de donner plus d'extension à un terme dans la conclusion que dans les prémisses. Car, si Ton trouve dans la conclusion ce qui n'existe pas dans les prémisses, la connexion indispensable entre l'antécédent du syllogisme et son conséquent fait défaut. Ajoutons que le terme qui est pris tantôt avec plus, tantôt avec moins d'extension n'est point un terme unique, mais un terme qui équivaut à deux ; d'où il résulte qu'il y aurait quatre termes dans un syllogisme, si l'un des extrêmes avait une extension plus grande dans la conclusion que dans les prémisses (2).

V RÈGLE : Aut semel aiit iteriim médius gener-aliter esto.

Cette règle exige que le moyen terme soit pris universellement dans la majeure et dans la mineure, ou du moins dans l'une des deux. Car, si le terme moyen est pris partiellement dans l'une et l'autre prémisse, il n'est plus un terme unique, puisqu'il équivaut à deux termes ; il y a par conséquent plus de trois termes dans le syllogisme (3),

4* RÈGLE : Neqtiaquam médium captât condusio f as est.

D'après cette règle, le terme moyen ne doit jamais figurer dans la conclusion. En effet, la convenance de l'attribut et

(i) Observons que le quatrième terme se glisse quelquefois d'une manière occulte dans le syllogisme ; par exemple, lorsque le terme moyen est pris d'une façon équivoque dans les prémisses. Tel est ce syllogisme, qu'on lit dans Sénèque : Mus est syllaba ; syllaba aiitem casemn non rodit ; ergo mus caseum non rodit; Epist. XLVIII, 0pp., t. III, p. 299, éd. Lemaire.

(2) Voici un syllogisme de ce genre ; un philosophe de l'école de Platon l'adressa un jour, d'après Aulu-Gelle, à Diogène : Quod ego sum, id tu non es ; homo autem ego sum; homo igitur tu non es. Vid.Gell.,A^ocfe5 Atticce, lib. XVII, c. 14.

(3) Par exemple, dans ce syllogisme : Aliquod animal ratione pollet ; equus est aliquod animal ; ergo equus ratione pollet, il y a quatre termes ; car le mot animal signifie dans la majeure un animal particulier qui est l'horftme, et dans la mineure un autre animal particulier qui est la brute. Le moyen terme équivaut par conséquent à deux termes.

FORMELLE Io3

du sujet de la conclusion avec le moyen terme, ou la répugnance de Tun des deux avec lui, étant la cause pour laquelle le sujet et Tattribut conviennent ou répugnent entre eux, la comparaison de l'attribut et du sujet de la conclusion avec le moyen terme doit précéder la conclusion, comme la cause précède Teffet (i),

5^ RÈGLE : Utraque si prœmissa neget iiijiil inde sequetur.

Il est défendu par cette règle de tirer aucune conclusion de deux propositions négatives. Car, si la majeure et la mineure sont également négatives, c'est une preuve que ni Tun ni Tautre extrême ne convient avec le terme moyen; or, dans cette occurence, comme nous Tavons dit plus haut (2), on ne peut rien conclure sur la convenance ou la répugnance des deux extrêmes (3).

6® règle: Ambœ affirmantes nequeunt generare 7iegante7n.

Le sens de cette régie, c'est que la conclusion doit être affirmative si les deux prémisses sont affirmatives. Car, si la majeure et la mineure sont affirmatives, cela vient de ce que Pattribut et le sujet conviennent avec le moyen terme. Or, dans cette h^-pothèse, la conclusion ne peut qu'être affirmative, d'après le principe expliqué ci-dessus : deux choses qui ont un rapport de convenance avec une troisième conviennent nécessairement entre elles. Par conséquent deux propositions affirmatives ne peuvent engendrer une conclusion négative.

7* RÈGLE : Pejorem seqùitur semper conclusio partejji.

D'après cette règle, la conclusion doit être négative si l'une des prémisses est négative, et particulière si Tune des prémisses est particulière. Le motif de cette règle le voici : la majeure et la mineure étant la double cause de la conclusion, les extrêmes ne peuvent s'unir entre eux dans la conclusion que de la manière dont ils sont unis avec le terme moyen dans les prémisses ; c'est pourquoi, si dans la majeure

(i) Ce syllogisme pèche contre cette règle : Petrus est philosophas ; sed Petrus est parviis ; ergo Petrus est parvus philosophus.

(2) Pag. 94.

(3) Ainsi on raisonnerait mal si l'on disait : Homo non est œtenius ,• animal non est ceternum ; ergo homo non est animal.

OU dans la mineure ils s'unissent particulièrement ou négativement avec le moyen terme, ils ne peuvent dans la conclusion s'unir universellement ou affirmativement entre eux.

8* RÈGLE : Nihil sequitur gemiiiis ex particularibus iinquam.

Cette règle veut que la majeure au moins soit universelle, parce qu'on ne peut rien conclure de deux prémisses particulières. En effet, si les deux prémisses particulières sont Tune et l'autre affirmatives, il y a quatre ter^Ties dans le syllogisme ; parce que, les deux termes de toute proposition particulière affirmative étant particuliers (i), le moyen terme sera "pris particulièrement et dans la majeure et dans la mineure ; il équivaut par conséquent à deux termes. Si au contraire l'une des prémisses particulières est affirmative et Tautre négative, la conclusion est plus étendue que les prémisses. En effet, dans cette hypothèse, la conclusion étant négative d'après la septième règle, il doit y avoir deux termes universels dans les prémisses, savoir le moA'^en terme qui doit être universel au moins dans l'une des deux et le grand terme qui est universel comme attribut d'une conclusion négative. Mais, les deux particulières étant l'une affirmative et l'autre négative, il ne peut s'y rencontrer qu'un seul terme universel, savoir l'attribut de la proposition négative. Par conséquent, dans cette seconde hypothèse, la conclusion serait plus étendue que les prémisses, contrairement à ce que prescrit la seconde règle (2).

i33. Quelques logiciens modernes rejettent ces huit règles comme inutiles et d'une difficile application, et croient qu'elles pourraient toutes se ramener à cette règle unique et très-simple : Il faut que l'une des prémisses contienne la conclusion et que Vautre déclaj^e qu'elle y est contefiue ; règle qu'ils attribuent, les uns à Euler (3), les autres au P. Buffier (4).

(i) Cf. pag 73 et 76.

(2) Les propositions singulières ne sont point soumises à cette règle, parce que, leur sujet étant pris suivant toute son extension, il est à bon droit considéré comme universel. Ce raisonnement ne pèche point par conséquent contre cette règle : Cicero fuit eloqiientissimus ; sed Cicero fuit Arpinas ; igitur quidam Arpinas fuit eloqucntissimus.

(3) Lettres à une princesse d' Allemagne, non-v. éd., Paris 1818; Log., t. I, p. 420-494.

(4) Le P. Buffier se vante d'avoir ramené toutes les règles du syllogisme à

FORMELLE Io5

134. Nous remarquons d'abord, avec Leibnitz, que cette règle n'est autre que la loi même du contenant et du contenu^ tirée des livres d'Aristotc et admise depuis très-longtemps dans l'école ([). Ensuite nous accordons volontiers que « toute la doctrine du syllogisme, pour nous servir des paroles de Leibnitz, peut être démontrée par la règle du contestant et du contenu (2), » parce qu'elle est le fondement sur lequel repose la vérité du s^dlogisme et qu'elle n'est qu'une formule particulière du principe dictiim de omni et de nidlo^ dont nous avons précédemment parlé. Car, puisque dans le syllogisme on énonce d'une espèce ou de quelques individus ce qui se rencontre dans tout le genre ou dans toute l'espèce, il est évident que les prémisses doivent être construites de manière que l'une d'elles contienne la conclusion et que l'autre déclare qu'elle y est contenue (3). Mais nous prétendons que les huit règles que nous ont transmises les scolastiques sont très-utiles pour manifester la vérité du syllogisme ; car, si la règle du contenant et du contenu indique d'une manière générale qu'il doit exister une liaison entre la conclusion et les prémisses, nous connaissons à l'aide des huit règles ce qu'il faut observer et ce qu'il faut éviter pour établir entre la conclusion et les prémisses la connexion sans laquelle il n'y a point de S3dlogisme (4).

i35. Après avoir expliqué les règles du syllogism.e, nous devons dire quelques mots de ses diverses ^"^z/re^ et de ses divers modes. Il est évident que les trois termes et les trois propositions, dont nous avons reconnu la nécessité, ne peuvent former un syllogisme, si on ne leur donne un arran-

une seule ainsi conçue : le terme majeur contient le moyen terme, et le moyen terme contient le petit terme ; voir Principes du raisonnement, Lettre VI, g 68-69, dans l'ouvr. Cours de science sur des principes nouveaux, p. 766, Paris 1732.

(i) N. E., lib. IV, c. 7, l 8.

(2) Ibid.

