CHAPITRE TROISIÈME
APODIGTIQUE
Nous avons appris comment il fallait se préserver des pièges qui pourraient être cachés dans les syllogismes, nous venons d'étudier les raisons qui peuvent conduire à la connaissance probable ou vraisemblable des choses ; et, comme la connaissance probable est un acheminement vers la connaissance certaine et scientifique, il est nécessaire que nous traitions maintenant du syllogisme démonstratif, au moyen duquel il nous sera permis d'arriver enfin à la connaissance scientifique des choses, ou à la science. Pour mettre un certain ordre dans cette dissertation, nous traiterons: i** des préliminaires de toute démonstration ; 2° de la recherche du moyen terme qui constitue la démonstration ; 3° des divers genres de démonstrations ; 4° de Teffet de la démonstration, ou de la science ; 5" de la diversité et de Tordre des sciences.
ARTICLE PREMIER
OÙ Von expose les prénotions de la démonstration
62. Aristote enseigne avec raison qu'il est impossible de faire quelque recherche sur une chose quelconque, si déjà Ton ne connaît cette chose d'une certaine manière ; car Tesprit est poussé à la recherche du vrai par la volonté, mais la volonté ne peut se porter vers une chose qu'elle ignore complètement. 'Il se servit lui-même de cette doctrine pour résoudre le sophisme par lequel Ménon cherche à prouver, dans Platon, que toute recherche de la vérité est absurde : Tu sais ce que tu cherches à connaître^ ou tu ne le sais pas ; si tu le sais, tu le cheîxhes inutileme?it ; si tu ne le sais pas^ tu ne le connaîtras points lors même que tu l'auras trouvé (i). Ce que l'on cherche, répond Aristote, n'est ni complètement connu, ni
sion du genre au moyen des différences. Si donc l'un d'entre eux est clairement défini, la dôhnition du contraire, laquelle est formée du même genre et de la différence opposée, doit être connue en même temps. Si vous dites : Lii blancheur est la couleur qui disperse la vue ; vous devez regarder /e noir comme la couleur qui concentre la vue ; mais, comme cette définition de la blancheur ne fait pas suffisamment connaître son contraire, on peut lui reprocher d'être obscure.
(i) Menon apud Platonem. Cf. S. Aug., De Trinit., lib. XII, c. i5, et S. Thom., In lib. I Poster., lecu III.
complètement ignoré, car Tesprit résout toutes les questions au moyen de certains principes qu'il connaît naturellement ; c'est pourquoi ce qu'il connaît distinctement après que la question est résolue, il le connaissait déjà d'une certaine manière, c'est-à-dire confusément^ dans les principes oià il en a puisé la solution ; parce que, comme nous le dirons ailleurs, chaque principe contenant en soi toutes les vérités qui en découlent, les principes une fois connus, on connaît d'une certaine manière les vérités qui s'y trouvent renfermées (i). Or les choses qu'il est indispensable de posséder avant d'aborder la solution d'une question, sont appelées dans l'école notions préliminaires ou préjiotions. Par conséquent, avant de commencer l'exposition du syllogisme démonstratif, ou de la démonstration, il est nécessaire que nous disions quelques mots des prénotions.
63. Aucun philosophe n'a jamais révoqué en doute qu'il ne fallût posséder certaines prénotions pour acquérir la science. Sans parler de Platon ni d'Aristote, que nous avons déjà nommés, ni des autres philosophes grecs (2), telle fut certainement la doctrine des Pères ; pour n'en pas citer d'autres, saint Augustin dit, comme Aristote, qu'il est nécessaire que la chose cherchée soit déjà connue en général (3). Les scolastiqaes sont du même avis : les choses que l'on cherche, disent-ils, ne sont pas complètement connues, car étant connues non en elles-mêmes, mais seulement dans les principes qui les contiennent, nous ne les connaissons pas d'une connaissance distincte ; elles ne sont pas, non plus, complètement ignorées, car étant connues dans les principes qui les contiennent, nous les connaissons d'une connaissance confuse. Partant ce qui est connu d'une connaissance distincte après l'acquisition de la science, se trouve déjà connu en puissance^ c'est-à-dire confusément avant cette acquisition (4). Pour ce qui est des
{i)Anal. Post.,\\b. I, c. i, g 7 et 8; cf. ibid., § 1-6.