(3) Leibnitz observe justement {ibid.) que cette règle trouve son application même dans les syllogismes dont la conclusion et la majeure ont la même étendue, car il arrive parfois que le contenant et le contenu sont égaux, comme cela se voit dans les propositions réciproques. Les logiciens qui ont expliqué cette règle observent encore que, dans les syllogismes affirmatifs, la majeure est ordinairement la proposition contenante et que, dans les syllogismes négatifs, la prémisse négative est toujours la contenante, parce que, la conclusion étant négative, la prémisse négative seule peut la contenir,

(4) Ibid., c. 17.

gement convenable. Or la disposition du moyen par rapport aux extrêmes s'appelle figure du syllogisme et la disposition de la majeure et de la mineure dans la même figure, dVprès leur quantité et leur qualité, en constitue le mode.

i36. Aristote énumère trois figures syllogistiques, parce que le mo3^en terme peut s'unir de trois différentes manières avec les extrêmes. La première figure est celle où le moyen terme est sujet dans la majeure et attribut dans la mineure, comme dans cet exemple : Le mal doit être évité ; mais le vice est un mal ; donc le vice doit être évité. Dans la seconde figure, le terme moyen tient la place de Tattribut dans la majeure et dans la mineure ; exemple : Aucun oiseau 71 est quadrupède ; or tout cheiml est quadrupède ; donc aucun cheval n'est oiseau. Enfin la troisième figure est celle où, le moyen remplit la fonction de sujet, soit dans la majeure, soit dans la mineure ; par exemple : Tout oiseau est bipède; or tout oiseau est animal ; donc quelque animal est bipède.

i3j. Le mode, nous Pavons dit, consiste dans la disposition des prémisses d'après leur quantité et leur qualité ; c'est pourquoi, il doit y avoir autant de modes, dans chaque figure, qu'il y a de manières diverses de varier la quantité et la qualité dans les prémisses d'un syllogisme. Or les différentes manières de varier, dans les prémisses, la quantité et la qualité sont au nombre de seize; car les propositions considérées par rapport à leur quantité et à leur qualité, étant au nombre de quatre, Vuniverselle affirmative^ V universelle négative^ la particulière affirmative et la particulière négative^ le syllogisme peut varier dans chaque figure de quatre manières différentes pour chacune de ces quatres propositions. Les modes de chaque figure sont par conséquent au nombre de seize. Les seize modes multipliés par les trois figures en donnent quarante-huit. Mais les logiciens ont observé qu'il y en avait seulement dix-neuf de vrais et d'utiles, parce qu'ils sont conformes aux règles du syllogisme ; tous les autres sont faux et inutiles, parce qu'ils pèchent contre quelqu'une de ces mêmes règles: neuf appartiennent à la première figure, quatre à la seconde et six à la troisième.

i38. Aux trois figures précédentes, quelques logiciens en ajoutent une quatrième qu'ils nomment galénique^ parce que

Galien en est ordinairement regardé comme Fauteur (i). Dans cette figure, à Tinverse de ce qui a lui dans la première, le moyen terme est attribut dans la majeure et sujet dans la mineure. Ceux qui admettent cette quatrième figure, lui assignent cinq modes légitimes et la distinguent de la première en ce que ses termes sont intervertis dans la conclusion. Par exemple, ce syllogisme est de la première : Tout animal est doué de sejîsibilîté ; 01" tout homme est animal ; donc tout homme est doué de sensibilité ; celui-ci au contraire est de la quatrième : Tout homme est animal ; tout animal est doué de sensibilité ; donc quelque être doué de sensibilité est homme. iSg. Mais Aristote a eu raison de passer sous silence cette figure ; car la seule différence qu'il y ait entre cette figure et la première, c'est que la proposition qui occupait le premier rang dans celle-ci, occupe le second rang dans celle-là et réciproquement. Or cette transposition des prémisses, n'est pas suffisante pour créer une nouvelle figure (2). En effet l'essence de chaque figure consiste dans la disposition du moyen terme relativement aux extrêmes ; mais de quelque manière que les prémisses de la première figure soient transposées, le moyen conserve toujours le même rapport avec les extrêmes ; donc le changement de place des prémisses dans la première figure n'entraîne pas le changement de la figure elle-même. Les partisans de la quatrième figure disent que ce changement de place des prémisses donne naissance à une conclusion différente ; cette difficulté ne saurait nous faire changer d'avis ; car, ainsi que le remarque fort à propos Goudin, cette conclusion n'est que la conclusion de la première figure violemment bouleversée. Par conséquent la quatrième figure est moins une figure nouvelle qu'une perturbation violente de la première (3).

(i) Il est plus probable que cette quatrième figure a été imaginée par Eudème et Théophraste, disciples d'Aristote (Cf. Barthélémy Saint-Hilaire,LaZ.og-. d'Arist., Append. De la quatrième figure du syllogisme, t. 11). Ceux qui l'attribuent à Gallien s'appuient sur le seul témoignage d'Averroès (In lib . I Anal, prior., c. 8).

(2) Boëce, à l'exemple des commentateurs Grecs, rapporte les syllogismes de la quatrième figure à la première ; De syll. cat., lib. II, Op., Basileee 1770.

(3) Philos, juxta inconcussa D. Th. dogmata, Log. min., part. III, a. 3, p. 95, Bononiae 1686. Cf. Zabarella, Liber de quarta syllogismorum figura, C. G, inter Opéra Lojicce, Tarvisii 1604.

I o8 LOGIQUE

140. Les syllogismes, comme nous l'avons indiqué, se divisent en catégoriques et en hypothétiques, suivant que la forme de la première proposition est catégorique ou hypothétique. Nous avons suffisamment parlé du syllogisme catégorique^ appelé syllogisme simple par les modernes, pour que nous puissions dès maintenant aborder l'explication du syllogisme hypothétique^ auxquel les modernes ont donné le nom de syllogisme composé.

141. Le s3dlogisme hypothétique est celui dont la première proposition est hypothétique. Par exemple : 5/ l'homme existe ranimai existe; mais V homme existe ; donc V animal existe.

II est facile, d'après la nature même de la proposition hypothétique, de saisir la différence qui se trouve entre le syllogisme catégorique et le s3dlogisme hypothétique. En effet, comme dans la proposition catégorique on signifie qu'une chose appartient ou n'appartient pas à une autre, on doit, dans le syllogisme catégorique, conclure que cette chose est ou n'est pas, suivant qu'il a été reconnu, dans les prémisses, que les deux extrêmes convenaient avec un troisième terme, ou que l'un ayant avec lui un rapport de convenance l'autre en était privé. Mais, puisqu'il est dit dans la proposition hypothétique qu'une chose est, ou n'est pas, suivant qu'une autre a été, ou n'a pas été, il est évident que, dans la conclusion du syllogisme hypothétique, cette chose est affirmée ou niée, suivant que dans la mineure on constate que l'autre existe ou n'existe pas. Par exemple, cette proposition hypothétique, si Ihojnme existe Vanimal existe., une fois énoncée, il est impossible de conclure qu'il existe quelque chose qui mérite le nom d'animal, si déjà, dans la mineure, il n'est constaté que l'homme existe.

142. Il y a trois espèces de syllogismes hypothétiques : le C07îditio7inel, le conjonctif et le disjanctif\ parce que la proposition hypothétique, qui fait fonction de majeure^ peut être conditionnelle^ conjonctive ou disjonctive. Le syllogisme conditionnel est donc celui dans lequel la majeure est une ^^xoposhion co7tditio?i?ielle ; par exemple : S'il est jour la lumière luit ; or il est jour ; dofic la lumière luit. En vertu de la seule forme, on peut, dans ces sortes de syllogismes, conclure légitimement quelque chose de deux manières différentes. Car, l'antécédent de la proposition conditionnelle contenant la

raison du conséquent, il est visible qu'il faut affirmer le conséquent dans la conclusion, si dans la mineure Ton a posé Tantécédent, et que, si Ton nie le conséquent dans la mineure, il faut par là même nier l'antécédent dans la conclusion. Donnons cet exemple : Si rJio??wie existe, Vatiimal existe ; or l'homme existe ;. donc V animal existe ; ou bien, or V animal n'' existe pas ; donc l'homme ?i' existe pas. La preuve que ces deux conclusions sont légitimes, c'est que, la raison une fois posée, la chose dont elle est la raison doit suivre nécescessairement, et que, la chose dont une autre est la raison étant écartée, ce qui constitue cette raison doit également disparaître. Au contraire l'affirmation, dans la mineure, du conséquent de la proposition conditionnelle ne peut, en vertu de la forme seule, légitimer l'affirmation de l'antécédent dans la conclusion, et la négation de l'antécédent dans la mineure n'entraîne point, en vertu de la seule forme, la négation du conséquent dans la conclusion. La cause qui fait que ces façons de conclure doivent être rejetées, c'est que le conséquent de la conditionnelle peut trouver sa raison d'être ailleurs que dans la condition exprimée par l'antécédent, de telle sorte que son existence ne soit pas essentiellement liée avec lui. Voilà pourquoi il n'est pas permis de conclure de la seule existence du conséquent à l'existence de l'antécédent, et de la non-existence de l'antécédent à la négation du conséquent. D'après ces observations, les deux syllogismes suivants sont vicieux : Si l'homme existe^ V animal existe ; ot^ V animal existe; donc V homme existe ;qx S'il est philosophe, il est homme ; or il n'est pas philosophe ; donc il n'est pas homme. Toutefois, s'il est démontré que l'antécédent de la proposition conditionnelle est la raison unique du conséquent, le syllogisme conditionnel peut encore légitimement conclure de ces deux manières, non en vertu de la forme seule, mais à raison de la matière.

143. Le syllogisme conjonctif tst celui dans lequel la pre» mière proposition est conjonctive. Par exemple -.Il Ji' est pas en même temps jour et nuit; or il est jour ; donc il n'est pas nuit. Cette sorte de syllogisme ne possède, en vertu de la forme seule, qu'une manière légitime de conclure ; c'est d'affirmer, dans la mineure, une des paijties énumérées par la proposition conjonctive et de nier l'autre ou les autres dans

IIO • LOGIQUE

la conclusion; par exemple: Platon n'est pas à la fois mort et vivant ; mais il est J7îort ; donc il n'est pas vivant (i).