(2) Voir, sur les Epicuriens, Cicéron, Acad. II, c. 7, et de Nat. Deor., lib. I, c 16, et, sur les stoïciens, Sénèque, Epist. XXI V^ et S. August., De Civ, Dei, lib. VIII, c. 7.
{i)De Trin., lib. X, c. i, n. i-3.
(4) Ecoutons S. Thomas: « Celui qui connaît une chose dans un principe général ne connaît cette chose que d'une manière indistincte, mais cette connaissance devient distincte, lorsque chacun des éléments contenus en puissance dans ce principe général se trouve connu en acte ou en fait » ; In lib. I Phys., lect. I. Cf. In lib. III Sent., Dist. XXV, q. II, sol. 2 ad 2, et sol. 4 ad 2.
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philosophes modernes , il nous suffit de nommer Bacon : « Celui qui veut étudier une question avec fruit, dit-il, n'en doit pas ignorer complètement le sujet (i). »
64. Quoique tous les philosophes reconnaissent la nécessité des prénotions, ils ne s'accordent pas à beaucoup près, lorsqu'il s'agit de les déterminer. Quant à nous, nous suivrons l'opinion d'Aristote, qui est approuvée par les Pères et les Scolastiques. Mais, avant de l'exposer, nous croyons devoir faire quelques observations. Toute science se compose principalement de trois choses. Ce sont : i" le genre de la chose à laquelle la connaissance se rapporte et qui est appelé le sujet de la science ; ainsi, par exemple, le nombre est le sujet de l'arithmétique ; 2° le genre des affections dont la science a pour but de constater l'existence dans le sujet ; telles sont, dans la géométrie, les propriétés du triangle, du quadrilatère et des autres figures ; 3" enfin les pt^incipes qui font connaître si telle aflection convient à tel sujet.
65. Mais, pour comprendre quels sont les principes qui doivent concourir à la démonstration, il faut tout d'abord observer qu'il est impossible de former aucune démonstration, si l'on n'admet certaines choses sans démonstration. Car, toute démonstration ayant pour but d'établir que telle propriété convient à tel sujet, il faut certainement accepter sans démonstration et la chose à laquelle on se propose d'attribuer telle propriété, et ce qui doit servir à démontrer que cette propriété lui convient en effet. Ces deux choses sont appelées, principes de la démonstration, parce qu'elles la précèdent et qu'elles sont indispensables pour l'effectuer. Or il est manifeste que les principes qui se rapportent au sujet doivent être particuliers à chaque science, par la raison que chaque science possède un sujet qui lui est propre ; mais les principes dont toute démonstration est formée sont communs à toutes les sciences; parce que, se trouvant hors du sujet propre à chaque science, toutes les sciences les réclament. Ces principes communs sont appelés par les auteurs, anticipations communes^ axiomes ou dignités (2). Ces deux genres
(i) De augm. scient., lib. II, p. 91, ed cit.; cf. ibid. ,ïih. V, c. 3. (2) Aristote dit très-clairement à ce sujet : « Il y a deux sortes de principes: les uns servent à démontrer et les autres sont le sujet de la science. Les
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de principes ont cela de commun qu"'ils sont acceptés sans aucune démonstration dans la science qui les emploie ; car, s'il fallait les démontrer dans cette science, il y aurait en elle quelque chose qui leur serait antérieur, et partant ils ne seraient pas les principes de cette science. « Les principes dans chaque genre, dit saint Thomas, sont certaines propositions qui, toutes vraies qu'elles soient, ne doivent pas être démontrées dans la science qui les accepte comme principes (i). » Il y a cette différence entre les principes communs et les principes propres, que les communs sont évidents par euxmêmes et d'une nature telle qu'ils sont non-seulement compris sans démonstration, mais qu'ils ne sont pas même susceptibles d'être démontrés. Ce qui fait dire au même saint Docteur : « Le propre de ces principes c'est qu'il est nécessaire et qu'ils soient vrais par eux-mêmes et qu'on reconnaisse qu'ils sont connus par eux-mêmes ; car le contraire de ces principes est par soi-même impossible à concevoir (2)«. Quant aux principes propres, quoiqu'ils ne doivent pas être démontrés dans la science dont ils sont les principes, ils peuvent l'être cependant dans une autre science. Car, embrassant une matière particulière, ils peuvent n'être pas connus par euxmêmes, mais l'être seulement par une science supérieure à celle dont ils sont les principes. « Il y a certaines propositions, dit le même Docteur, qui ne peuvent être prouvées que par un principe emprunté à une autre science ; il faut par conséquent les supposer dans cette science, quoiqu'ils soient prouvés par les principes d'une autre. Ainsi, le géomètre admet sans démonstration que, pour mener une ligne droite, il faut joindre directement un point à un autre, mais le physicien le prouve en montrant que la ligne intermédiaire entre deux points quelconques est une ligne droite (3). »
66. Il nous sera facile maintenant de comprendre la doctrine d'Aristote au sujet des prénotions. En voici l'exposé : Puisque toute science comprend trois choses, tm sujets des
principes de la démonstration sont communs ; ceux au contraire qui sont le sujet de la science sont propres, comme le nombre dans l'arithmétique et la grandeur dans la géométrie » ; Anal. Post., lib. I, c. 32, g 12, éd. Didot, (i) / Poster., lect. ig.
(2) Ibid.
■ (3) / Poster., lect. 5.
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modifications tt des principes^ il est indispensable que celui qui veut acquérir une science en ait quelque notion. De même que le vo3'ageur qui veut se rendre d'un lieu dans un autre doit savoir d'où il vient, où il va et par quel chemin il doit faire route : de même en est-il de celui qui veut entreprendre rétude d'une science ; il est indispensable qu'il sache, Jusqu'à un certain point, quel est le sujet de ses recherches, quelles sont les propriétés dont il poursuit l'étude et quels sont les principes qui peuvent l'aider à tirer de ce qu'il sait la connaissance de ce qu'il ignore sur le sujet en question (i). Les prénotions de toute science sont par conséquent au nombre de trois : le sujet, l'attribut et les principes. Mais, comme ils doivent nous être connus, sinon tout à fait, au moins d'une manière confuse, ainsi que nous venons de le dire, nous allons examiner ce qu'il faut en connaître avant tout.
67. Et d'abord, le sujet étant le fondement de toute la science, il est impossible d'en démontrer l'existence dans la science même dont il forme le sujet ; mais il faut connaître d'avance s'il existe, an sit^ et connaître aussi par conséquent ce qu'il signifie, parce que la définition du nom est le prélude obligé de la question an sit (2). Ainsi les prénotions du sujet sont au nombre de deux : quid sit^ et quod sit. La première n'est autre que la définition appelée nominale par les logiciens et qui contient une courte explication du sens attaché à ce nom. La seconde est une supposition^ ou, si l'on veut employer un nom grec, une hypothèse^ parce qu'elle accepte ou suppose^ suivant l'expression de l'école, comme un principe indémontrable, qu'une chose existe ou n'existe pas; par exemple, que le mouvement existe ou que le vide n'' existe pas La définition et la supposition se désignent par le commun nom de thèse ou déposition^ parce que l'une et V autre posent certaines choses dont il est nécessaire de convenir avant toute démonstration. La thèse s'appelle a.uss[ postulatum; toute démonstration en effet demande, postulat., que l'existence ou la non existence de la chose soit tout d'abord admise (3).
(0 Voir Zabarella, De tribus prœcognitis, Opéra logicœ, Tarvisii 1604.
(2) Cf. pages i5i et i52.
(3) Ayial. Post., lib. I, c. 10, g 7-1 1. Ailleurs {Topic., lib. I, c. 5, éd. cit.) Aristote appelle thèse toute proposition avancée par celui qui discute, par exemple, cette proposition de Zenon : Tout se meut ; ou celle-ci d'Heraclite : Rien ne se meut. De là est venu l'usage d'appeller thèse toute proposition que l'on entreprend de démontrer.