144. Rejeter l'un des membres de la prémisse conjonctive n'autorise pas à conserver l'autre ; car il peut se faire que rénumération des parties que présente la proposition conjonctive ne soit pas entière et partant que quelque autre chose, non comprise dans l'énumération, convienne au sujet. Par exemple la conclusion de ce syllogisme est vicieuse : Pierre 11' est pas debout et assis en même temps; or il 7iest pas debout ; donc il est assis ; car Pierre peut être couché. Cependant il peut se faire que la conclusion soit légitime même dans ce cas ; mais c'est alors à raison de la matière^ parce qu'il sera prouvé que l'énumération est complète et qu'aucune autre chose, en dehors de celles énumérées, ne peut être attribuée au sujet.

145. Enfin le syllogisme disjonctif est celui dont la première proposition est disjonctive. Par exemple : // est jour ^ ou il est 7iuit ; or il est jour, donc il ii' est pas nuit. Ce genre de syllogisme présente deux manières légitimes de conclure La nature de la proposition disjonctive exige, en effet, que l'énumération des parties soit entière et que les membres, soient opposés ; c'est pourquoi l'adoption de l'un des membres dans la mineure, autorise à rejeter l'autre ou les autres dans la conclusion, et le rejet de l'un ou de plusieurs membres permet d'adopter l'autre (2).

146. Il nous reste à expliquer quelques autres formes de raisonnements qui peuvent aussi se ramener au syllogisme. Ce sont principalement Venthyfnème^ Vépichérhne, le sorite et le dilemine.

147. On donne ordinairement le nom d'enthymème à cette forme d'argumentation dans laquelle Tune des prémisses est exprimée et l'autre omise comme suffisamment connue, par exemple : Doricus a vaincu à Ol/mpie ; donc Doricus doit être couronné ; on a omis dans ce raisonnement la pro-

(i) Il est évident que la manière de conclure reste la même quelle que soit la partie de la conjonctive que l'on affirme dans la mineure, parce que les membres étant opposés, l'adoption de l'un entraîne l'exclusion de l'autre.

(2) On peut consulter sur les syllogismes hypothétiques Thomas Stanley, Hist. Phil., p. VII, Doct. staic, part, i, c. 26-29, Lipsiae 1701, et, parmi les modernes, Mallet, Hist. de l école de Mégare, passim, Paris 1845.

FORMELLE I i I

position connue de tout le monde : les vainqueurs des jeux olympiques reçoij^ent une couronne. L'épichérème au contraire est un raisonnement dont la majeure ou la mineure, ou même l'une et l'autre, se trouve accompagnée de sa preuve. Cicéron nous en fournit un exemple dans son plaidoyer /ro Sexto Roscio : Pour encourir le soupçon de parricide^ dit-il, il faut être le plus scélérat et le plus audacieux des hommes^ car c'est un crime horrible ; or Sextus Roscius n'en est point /à, car il n'est ni audacieux^ ni débauché^ ni cupide; donc il n'est pas suspect de parricide.

148. Presque tous les logiciens modernes enseignent que renthjaiièmeetrépichérèmediffèrentdu syllogisme par le nombre de leurs parties et conséquemment à raison de leur forme seule. Mais cette opinion n'est pas admissible. En effet, pour ce qui regarde Tenthymème, comme la démonstration ne se rapporte pas au discours extérieur (i), mais à celui qui existe dans Tesprit, il est visible qu'une argumentation ne peut différer spécifiquement d'une autre parce que, dans Tune des deux, quelque proposition aura été omise. Car la proposition qui est omise existe dans l'esprit de l'argumentateur, et Tauditeur, comme le lecteur, la découvrent facilement avec un peu de réflexion : il serait impossible sans cela de rien conclure d'une seule proposition exprimée (2). Or s'il en est ainsi, nous croyons qu'il est plus exact de dire, avec Aristote, que l'enthymème, comme le syllogisme, se compose de trois propositions, mais qu'il en diffère en ce qu'il déduit la conclusion de raisons praisemblables et de certains itidices^ au lieu de la tirer des principes propres de la chose (3). Par exemple, au moyen de cette proposition vraisemblable, les pères aiment leurs enfants^ on peut construire cet enthymème : Les peines aiment leurs enfants ; or Titius est fis de Sempronius ; donc Titius est aimé de Sempi'onius. Si Ton voulait prouver au moyen de quelque indice extérieur qu'une personne est travaillée de la fièvre, on pourrait faire ce syllogisme : Celui qui est oppressé a la fièvre ; or Titius est oppressé ; donc Titius a la fièvre. Mais, comme les propo-

(i) kr\%t.y Anal, post., lib. I, c. lo.

(2)Cf. '9\ï\\o^.,Comm. ad Anal, post., fol.4^ed. Aid. ibi.^. (3) Prior. Anal., c. XXVII. Guil. Hamilton, parmi les modernes, soutient ette opinion, Fragm. Phil., Log., p. 238, 242.

sitions fondées sur des vraisemblances ou sur des indices ne sont pas absolument certaines, et qu'elles sont simplement contingentes ou probables, le syllogisme qui s'appuie sur elles ne produit qu'une connaissance probable. D'où Ton voit que Tenthymème ne diffère pas du syllogisme proprement dit à raison de lii forme ^ mais à raison'de la matière ; parce que le .syllogisme proprement dit, ou démonstratif, part de principes nécessaires et conduit conséquemment à une conclusion absolument certaine, tandis que Penthj^mème, étant . formé de propositions probables, n'aboutit qu'à une conclusion probable. On ne peut nier cependant que dans l'enthymème, comme l'observe Aristote, Tune des prémisses ne soit souvent omise (i). Seulement nous prétendons que cela ne provient point de la nature de l'enthymème, mais du caprice des rhéteurs et des dialecticiens qui trouvent souvent plus commode d'omettre l'une des prémisses ; voilà pourquoi Aristote donne encore à l'enthymème le nom de syllogisme oratoire (2).

149. L'épichérème diffère aussi, à raison de la matière^ du syllogisme proprement dit, ce qui l'a fait désigner par le même Aristote sous le nom de syllogisme dialectique (3). Car, de même que les orateurs^ dans leurs arguments, passent quelquefois sous silence une proposition qui peut être facilement sous-entendue, de même leur arrive-t-il parfois, pour accroître la force du discours, d'appuyer et d'étendre les diverses parties du raisonnement au moyen de différentes preuves ; c'est ainsi qu'ils composent l'argument que nous appelons épichérème. Or il est manifeste que les raisons ajoutées aux parties primitives de l'argument ne sont pas des membres nouveaux du même argument ; il est impossible, en effet, qu'un argument quelconque soit composé de plus de trois propositions ; ce sont par conséquent de nouveaux arguments et l'épichérème n'est point un raisonnement unique, mais un ensemble d'arguments disposés pour une même attaque (4).

i5o. Le ^or/Ve est une réunion de propositions dans laquelle

(i) Rhetoric.,\\b, I, c. 2.

(2) Ibid.

(3) To/j/c, lib. VIII, c. II.

(4) Cf. Fracciolati, Acroases, I et IX, et Hamilton, Op. cit., ibid.

FORMELLE I l3

Tattribut de la première devient le sujet de la seconde, Pattribut de la seconde, le sujet de la troisième, ainsi de suite, jusqu'à ce que, dans la conclusion, Tattribut de la dernière proposition s'unisse au sujet de la première. Exemple : Tout coiys existe dans V espace ; ce qui existe dans un espace, peut exister dans une autre espace ; ce qui peut exister dans un autre espace^ peut changer d'espace; ce qui peut changer d'espace est mobile ; donc tout corps est mobile (i). Voici le fondement que le philosophe de Stagyre donne, dans ses catégories, à cette sorte d'argumentation : lorsqu'une chose est attribuée à une autre comme à son sujet, tout ce qui peut être affirmé de cet attribut peut également se dire du sujet (2). Ainsi, dans l'exemple cité,commeil appartient au corps d'être dans l'espace, tout ce qui convient à ce qui est dans Tespace convient pareillement au corps ; mais comme il appartient à tout ce qui est dans l'espace de pouvoir changer d'espace et partant d'être mobile, la mobilité doit également convenir au corps.

1 5 1 . Il est visible que le sorite n'est qu'une suite graduée de syllogismes. Il comprend en effet autant de syllogismes qu'il y a de moyens termes employés; or le nombre des moyens égale celui des propositions, en ne comptant ni la première ni la dernière ; car, si l'on réduit le sorite en syllogismes, la première proposition remplit le rôle de mineure et possède partant le même terme moyen que la seconde; la dernière, qui forme la conclusion, ne doit point avoir de moyen terme. Par conséquent le sorite, que nous avons cité comme exemple, ayant cinq propositions doit former

(1) Il ne faut pas confondre ce sorite avec le sorite vicieux appelé chrysippien du nom de Chrysippe son inventeur. Car ce dernier sorite est un genre de sophisme dans lequel, au moyen de légères additions ou de quelques légers retranchements à ce qui était évidemment vrai, l'argumentateur est conduit à une affirmation évidemment fausse. Les stoïciens donnaient cet exemple : « Deux est un petit nombre, trois également ; il en est de même de quatre et ainsi de suite jusqu'à dix. Or, si deux est un petit nombre, dix est aussi un petit nombre» (Laert., lib. VII, segm. 82). La raison de ce nom se comprend par là-même. Car le sorite est ainsi nommé du mot grec a-up'li, accumulation, parce qu'on ajoute toujours une raison nouvelle à la précédente comme le grain s'ajoute au grain pour former le tas de froment (Cicer., De Divinat., lib. II, c. 4). On peut voir, dans Horace, un exemple très-connu de ce genre de sophisme {Epist., lib. Il, Epist. I), où il se moque de certains de ces contemporains qui jugeaient de la valeur des poètes non d'après leur mérite, mais d'après leur ancienneté.

(2) Cf. p. 72 et 73. Vid. B. Alb. M., De Pr.vdic., tract IV, c. ô.

trois syllogismes ; les voici : i" Ce qui existe dafis im espace peut existe?' dans un autre ; fnais tout corps existe dans un espace; donc tout corps peut exister dans un autre espace ; 2" Ce qui peut exister dans un autre espace peut changer d'espace ; mais tout corps peut exister dans un autre espace ; donc tout corps peut changer d'espace; 3" Ce qui peut changer d'espace est mobile; mais tout corps peut changer d'espace; donc tout corps est mobile [i).

i52. Pour que le sorite donne une conclusion légitime, il faut veiller à ce qu'il ne s'y glisse pas quelque proposition fausse ou ambiguë, car elle suffirait à rompre Tenchaînement des propositions, et la gradation qui doit amener la conclusion ne serait pas gardée. C'est pour ce motif que Cotta, dans

(i) Nous devons mentionner en cet endroit l'opinion du comte de Tracy ; ce philosophe, s'appuyant sur ce que, dans tout jugement vrai, la notion de l'attribut est liée à la notion du sujet, soutient que l'argumentation n'est autre chose qu'une suite d'idées dont la seconde se tire de la première, la troisième de la seconde, ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on soit arrivé à la dernière ; de même qu'un télescope, qui est formé d'un certain nombre de tubes enchâssés les uns dans les autres, porte d'autant plus loin que l'on emploie un plus grand nombre de tubes. Ainsi, sans recourir à un autre exemple, de l'idée de corps nous déduisons l'idée d'être dans l'espace ; de cette idée nous déduisons celle de pouvoir être dans un autre espace ; de cette dernière, nous déduisons l'idée de pouvoir changer d'espace, ainsi de suite. Or Tracy conclut de là que toute argumentation est une série de propositions dans laquelle l'attribut de l'antécédent devient le sujet du conséquent, et par suite que le sorite est la forme primitive et naturelle du raisonnement, à laquelle toutes les autres peuvent être ramenées {Idéologie, part. III, Logique, t. I, c. i). Tracy emprunte cette théorie, comme beaucoup d'autres d'ailleurs, à la logique du P. Buffier ; celui-ci prétend en effet que la vraie forme de l'argumentation, celle qui est véritablement utile, consiste dans une suite de termes et de propositions enchaînés les uns aux autres, et que, si la forme syllogistique peut être utilement employée dans les écoles, comme plus appropriée à la faible intelligence des jeunes gens, au sortir de là elle est, pour l'ordinaire, non-seulement vaine et futile, mais encore ridicule et impraticable [Second. Logiq., art. 3, g 122-126, 129-132). Il est facile de s'apercevoir que ni le P. Buffier, ni le comte de Tracy n'ont pénétré la véritable nature du raisonnement. En effet, lorsque, voulant composer un sorite, nous attribuons au sujet des qualités nouvelles que nous percevons dans la notion développée de l'attribut, il est certain que nous ne les attribuons pas au sujet parce que nous les découvrons dans le sujet, mais parce que nous percevons qu'elles conviennent à l'attribut et que l'attribut convient lui-même au sujet. Par exemple, nous attribuons au corps le pouvoir d'être dans un autre espace, le pouvoir de changer d'espace, la mobilité, parce que nous percevons que toutes ces choses appartiennent à l'attribut de la première proposition, être dans l'espace, et que cet attribut convient au sujet de la même proposition, à savoir au corps. Mais toutes les fois que nous joignons ■un attribut avec un sujet, parce que nous avons découvert que l'un et l'autre conviennent avec un troisième terme, nous formons un syllogisme. Par conséquent le sorite se compose nécessairement de syllogismes et peut être réduit en syllogismes, mais non vice versa. Voir Degérando, Des signes etc., part. II, c- I> t- IV, p. 6 et suiv.

FORMELLE Il5

Cicéron, blâme fort justement le sorite dont se servait Velléiûs pour établir que les dieux ont la figure humaine. « Puisqu'il est certain, disait celui-ci,, que les dieux sont heureux, que personne ne peut être heureux sans la vertu, que la vertu suppose la raison, et que la raison ne se trouve nulle part que sous la figure humaine, il faut convenir que les dieux doivent avoir la figure humaine » (i). Voici de quelle manière Gotta dévoile le vice de cette argumentation : « Vous dites que les dieux sont heureux ; nous sommes du même avis. Vous dites encore : on ne peut être heureux sans la vertu ; nous Tadmettons aussi et très-volontiers. Vous affirmez que la vertu ne peut exister sans la raison ; nous convenons que Ton doit aussi accorder ce point. Mais vous ajoutez que la raison n'existe que sous la figure humaine. Cro3'-ez-vous trouver quelqu'un qui admette cela ? Si vous le pensiez, qu'était-il nécessaire d'y arriver par degrés ? Ne pouviez-vous pas l'affirmer légitimement ? Que signifie cette marche graduelle ? car je vois que vous procédez graduellement : du bonheur à la vertu, de la vertu à la raison. Mais comment passez-vous de la raison à la figure humaine ? Ce n^est plus là descendre par degrés , c'est brusquer la solution (2). y>

i53. Enfin le dilemme est une sorte d'argumentation dont l'antécédent est une proposition disjonctive telle qu'on en peut toujours tirer une conclusion défavorable à son adversaire, quelque parti qu'il adopte (3). Phocion repoussa les offres des députés de Philippe, qui l'engageaient à recevoir leurs dons du moins dans l'intérêt de ses enfants, au moyen d'un argument de ce genre : « Mes enfants, leur dit-il, me ressembleront ou ils ne me ressembleront pas ; s'ils me ressemblent, ce modeste champ, qui m'a permis de m'élever à cette haute dignité, suffit à leur entretien ; s'ils ne doivent pas me ressembler, je ne veux pas que leur dissipation soit entretenue et fomentée à mes dépens (4). »

(i) De nat. deor., lib. I, c. 18.

{2)Ibid.,c.32.

(3) Le mot dilemme vient de Ji\ et de xtty.Cxire^ parce que ce raisonnement saisit l'adversaire de part et d'autre ; c'est pour cela que Cicéron l'appelle {Dispp. TusculL, V, c. i 5) un genre d'argument cornu, cornutum disserendi genus.

(4) Plutar., in Phocione. Il y a des logiciens qui pensent que le dilem-

Il6 LOGIQUE

154. Voici les règles du dilemme : il faut d'abord que rénumération des parties soit complète, de peur que l'adversaire n'échappe en niant Tantécédent. Par exemple, Cicéron essaie inutilement de prouver que la mort n'est pas à craindre, au moyen de ce dilemme : ou Tâme périt avec le corps, ou elle est parfaitement heureuse après la mort (i) ; car il omet une troisième hypothèse, c'est que l'âme peut, après la mort, être éternellement malheureuse. Il faut, en second lieu, que la conclusion tirée de chaque membre du dilemme s'en déduise nécessairement ; le dilemme de Cicéron pèche également de ce côté ; car, dans Thypothèse que Pâme périt avec le corps, la mort est à redouter, soit parce qu'elle est en elle-même un mal, soit parce qu'elle peut être accompagnée de souffrances très-douloureuses. Enfin le dilemme doit être construit de telle sorte que l'adversaire ne puisse le retourner contre son auteur ; si cette condition manque, il forme le sophisme appelé antistrophe par les Grecs, et réciproque par les Latins. Un exemple très-connu d'un sophisme de ce genre, c'est le dilemme de Protagoras contre Evathlus, son disciple, auquel il avait enseigné la rhétorique, à condition qu' Evathlus lui payerait la seconde partie du prix convenu après avoir gagné sa première cause. Mais, comme Evathlus, pour n'être pas forcé de payer, refusait les causes qu'on lui offrait à plaider, son maître l'attaqua en justice et l'interpella en ces termes : « Apprends, jeune insensé, que tu vas être contraint de me satisfaire, soit que les juges prononcent contre toi, soit qu'ils prononcent en ta faveur. Car, si la sentence est contre toi, tu dois me payer en vertu du jugement, puisque j'aurai triomphé ; si le jugement t'est favorable, tu dois encore me paj^er d'après notre convention, puisque tu auras gagné ta première cause. » Evathlus répliqua par un argument tout semblable: « Apprenez, maître très-sage, que je ne serai nullement contraint de vous payer, soit que les juges prononcent contre moi, soit qu'ils prononcent en ma faveur ; car, si les juges sont favorables à ma cause , je ne vous dois rien en

me est une seule et même chose avec le syllogisme disjonctif. Ils sont dans l'erreur; car le dilemme diffère du syllogisme disjonctif en ce que.dans ce dernier, l'un des membres est nécessairement pris et l'autre rejeté; dans le dilemme, au contraire, on déduit du tout la même conclusion que des parties, prises chacune à part.

{i) De Senectute, c. 19.

vertu de la sentence ; si les juges prononcent au contraire contre moi, je ne vous devrai rien, en vertu de notre convention, puisque j'aurai perdu ma cause. » Aulu-Gelle ajoute : « Les juges persuadés que la question était douteuse et inextricable, s'abstinrent de prononcer, dans la crainte que la sentence interprétée en sens inverse ne se détruisît elle-même » (i).

ARTICLE TROISIEME

De r induction ou du sjllogisine indue t if

i55. L'induction, comme nous l'avons précédemment indiqué, est un raisonnement qui diffère spécifiquement du syllogisme (2). Pour que la raison de cette différence paraisse davantage et que la nature de l'induction soit mieux connue, nous allons placer sous les j^eux du lecteur la structure de Tune et de l'autre forme de raisonnement.