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68 Pour ce qui concerne les attributs du sujet, il est nécessaire de savoir à Tavance ce qu^ils signifient, mais il n^est pas besoin de savoir s'ils existent dans le sujet. Car, si la signification quUl faut donner au nom même de 1 attribut nous était inconnue, il serait impossible de démomrer qu il convient au sujet en question. D\iutre part, sM était connu d'avance que tel attribut convient au sujet, toute recherche deviendrait inutile, parce que toute démonstration a pour but de faire connaître si tel attribut appartient en propre a un sujet, ou ne lui appartient pas.
6q Enfin les prénotions touchant les principes sont les suivantes : r II faut savoir ce qu^ls signifient, parce qu'il est indispensable de connaître d^abord le sens des termes qui les expriment ; 2" Il faut admettre leur venté, parce que la démonstration étant dépendante des principes, elle serait nulle si les principes n'étaient pas regardés comme rigoureusement vrais. La raison de cette seconde condition c^est que, lorsquMl s^agit de propositions, leur existence est hee à leur vérité ; car si une proposition n'est pas vraie, elle n est pas On voit par conséquent que les principes dont il est ici question ne diffèrent pas de ceux que nous avons appelés principes communs ou axiomes. Car les principes propres formant la matière de la science doivent être tires du sujet lui-même: ils en indiquent la signification et en présupposent Texistence, comme nous l'avons expliqué ci-dessus.
ARTICLE DEUXIÈME
Du moyen de la démonstration 70. Les prénotions du syllogisme démonstratif expliquées, nous devons en rechercher le moyen. Saint Thomas, après Aristote, enseigne clairement que le moyen du syllogisme n'est autre que la cause même de la chose cherchée. Voici ses paroles: « Puisque nous croyons savoir une chose, lorsque nous en possédons la cause.... et que la démonstration se fait par le syllogisme, qui est l'instrument de la science, il s'ensuit que la cause est le moyen de ladémonstration« (i). En effet, la cause
(i) In lib.II Post. Anal., lect. IX.
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forme le terme mo3^en à Taide duquel la science d^une chose particulière dérive spontanément d'un principe général, comme conclusion d'un s3'llogisme. Prenons pour exemple ce syllogisme : Un corps en interceptant la hmiicreparson iiiterposition est cause qu'' une chose éclairées'' éclipse ; or la terre s'interpose entre le soleil et la lune ; en conséquence la lune est éclipsée; on voit que, Finterpositiondu corps interceptant la lumière étant cause que la lune s'éclipse, elle remplit le rôle de moyen terme. Bacon partage le sentiment d' Aristote et des scolastiques, car il dit : « On suppose avec raison que, pour savoir véritablement, il faut connaître les choses par leurs causes (i). «
71. Les causes, comme nous le verrons en son lieu, sont au nombre de quatre, savoir la matib^e^ laforme^ la cause efficiente et la fin. On appelle matière ce dont une 'chose est faite ; la forme est ce par quoi la chose est constituée ; la cause efficiente est ce qui la produit, et la fin ce pour quoi elle est produite. Or, bien que tous les philosophes reconnaissent que la cause est le mo3'en du S3'llogisme, cependant ils ne s'accordent pas entre eux pour déterminer si toutes les causes peuvent remplir ce rôle, ou seulement l'une d'entre elles ou quelques-unes. Sans parler des anciens. Bacon, parmi les modernes, attribue ce rôle à la seule cause formelle; parce qu'il croit que la cause finale est nuisible aux sciences, et que la cause matérielle et la cause efficiente ne sont d'aucune valeur scientifique, ou n'ont qu'une faible utitilité (2). Nous sommes d'avis, avec Aristote et les plus autorisés de ses interprètes, que toute espèce de cause peut remplir la fonction de mo3'en terme. Car, toutes les causes concourant à la production des choses, chacune d'elles peut contribuer à nous en dévoiler la nature. Nous allons prouver cette assertion au mo3^en d'une induction embrassant tous les genres de causes. Ainsi, « lorsqu'on démontre quelque chose d'un tout au mo3''en de ses parties, la démonstration se fait par la cause matérielle \ car les parties, considérées relativement au tout, en sont comme la matière » (3). Si vous
(i) A'ov. Org., lib. II, g 2, p. i33.
(2) Op. cit., lib. II, aph. 2 et 3, p. i33, 134.