Le s3'llogisme, comme nous le disions ci-dessus, descend du général au particulier, c'est-à-dire déduit une chose d'une autre dans laquelle elle se trouve contenue. De là ces deux conséquences : premièrement,dans le syllogisme, le petit terme, ou le sujet de la conclusion, exprime quelque espèce ou quelque individu ; au contraire le moyen terme, à l'aide duquel on connaît si le grand terme, ou l'attribut de la conclusion, convient ou ne convient pas à ce sujet, est un genre sous lequel l'espèce est comprise, ou une espèce à laquelle l'individu appartient; secondement, les termes du syllogisme doivent être disposés de manière que le moyen terme soit comparé dans la majeure avec l'attribut de la conclusion, ou de la question proposée, et que la mineure fasse connaître que le sujet de cette même conclusion est compris dans l'extension du terme moj'^en. Ainsi,pour résoudre à l'aide d'un s^^llogisme cette question : V homme possède-t-il la sensibilité ? on prend comme moyen terme la notion à.' animal, à laquelle la notion âC homme se rapporte comme à son genre. On établit dans la majeure que l'attribut. Joui?' de la sensibilité, convient à Vaiiimal et dans la mineure que le sujet homme se trouve coriipris dans le genre animal ; d'où l'on infère, dans la conclusion, que

(i) Op. cit., lib. V, c. 10.

(2) Cf. pag. 96 et 97.

la notion^ homme^ convient avec Vidée Jouir de la sensibilité. Voici la forme que revêt le syllogisme: L'animal possède la sensibilité; or V homme est un animal ; donc V homme possède la sensibilité.

1 56. L'induction au contraire remonte du particulier au général; elle énonce du tout dans le conséquent ce que dans Tantécédent l'on a constaté devoir convenir à chacune des parties. D'où il arrive que, dans Tinduction, le petit terme ou le sujet de la conclusion exprime un certain tout, et que le terme moyen consiste dans les diverses parties qui constituent ce tout. Ensuite, les termes sont disposés de telle sorte que, dans la majeure, Tattribut de la question proposée s'unit aux parties singulières qui remplissent le rôle de moyen terme,et la mineure établit que ces mêmes parties forment le sujet de la question, c'est-à-dire le tout résultant de la réunion de ces parties ; d'où l'on déduit dans la conclusion que l'attribut convient avec le sujet, ou avec le tout. Par exemple, cette question, tout animal est-il doué de sensibilité., se résout de cette manière au moyen de l'induction : on prend comme terme mo^^en les différents animaux qui constituent le genre animal., ou le sujet ; ensuite on constate dans la majeure que chaque animal possède un rapport de convenance avec l'attribut être doué de sensibilité., et Ton établit dans la mineure que les animaux singuliers réunis forment le tout., c'est-à-dire le genre animal ; ce qui permet de joindre dans la conclusion l'expression tout aiiimal avec cette autre : être doué de sensibilité. Voici la forme que revêtira l'induction : L'homme., le lion., le chien., le bœuf et les autres animaux sont doués de sensibilité ; or V homme., le lion, le chien., le bœuf et les autres animaux composent le genre animal ; donc tout animal est doué de sensibilité.

167. On voit par cet exposé vjue l'induction, comme le syllogisme, comprend trois termes et trois propositions, dans lesquelles les mêmes termes sont comparés entre eux ; mais l'induction diffère du syllogisme par la différente disposition de ses termes et de ses propositions ; car ces deux genres d'argumentations, comme s'expriment les Pères du collège d' Alcala, '( affectant des dispositions essentiellement diverses, diffèrent par conséquent d'espèce (i). » En effet, pour ce qui regarde les

(i) Dispp. in Arist. Dialccticam, lib. III, c. i, Ludguni 1637.

FORMELLE I IQ

termes, le plus grand, doué de sensibilité, appartient en commun à r induction et au syllogisme ; mais celui qui remplit la fonction de moyen terme dans Tinduction, cà savoir l'homme, le lion, le chien, etc., remplit dans le syllogisme le rôle de petit terme, au contraire, tout atiimal, qui est le petit terme dans Tinduction forme le terme moyen dans le syllogisme. Cest pourquoi les termes de Finduction, comme r explique Aristote, sont disposés de telle sorte, relativement aux termes du syllogisme, que le grand terme y est énoncé de ce qui forme le terme moyen dans le syllogisme, par ce qui, dans le même syllogisme, se trouve former le petit terme (i). En outre, dans le syllogisme, le moyen terme, tout en présentant la raison pour laquelle les extrêmes s'unissent dans la conclusion, s'en distingue d'une façon très-claire. Mais, dans rinduction, le moyen terme contient la raison pour laquelle Tattribut se joint avec le sujet dans la conclusion et constitue en même temps une seule et même chose avec le sujet, parce que les parties qui, dans les prémisses, jouent le rôle de moyen terme sont une seule et même chose avec le tout qu'elles composent et qui se trouve sujet dans la conclusion. C'est ce qui fait dire à Aristote que l'induction s'emploie dans les choses « qui n'ont pas de terme moyen » et partant qu'elle forme un espèce de syllogisme « n'ayant qu'une première et immédiate proposition (2). »

(i) Anal. Prior., Hb. II, c. 23, éd. Valtz. Cf. Alb. M., Prior. A>ial.,\\h. II, tract. VII, c. 4.

(2j Op. cit., ibid. Pour enlever toute équivoque, notons que le tout et les parties qui le forment, considérés objectivement, ne se distinguent pas véritablement entre eux; mais, si l'on considère les concepts par lesquels l'intellect conçoit les parties et le tout qu'elles forment, ils ditTèrent entre eux, parce qu'on peut concevoir les parties séparément du tout. Or, dans tout raisonnement, les termes sont considérés comme des concepts et non comme des réalités objectives, par la raison que la logique examine non la nature des choses, mais l'ordre que l'intellect établit entre leurs concepts. Cest pourquoi, dans l'induction logiquement considérée, autre est le terme qui signifie les parties, autre celui qui signifie le tout qui en est formé ; par conséquent rien n'empêche que, dans l'induction, le terme qui désigne les parties fasse fonction de moyen tenne et que le terme qui exprime le tout remplisse le rôle de petit tenne. On voit par là que dans l'induction se trouve également un terme moyen avec lequel on compare le grand et le petit terme ; en effet, dans la majeure, comme nous l'avons dit, le grand terme ou l'attribut s'énonce des parties; dans la mineure, le petit terme ou le /ow? s'énonce de ces mêmes parties, et constate que ces parties sont celles-là même qui forment le tout ; c'est pour cela que, dans la conclusion, l'attribut s'énonce de ce même tout. Mais, s'il en est ainsi, il est clair que l'induction est appelée un syllogisme n'ayant qu'une proposition immédiate, non qu'elle se

i58. Quant aux propositions, leur disposition est pour ainsi dire changée ; en effet, l'induction remontant des choses particulières à ce qui est universel et le syllogisme descendant de l'universel au particulier, il est nécessaire que la conclusion de rinduction devienne la majeure du syllogisme (i). En outre, quoique, dans les deux formes de raisonnement, la mineure soit exprimée par les mêmes termes, sa valeur n'est pourtant pas la même ; car elle signifie dans l'induction que le terme moyen forme le petit terme, par exemple, que lliommc^ le chien^ le lion etc. forment tout le genre anitnal, mais elle signifie dans le syllogisme que le petit terme est cotitenu dans le terme moyen, par exemple que V homme, le chien, le lion etc. sont contenus dans l'animal (2).

construise sans moyen terme et produise une connaissance immédiate, mais parce que le terme moyen employé ne diffère réellement pas du sujet, quoiqu'il s'en distingue logiquement, puisque l'un embrasse le tout et l'autre les parties qui constituent le tout. Gela montre clairement que l'induction est distincte du syllogisme ; car dans le syllogisme le moyen terme diffère du sujet non-seulement au point de vue logique, mais encore si on le considère en soi. Il ne faut pas s'imaginer qu'Aristote soit d'une opinion contraire. Car, expliquant la structure de l'induction, il enseigne, comme nous l'avons dit, qu'elle comprend trois termes non moins que le syllogisme, et que leur disposition est telle qu'ils font connaître qu'une chose convient à une autre a l'aide d'une troisième. Or, lorsqu'on découvre qu'une chose appartient à une autre à l'aide d'une troisième, il est manifeste que la convenance ou la dissemblance d'une chose avec une autre se connaît médiatement et non immédiatement. Donc l'induction, telle qu'Aristote l'a expliquée, ne produit qu'une connaissance médiate. On voit par là qu'Aristote n'a pu soutenirl'opinionquel'induction se construit sans terme moyen (voir les Pères d'Alcala,0/i. c^^, lib. III, c.g);par conséquent on ne peut dire,avec l'Abbé Gratry, qu'Aristote regardait l'induction comme une forme d'argumentation immédiate ; Logique, liv. IV, c. i et 2, pag. i et suiv., Paris i855.

(i) Ce qui fait dire à Aristote que l'induction fournit les principes qui servent de point de départ au syllogisme {Anal. Post., lib. I, c. i et 18, et Ethic. Nicom., lib. VI, c. 3), et qu'elle est par conséquent « la voie qui conduit aux principes ; » Anal. Post., lib. I, c. 23.