(3) Cf. S. Thom., In lib. Il Post., Anal., lect. IX.
démontrez que l'homme est capable de s'instruire parce qu il est raisonnable, vous prenez la cause formelle comme moyen de Targument. Par la cause efficiente, on peut prouver Texistence deFordre dans le monde ; attendu que Dieu, qui a créé le monde, ne pouvait se dispenser d'établir un certain ordre entre toutes ses parties. Enfin Aristote démontre, par h cause finale, que la promenade est utile après le repas, car la promenade, contribuant à la digestion des aliments, est utile à la santé.
72. Toutefois nous croyons devoir faire quelques observations là-dessus, i" Bien que chacune de ces causes puisse servir à composer une démonstration, cependant on ne peut pas toujours faire intervenir toute espèce de cause dans chaque démonstration, mais la cause qui fournit la vraie preuve diffère suivant la diversité du sujet. Par exemple, dans les mathématiques qui traitent de la matière intelligible, on ne peut faire usage ni de la cause efficiente, ni de la cause finale ; le moyen de la démonstration se tire exclusivement de la matière et de la forme, ou, si Ton aime mieux, de la seule forme, parce que, dans cette science, la matière et la forme sont une même chose (i).
2° Il arrive parfois qu'une seule et même chose peut être démontrée par plusieurs causes. Ainsi la promenade est à la fois la cause et la fin de la santé, car on se livre à cet exercice pour recouvrer la santé et de plus il la conserve ; on peut donc prouver que la promenade est utile après le repas, soit parce qu'elle est la cause efficiente de la santé, soit parce qu'elle en est la cause finale. Il est indubitable qu'il est quelquefois possible de démontrer une même chose par tous les genres de causes. Gela se rencontre surtout dans les choses naturelles ; car ces choses possèdent une matière et une forme qui les constituent, une cause efficiente qui les a
(i) D'après Aristole et les anciens péripatéticiens, on doit entendre, par matière intelligible, la quantité abstraite, c'est-à-dire la quantité continue séparée par abstraction de toute quantité sensible (cf. p. 40, "■ 0- O^i l'appelle matière intelligible, non-seulement par opposition à la matière sensible, on aux qualités sensibles qui se trouvent dans le corps, mais encore parce qu'elle possède sa raison d'être quantitative dans l'intellect et non dans la nature des choses, comme la matière sensible. D'où l'on peut facilement comprendre pourquoi la matière intelligible constitue l'objet des mathématiques^ et pourquoi la forme de cette science se confond avec sa matière.
produites, et une cause finale à laquelle elles sont destinées. Ainsi, pour démontrer la beauté de l'univers, on peut tirer l'argument soit d^ la matière et de la forme qui le composent, parce que T univers présente en effet tous les caractères de la beauté, soit de sa cause efficiente, parce qu'il a Dieu pour auteur, soit de sa fin, parcp que Tunivers a été créé pour manifester la sagesse de Dieu.
3° Une cause ne peut être le moyen d'un syllogisme scientifique, à moins qu'elle ne soit cause par elle-même et cause nécessaire. Car la conclusion du syllogisme appartient à la science alors seulement qu'elle est tellement solide qu'aucune raison contraire n'est capable de l'ébranler ; or elle ne peut acquérir cette solidité, si elle n'est tout à fait nécessaire, ce qui a lieu toutes les fois qu'elle embrasse ce qui ne peut être autrement. Mais, pour que l'effet soit nécessaire, il faut qu'il sorte par soi, c'est-à-dire îiêcessairement ou naturellement de la cause. Car ce qui ne dérive d'une cause que par accident n'en vient pas toujours, et partant l'opposé de ce qu'on veut démontrer n'est pas impossible. L'obligation pour lés causes d'être nécessaires fait suffisamment comprendre qu'elles doivent êtres propres et non simplement communes, car les causes communes pouvant se rapporter, non-seulement à la chose que l'on cherche à connaître, mais encore à d'autres, ne manifestent pas cette chose par les principes mêmes qui la constituent, elles ne prouvent point, par conséquent, qu'elle ne peut être d'une autre manière ; d'où il suit qu'elles ne produisent qu'une conclusion dialectique ou probable, et non une véritable conclusion scientifique.