(2) On peut se convaincre que l'induction et le syllogisme étaient regardés par Aristote comme deux différentes espèces d'argumentation, soit d'après les passages cités ci-dessus, ainsi qu'à la page 97, soit principalement d'après un passage des Topiques {Top., Vih. I, c. 12) où il est dit que tout raisonnement doit se faire au moyen du syllogisme ou au moyen de l'induction. Que telle ait été l'opinion d'Aristotc et que cette opinion soit la véritable, outre Albert le Grand {Top., lib. I, tract. III, c. 4), S. Thomas [In lib. I, Post., lect. III ), Scot {In lib. II, Prior., q. VIII, n. 5 et 8) et d'autres interprètes postérieurs, nous en avons pour garants, parmi les modernes, Hamilton {Frag. Log.y p. 25o-254, éd. cit.), Ravaisson {Métaph. d'Arist., liv. Ill, c. 2, t. I, p. 499-5oi, Paris iii3-;),M2.\\ç^\. {Etudes phil., t. \, p. 216, Paris 1844), Martin (Philosophie spirit. de la nature, part. I, c. 9, p. 1 1 5 et suiv., Paris 1849) et, sans parler des autres, Trendelenbourg (£'/(?"z. log.,'î 35, p. 107 et 108, éd. cit.). D'où l'on voit que Reid, suivi par Dugald-Stewart (£/c'j;ie"?5 etc , trad. Peisse,part. II. c. 4, sect. 2, Paris i8i.^) et par quelques autres, est très-loin de

i5g. Mais s'il en est ainsi, il est évident que Wathely (i), Galluppi (2), Rosmini (3), Jules Simon (4) commettent une grande erreur, lorsqu'ils enseignent, à l'exemple de Wolf (5), que l'induction n'est autre chose qu'un enthymème, c'est-àdire, conformément à leur définition de l'enthymème, un syllogisme dont la majeure est sous-entendue, et que cette majeure peut s'énoncer ainsi : tout ce qui convient ou ne convient pas aux choses prises chacune à part^ convient aussi ou tie convient pas au tout qui embrasse les choses singulières. Et d'abord l'induction ne peut se distinguer du syllogisme en ce que l'une des propositions de l'antécédent est omise. Car l'induction, comme le syllogisme, exprimant l'acte par lequel l'intellect dégage le connu de l'inconnu, doit nécessairement présenter autant de propositions qu'il faut de jugements à l'esprit pour cette opération. Or, ainsi que nous l'avons dit ci-dessus, il est impossible de dégager le connu de l'inconnu sans le concours de trois jugements. L'induction doit par conséquent comprendre trois propositions, de la même manière que le syllogisme. Si l'une des prémisses est quelquefois omise dans l'induction, il faut l'attribuer non à une exigence de sa forme logique, mais à la commodité de l'argumentateur qui trouve parfois avantageux de passer sous silence Tune des prémisses, qu'il juge suffisamment connue de ses auditeurs. Mais, toutes les fois que l'induction se produit avec toutes les exigences de sa forme, elle ne peut contenir moins de trois propositions.

160. Il est en outre absurde que la proposition qu'il est permis d'omettre dans l'induction soit nécessairement la ma-

la vérité, lorsqu'il écrit qu'Aristote et les autres logiciens avant Bacon n'avaient fait usage que du syllogisme; Analyse de la log. d'Aristote, c. VI, sect. 2, Œuvres, t. 1, p. 2o5, Paris i836. Aristote, il est vrai, ramène l'induction au syllogisme (Prior. Analyt., lib. II, c. 23), mais cela ne doitétonner personne; car «l'induction, dit Albert le Grand, se ramène matériellement au syllogisme et non formellement de manière que la forme de l'une devienne la forme de l'autre, mais parce que la même matière qui existe maintenant sous la forme de l'induction peut prendre la forme syllogistique ))(/«// Pr/or. Anal., tract. VII, c. 4). Ce qui a lieu si on prend la conclusion de l'induction pour en faire la majeure du syllogisme, comme cri l'a vu dans le tableau précédent. (i) Syst. log. (angl.), lib. IV, c. 2, g i, p. 210 et 216, éd. 2, Londres 1829.

(2) Le:{^. etc., lez, LVII, vol. I, p. 314, éd. cit.

(3) Z-og'., lib. II, sez. IV, c 3, art. 2, g 2, n. 1002, p. 3i3, éd. cit. (.^) Manuel de phil., Log., c. 6, p. 252, Paris 1846.

(5) Log., part. IV, c. 6, g 45o, Francof. 1736.

122 ^.OGIQUE

jeure et que cette majeure soit comprise dans le principe précité, principe dont l'induction tire toute sa force. On doit en effet distinguer, dans tout raisonnement, la proposition universelle qui en est le principe fondamental, des autres propositions qui en constituent les éléments; car, ainsi que l'observe saint Thomas (i), la proposition qui remplit le rôle de principe fondamental n'entre point dans la structure du raisonnement, mais elle énonce un principe évident sur lequel s'appuie la vérité logique du raisonnement lui-même. Il est facile d'en donner une preuve a pari. Si en effet le principe dont dépend la vérité du syllogisme déductif, de l'aveu même de nos adversaires, n'entre point dans le S3dlogisme comme une de ses parties, il faut pareillement admettre que le principe qui sert de fondement au syllogisme inductif ne fait point partie de l'induction et n'en constitue pas l'un des éléments, puisque nos adversaires ne peuvent nier, et ne nient pas en effet, que la raison de l'un et de Tautre principe ne soit la même.

i6i. Pour mieux faire ressortir l'erreur de Wolf, donnons un exemple d'induction dans hquel sera exprimée la majeure qu'il prétend être sous-entendue. Si quelqu'un voulait démontrer par induction que dans tout triangle les trois angles sont équivalents à deux droits, il devrait , suivant Wolf, construire le raisonnement inductif de cette manière : Tout ce qui convient aux choses inférieures prises séparément^ convient aussi à la chose qui leur est supérieure; or, il appartient au triangle rectangle^ au triangle obtusangle et au triangle acutangle d'avoir leurs trois angles équivalents à deux droits ; donc il appartient à tout triangle d'avoir l'ensemble de ses angles équivalents à deux droits. Mais, comme on le voit, dans les prémisses de ce syllogisme ne figure pas le sujet de la conclusion, tout triangle, il y figure seulement l'attribut, avoir trois angles équivaletits à deux droits ; par conséquent le sujet et l'attribut de la conclusion ne sont point mis en regard du moyen terme dans les prémisses, comme l'exige la nature de toute espèce de raisonnement (2).

(i)/)i Ub. III Sent., disp. .KXIII, q. ii, a. 5 ad 2. (2) Cf. Arist., Anal. Post., lib, I, c. 3.

■^ 162. Il est facile de voir par toute cette discussion que si parfois rargumentateur sous-entend, comme il peut le faire, l'une des prémisses dans le syllogisme inductif, ce n'est point le principe logique dont dépend la valeur de , Tinduction, mais la proposition mineure laquelle établit que Pénumération des parties est complète. Si Ton exprimait, par exemple, Tinduction que nous avons citée plus haut à Taide de ces deux seules propositions. Les triangles rectangles^ acutangles et obtiisangles ont leurs trois angles égaux à deux droits ; donc tout tiHangle a ses trois atigles égaux à deux droits^ la proposition sous-entendue serait la mineure, savoir : les triangles rectangles^ acutangles et obtusangles composent tous les triangles (i).

i63. Mais, si Tinduction, comme nous venons de le voir, diffère du syllogisme à raison de la forme, peut-elle du moins se ramener au syllogisme ? Plusieurs auteurs modernes, auxquels Barthélémy St-Hilaire donne la main (2), ont pensé que l'induction se distinguait véritablement du syllogisme, mais qu'elle pouvait se ramener au syllogisme de la troisième figure, parce que le moyen terme tient la place du sujet .dans Tune est l'autre prémisse. Il nous paraît évident que cette opinion doit être également rejetée. En effet, quoique dans l'induction le moyen terme soit sujet dans les deux prémisses, de même que dans les syllogismes de la troisième figure ; cependant les inductions, comme l'observe Albert le Grand (3), ne peuvent être ramenées aux syllogismes de la troisième figure, parce que, dans ces derniers, la conclusion est toujours particuhère, tandis qu'elle est toujours universelle dans celles-là. Rappelons encore une autre observation du même Docteur ; c'est que la réduction regarde la matière et non la forme, parce que, dans la ré-

(i) Par conséquent Aldric(Coînpe)zrf/«»i Z.oo-/c-<^,dansHamilton,0;7.czV., ibid., p. 260) et ses abréviateurs d'Oxford sont moins éloignés de la vérité que Wathely. Car, bien qu'ils enseignent que l'induction est réellement un syllogisme dans lequel l'une des prémices est sous-entendue, ils avouent cependant que la proposition omise n'est ni la majeure, ni le principe qui sert de fondement à la vérité de l'induction, mais la mineure qui constate que les choses énumérées dans la majeure constituent un tout supérieur, dans lequel elles sont contenues.

(2) Log. d'Aristote, trad. etc., Préf., t. I, p. LVIII et Adnot. in Aital. prior., lib. II, c. 18, p. 325 seqq.

(3) Prior. Analy., lib. II, tract. VII, c. 4.

duction, la matière c'est-à-dire les termes et les propositions restent les mêmes, la forme au contraire change. Par conséquent, à quelque figure de syllogisme que Ton réduise Finduction, il est certain que les formes des deux argumentations diffèrent toujours spécifiquement entre elles, de manière à ne pouvoir se ramener l'une à l'autre (i).

164. Pour bien expliquer la nature de Tinduction, il est très-important de connaître la différence qui sépare Finduction complète^ de Finduction ijicomplète. Les logiciens modernes, comme on peut le voir dans Wolf (2), ont divisé Finduction en complète et incojiiplète. L'induction, d'après eux, doit être appelée complète, lorsque dans Fantécédent sont énumérées toutes les choses singulières qui appartiennent à une espèce, ou toutes les espèces qui dépendent d'un genre ; elle est au contraire incomplète, si l'antécédent ne comprend pas Fénumération entière des choses singulières, ou des espèces. Ainsi les géomètres se servent de l'induction complète pour prouver que l'angle au centre est double de l'angle appuyé sur la circonférence qui intercepte le même arc; ils démontrent en effet que cela est vrai dans les trois différentes manières dont les côtés de l'angle appuyé sur la circonférence peuvent aboutir aux extrémités de Farc qu'intercepte l'angle au centre. An contraire les ph3^siciens prouvent, au moyen de Finduction incomplète, que tous les corps sont pesants, parce qu'il est impossible d'étendre l'expérience à tous les corps de la nature.

i65. On ne peut nier que Fénumération des parties dans Finduction ne puisse être réellement entière et complète que dans le cas où l'on fait usage de Finduction dans les sciences mathématiques ou abstraites, parce qu'il est impossible d'énumérer toutes les choses qui appartiennent à une espèce ou à un genre quelconque. Mais Fénumération incomplète, de la manière dont l'expliquent les logiciens modernes, c'està-dire en tant qu'elle résulte d'une énumération tronquée des parties, ne peut, comme telle, conduire à aucune légitime conclusion ; les lois du raisonnement s'y opposent. Rappelons-nous en effet qu'il est impossible de déduire une chose d'une autre, si l'on ne perçoit que l'une est contenue dans

(i) Ibid.

(2) Op. cit., ibid., § 440.

l'autre, ou qu'elle lui est identique ; c'est pourquoi la première règle de tout raisonnement veut que la conclusion ne soit pas plus étendue que les prémisses. Or, dans Finduction incomplète,entendue au sens des logiciens modernes,cette règle n'est point observée. L'induction dont nous venons de parler est par conséquent contraire à la première règle de tout raisonnement. Voici la démonstration de la mineure : dans la conclusion de l'induction dont il s'agit, on énonce d'un tout une propriété qui, dans l'antécédent, n'a pu être constatée de toutes et de chacune de ses parties; mais le tout est manifestement plus universel que les parties, si elles ne sont pas au grand complet.

i66. Conséqueniment, il est nécessaire d'établir que si l'énumération des parties ne peut être réellement complète dans l'induction, elle sera considérée comme pleine et entière, bien qu'elle ne le soit pas en réalité. C'est pourquoi les anciens et les plus exacts d'entre les scolastiques enseignent que, dans le cas où toutes les parties ne sont point énumérées, l'induction ne donne pas une conclusion légitime à moins que Ton n'ajoute ces paroles : et ainsi des autres^ et sic de ccetefis. Par exemple, comme il n'est pas possible d'expérimenter si tous les corps sont pesants, l'induction qui nous fait conclure qu'ils le sont tous doit être construite de la manière suivante, pour que le raisonnement puisse être regardé comme légitime : Ce corps est pesant^ celui-ci l'est aussi ^ cet autre également, il en est de même des autres (i) ; inais cette énumération renferme tous les corps; donc tous les corps sont pesants. Voici les paroles de saint Thomas à ce sujet : « Il faut supposer que l'on énumère toutes les choses comprises sous la loi générale, sans quoi l'induction ne peut conclure un principe général de l'examen d'un certain nombre de choses singulières » (2).

(i) « Quoique les choses singulières, dit Albert le Grand, soient en nombre infini, comme l'indique Platon, il faut cependant les toutes comprendre dans l'induction parfaite, non qu'il soit possible de les toutes énumérer, mais au moyen de l'expression générique : ainsi du reste, ainsi des autres » ; Prior. Anal., lib. II, tract. VII, c. 4. En conséquence, les scolastiques enseignent que les parties qui sont énumérées sont induites en propre forme, et que celles comprises dans ces mots, ainsi des autres, sont induites en vertu d'une clause générale: ainsi ils distinguent très-bien entre l'induction en propre forme et l'induction sous une clause générale.

(•2) In lib. Il Post., lect. IV. Cf. Scot., In lib. II Prior. Anal., q. VIII, n. 5 et G. Comme on le voit, lorsque Hamilton enseigne que l'induction ne peut

167. Comment Ténumération tronquée peut-elle être considérée comme entière, comment la clause et ainsi des antres peut-elle rendre l'induction légitime ? les scolastiques l'expliquent très-bien à V-àiào. du. principe d' analogie ^(\u"\{s formulent en ces termes, avec Aristote : la nature est déterminée à telle chose (i), ou la nature opère toujoujs de la même ma7iière à moins qu'elle ne soit empêchée (2). En effet, toutes les fois qu'une propriété a été constamment observée dans un grand nombre d'individus de la même espèce, on ne peut douter que cette propriété n'appartienne à leur nature (3). Car il est très-certain que la nature agit toujours de la même manière. Par conséquent, toutes les fois qu'une propriété a été constamment observée dans un grand nombre d'individus de la même espèce, on ne peut douter qu'elle n'existe également dans les individus qui n'ont pas été soumis à notre observation (4).

168. D'après cela, il est évident que le nom d'induction complète convient à celle dont l'antécédent embrasse réellement toutes les parties (5) ; et que l'induction incoînplète est celle dont l'antécédent donne une énumération des parties, non pas]entière, mais suffisante^ comme dit Aristote (6), les au-

rien conclure si elle n'est entière, ou si elle n'est tenue pour telle, il ne dit rien de nouveau, mais il se contente d'indiquer ce que les scolastiques avaient longuement expliqué avant lui.

(i) Cf. S. Thom., I, q. XLI, a. 2 c,

(2) Cf. S. Thom., I, q. XIX, a. 4 c. ; Qq. dispp. De Ver., q. III, a. i c. ; Scot., In lib. I sent., Dist. III, p, IV, n. g et, parmi les derniers scolastiques, Jean Vincent de la Congrégation de la Doctrine chrét., Cursus philos., lib. VI, sect. 4, p. 781, Tolosae i658. Nous discuterons plus tard la valeur de ce principe.

(3) Cf. S. Thom., I, q. LF, a. i c.

(4) Cela prouve que Royer-CoUard [Fragm. théo'-étiques, n. VI, à la fin ; Œuvres de Reid, éd. cit., t. IV, p. 279 et suiv.), de Rémusat (Essais etc., Ess. X, g IV, p. 425, Paris 1842), Franck {Dictionn. phil., art. Induction) et plusieurs autres auteurs modernes se sont étrangement trompés en avançant que les scholastiques avaient complètement ignoré le principe d analogie.

(5) Nous démontrerons ailleurs que l'induction complète n'est pas, comme le prétendent les disciples de Bacon, une simple et grossière tautologie.

(6) Anal. Prior., lib. I, c. 3o. Nous disons, avec Aristote, une énumération suffisante ; car, si l'énumération des parties faite dans l'antécédent n'est pas suffisante et que la propriété n'ait été observée que dans un petit nombre d'individus, il est probable que cette propriété se trouve dans tous les autres individus, mais la chose n'est pas certaine. Au contraire, on doit tenir pour certain qu'une propriété appartient à tous les individus d'une même espèce, si son existence a été 5M/^5am)?2e«f constatée, c'est-à-dire si sa présence a été constamment observée dans un grand nombre d'individus. En conséquence les scolastiques avaient divisé l'induction incomplète en parfaite et imparfaite ; ils donnèrent le nom de parfaite à l'induction qui offre une énumération suffi'

très étant sous-entendues en vertu du principe d'analogie (i), de telle sorte que Ton affirme du tout, dans la conclusion, ce qui, dansTantédent, a été affirmé de toutes les parties énumérées ou sous-entendues.

169. D'après les explications que nous venons de donner sur la" nature deTinduction incomplète,on voit clairement que la véritable induction incomplète avait été connue d'Aristote et des autres philosophes bien avant le chancelier Bacon, qu'elle avait été longuement et exactement exposée par les docteurs scolastiques et partant que Stéwart (2) et Bouilliet (3) sont dans Terreur lorsqu'ils affirment que les philosophes, avant la venue du chancelier, n'avaient connu d'autre induction que l'induction complète (4). Mais, comme presque tous les philosophes du XVI P et du XVI IP siècles exaltent Bacon,

santé de parties et qui conduit par là même à la certitude ; ils appelèrent imparfaite l'induction qui, ne donnant pas un nombre suffisant de parties, n'aboutit point à une conclusion certaine (Scot, Op. cit., q. cit. n. 3 et 8). Cette division de l'induction en parfaite et imparfaite ne peut convenir qu'à l'induction incomplète, parce que l'induction complète, offrant l'énumération réelle de toutes les parties, est toujours parfaite. Ainsi Hamilton commet une erreur lorsqu'il confond la division de l'induction en parfaite et imparfaite, dont parlent les scolastiques, avec la division de l'induction en complète et incomplète (Voir Fragments, loc. cit., p. 245.).

(i) Observons que le principe qui rend légitime la conclusion de l'induction soit complète soit incomplète est celui-là même que nous avons indiqué ci-dessus (p. loi) : Ce qui convient à tous et à chacun des individus d'une espèce convient aussi à toute l'espèce, et ce qui convient à toutes et à chacune des espèces, convient également à tout le genre ; avec cette différence que, dans l'induction incomplète, il faut ajouter cette clause et ainsi des autres, en s'appuyant sur le principe d'analogie.

(2) Op. cit., ibid.,p. 239 et 240.

(3) Œuvres phil. de Bacon, t. \\,Introd., Paris 1834.

(4) Veut-on d'autres preuves qu'Aristote n'a point ignoré l'induction incomplète ? r Lui-même a souvent fait usage de cette induction dans ses livres, dans ceux principalement qui traitent des sciences naturelles (voir Ritter, //isf. de la ph. ancienne, trad. Tissot, liv. IX, c. 4, t. 111, p. 173, Paris i836). 2° D'après le philosophe de Stagyre, l'induction s'emploie dans l'examen des choses qui tombent sous les sens et qui sont soumises à l'observation ; or il n'est pas possible d'arriver, dans l'étude de ces choses, à une énumération complète parce qu'il ne peut se faire qu'un homme, ni même plusieurs hommes puissent soumettre à leur observation toutes les choses qui constituent quelque espèce, ou tous les phénomènes, c'est-à-dire tous les faits qui concourent à la constitution d'une loi générale de la nature. Le passage dans lequel Aristote dit que l'induction résulte de l'énumération de toutes les parties, ne doit pas nous faire hésiter [Anal. Prior., lib. II, c. 23); car, ainsi que l'observe Averroès, cette énumération entière des parties signifiait, dans la pensée d'Aristote, une intégrité suffisante d'après l'estimation pubhque et non une intégrité absolue et matérielle. Voir Averroès, Opp., t. I, fol. 161 verso, Venetiis apud Juntas 1574.

(i) Nov. Org., t. I, lib. I, Aph. CV, Opp., t. Il, p. 102 et io3, Amstelo-

dami 1694.

parce qu'ils croient que l'induction n'est vraiment utile qu'en remployant de la manière dont l'explique le célèbre chancelier, nous croyons devoir résumer ici la doctrine de ce philosophe sur rinduction. Bacon reproche deux graves défauts à rinduction, telle qu'on la comprenait avant lui et qu'il qualifie d'induction puîgaiî'e. Le premier, c'est qu'elle procède seulement par affiînnations, puisqu'elle se borne à énumérer, dans chaque individu, les propriétés qu'il possède en commun avec les autres ; ce qui fait que la première expérience contraire la détruit. Le second, c'est de s'élever aussitôt des choses singulières au principe universel, en négligeant les axiomes moins généraux dÀnû que Xts termes intermédiaii^es. En conséquence. Bacon repousse « l'induction dont parle les dialecticiens et qui procède par la simple énumération des parties, comme quelque chose de puéril » ; il l'appelle une opération « épaisse et grossière » ; il prétend que « loin de perfectionner la nature, elle la corrompt et la renverse » (i). Voici, d'après lui, en quoi consiste la véritable induction : i" elle procède par élimination et par exclusion, en d'autres termes elle n'affirme une chose d'une autre qu'après l'avoir exclue de toutes les choses qui ne la possèdent pas ; en sorte qu'elle n'arrive aux affirmations qu'après un nombre suffisant de négations ; 2° elle ne s'élève pas immédiatement aux lois les plus générales, mais elle y arrive graduellement, c'est-à-dire au moyen de principes intermédiaires (2). Or, pour que l'induction aboutisse à Vaide de négations successives aux conclusions affirmatives^ il est nécessaire d'établir une triple série d'expérimentations. Il faut d'abord examiner toutes les choses qui ont même nature,passer ensuite eh revue toutes celles qui, sans avoir même nature, en approchent cependant beaucoup, et enfin arriver à celles dont la nature tend de plus en plus à devenir la même. Ges trois expérimentations terminées, on doit séparer de la nature de la chose en question d'abord les propriétés qui ne se rencontrent pas dans la chose ellemême ; ensuite celles qui se trçuveat dans les autres choses ayant des natures diverses ; enfin les propriétés qui décroissent tandis que sa nature grandit, ou qui grandissent tan-

(1) De augm. scient., lib. V, c. 2, 0pp. t. I, p. 268.

(2) Nov. Org., ibid. et lib. II, aph. XI-XX, p. 145-192.

dis que sa nature décroît. Une fois cette élimination terminée, on peut attribuer à cette nature les propriétés qui restent encore. Voici Fexemple d'induction que Bacon luimême propose pour déterminer la nature de la chaleur. Si quelqu'un désire, à Taide de Tinduction, découvrir la nature de la chaleur, il doit tout d'abord rechercher les espèces d'objets qui présentent le phénomène de la chaleur, comme les rayons du soleil, les météores et autres objets de même nature ; il doit ensuite interroger les objets qui, bien que privés de chaleur, paraissent avoir avec les premiers une grande affinité ; il doit enfin étudier les espèces dans lesquelles la chaleur décroît ou augmente, celles en un mot qui possèdent la chaleur en puissance ou en acte et qui sont plus ou moins susceptibles de recevoir le calorique- (i).

170. Remarquons tout d'abord que l'induction préconisée par Bacon, si l'on va au fond des choses, ne diffère en rien de l'induction vulgaire ; car l'une et l'autre s'élève des choses singulières au principe universel, l'une et l'autre est fondée sur l'observation de la nature (2). Le philosophe anglais ne dit même pas un mot de la forme logique de l'induction ; il n'expose en effet ni de quelle manière les propositions doivent y être disposées, ni quel ordre les termes doivent garder entre eux dans les propositions, ni comment la conclusion doit se déduire des prémisses ; l'auteur se contente d'exposer les règles suivant lesquelles les faits singuliers doivent être observés et exposés pour en déduire des principes universels ; ce qui ne regarde en rien l'induction considérée comme argumentation logique. S'il y a donc une chose certaine pour nous, c'est que « l'induction de Bacon ne signifie absolument rien », comme l'affirme sans hésiter Charles de Rémusat (3).

171. En outre il est complètement impossible que l'induction procède par îiêgations et par exclusions. En effet, pour former les exclusions que Bacon propose d'établir, il faudrait connaître toutes les propriétés qui n'appartiennent

(i) Nov. Org., lib. II, aph. XI-XX, p. 145-192.

(2) Cf. de Rémusat, Essais de philosoph., Essai VI, | 2, 3, p. 259 et suiv., éd. cit.

. (3) Bacon etc., lib. III, c. 3, p. 3i5, not. 2.

l3o LOGIQUE

point à la nature de la chose dont il s'agit et toutes celles qui peuvent se rencontrer dans toutes les autres natures. Or c'est là demander Timpossible, car le nombre des choses dont l'univers se compose étant presque infini, bien loin qu'il soit possible d'observer tous les individus qui appartiennent aux différents genres, on ne pourrait le faire même pour un seul genre, qu'il s'agisse de constater les propriétés qu'ils possèdent ou celles dont ils sont privés (i).

172. Enfin, pour formuler un principe universel au moyen de l'induction, il n'est pas nécessaire que l'induction procède par propositions exclusives et négatives^ les propositions affirmatives lui suffisent. En effet l'induction, comme nous l'avons dit, s'appuie sur le principe d'analogie ; or, en vertu de ce principe, nous avons la certitude que les propriétés constamment observées dans un nombre suffisant d'individus appartiennent à leur essence et ne sont pas quelque chose de particulier aux individus soumis à notre observation, mais certains caractères qui les rangent sous une espèce à part. On ne peut objecter, avec Bacon, que la conclusion de toute induction qui procède par propositions affirmatives est toujours incertaine et mal assurée, sous le spécieux prétexte que nous pourrions attribuer à quelque nature une propriété qui risquerait d'être contredite par de nouvelles observations ; car, aucune nature, ainsi que l'observe saint Augustin (2), ne pouvant être formée de propriétés contradictoires, on ne doit pas craindre de découvrir jamais dans les individus ayant même nature des propriétés opposées à celles que nous avons constatées en eux par une longue expérience. Voilà quelle est la valeur de l'induction telle que Bacon l'expose et au moyen de laquelle il se proposait de « restaurer l'œuvre entière de l'esprit » (3) et « d'élever l'en-

(i) Le Chancelier nous dit que Platon a plus d'une fois employé la méthode inductive en procédant par éliminations et par exclusions {N . O., lib. I, aph. io5). Mais il faut remarquer avec Cousin {Hist. de la phil., lec.Wll, Œuvr., 1. 1, p. 174) que Platon, dans ses dialogues, se proposait d'établir la vérité par la réfutation des opinions contraires ; voilà pourquoi il lui était possible de raisonner par éliminations et par exclusions successives.

{2) Enchir.de Fide, Spe et Charit.,c. XIII, n. 4.

(3) Nov. Or g., Praef.

tendement humain à la hauteur de la nature et des choses (i)»; induction à laquelle les encyclopédistes attribuent ordinairement tout le progrès des sciences modernes (2).

(1) Ibid., g 19.

(2) Personne n'ignore que Copernic, Tycho-Brahé, Kepplef , Viette, Fermât, Grégoire de Saint- Vincent, Boyle, Hooke, Galilée, Descartes, Grégory, Borelli, Kircher et plusieurs autres savants très-versés dans les sciences de la nature, et qui ont laissé d'importantes découvertes furent les contemporains, ou à peu près, de Bacon. On est même en droit de se demander si Bacon avait tout son bon sens lorsqu'il reproche à son siècle, et en paroles si aigres, sa prétendue ignorance des sciences physiques et naturelles, et qu'il se vante d'avoir donné à l'esprit humain un Nouvel organe ou Instrument pour y remédier. C'est avec raison que Thomas Bolday, anglais comme lui, se plaint de ce jugement à Bacon lui-même dans une lettre où il lui expose avec simplicité ses pensées et ses vues {Epist. ad Franc. Bac, Opéra, éd. cit., t. Ill, p. 4g et suiv.). Consulter Joseph de Maistre, Examen de la philosophie de Bacon, passim, Lyon i835, quoique l'auteur se montre trop sévère contre le philosophe anglais ; voir encore Yhew'eW, Philosophie des sciences inductives (angl.), c. II, éd. 2, vol II, p. 226-251.

Page 1