4" Enfin ces causes doivent être' des causes prochaines et immédiates. Pour le bien comprendre, il ne faut pas oublier i" que les causes, en tant qu'elles sont l'objet de notre connaissance, prennent le nom de raisons des choses, parce que c'est par elles que nous en avons l'intelligence ; 2" que les choses ne pouvant nous être connues que par leurs causes, nous les connaissons parfaitement, ou nous en avons la science.^ alors seulement que nous en possédons les raisons dernières, au delà desquelles il n'y en a pas d'autres. Cette expHcation donnée, nous passons à la preuve. Nous savons les choses, lorsque nous en connaissons les raisons dernières. Or les raisons dernières, auxquelles on parvient en cherchant
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à connaître les choses, ce sont les causes prochaines et immédiates des choses mêmes, parce que notre esprit connaît le plus souvent les choses dans Tordre inverse à celui qui leur appartient. Par conséquent les causes qui nous donnent la science des choses ne peuvent être que les causes immédiates et prochaines.
73. On peut juger maintenant avec combien de justesse on a pu dire que le syllogisme démonstratif était celui dont les prémisses sont nécessaires, certaines et évidentes, ou en d'autres termes celui dont la conclusion est nécessaire et dafts lequel r absence de la vérité n est pas possible (r).
ARTICLE TROISIÈME
Comment on obtient le terme moyen dans le syllogisme scientifique
74. Nous avons vu que le moyen terme de tout syllogisme scientifique n'était autre que la cause par laquelle nous concevions la convenance du grand terme avec le sujet ; il nous reste donc à rechercher quel instrument est capable de nous faire découvrir cette cause. Nous ferons observer, pour Tintelligence de cette question, que les quatre causes que nous avons énumérées peuvent être ramenées à une seule, savoir à la cause/orme//^ qui constitue Tessence de la chose. En effet le rôle de la fin est de pousser la cause efficiente à produire la forme : c'est pour cela que la fin ne devient intelligible qu'après un examen attentif de la forme ; quant à la cause efiiciente, son rôle est de disposer la matière à^ recevoir la forme ; enfin la matière tient de la forme son être et son opération; par conséquent la fin, la cause efficiente et la matière se rapportent à la forme (2). D'où l'on voit que ^celui qui recherche les causes dont les choses tirent leur être fait en réalité la recherche de leur essence ; par conséquent, si la pensée de Bacon peut recevoir cette interprétation, la science s'acquiert par la découverte des formes, suivant l'expression de ce philosophe (3). Mais, comme le discours qui
(i) Cf. p. i32 et i33.
(2) Cf. Toletum, In lib. I Post. Aiia!., c lo.
(3) Nov. Or g., lib. II, aph. 2, p. i34.
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signifie Fessence d'une chose n'est autre que sa définition (i), il est manifeste que la définition est le moyen, ou l'instrument de tout S3'llogisme scientifique ; par conséquent, chercher la cause pour laquelle une chose est ce qu'elle est, c'est chercher la définition de cette chose.
75. Par quelle voie peut-on parvenir à la définition d'une chose ? Aristote en indique deux principales : la méthode indiictive et la division ; Clément d'Alexandrie, longtemps avant les scolastiqucs, les avaient reconnues et sommairement décrites (2). Voici comment on procède dans la méthode inductive : il faut commencer par séparer de la multitude des autres êtres tous les individus compris sous le nom de la .chose à définir, afin de déterminer tout d'abord l'étendue de sa notion. Il faut, en second lieu, séparer ceux d'entre ces individus qui ne diffèrent pas entre eux, examiner attentivement ce qu'ils ont de commun, et comprendre ce caractère commun sous une certaine désignation. Il faut, en troisième lieu, examiner les autres individus que l'on juge appartenir au même genre que les précédents, mais qui en diffèrent par l'espèce, et considérer de nouveau ce qu'ils ont de commun avec la première espèce. Enfin, comparer entre eux les uns et les autres et chercher à reconnaître s'il y a quelque caractère commun qui leur convienne à tous. Si Ton découvre ce caractère commun, on. en conclut qu'il constitue le genre de cette chose; ce qui permet de former la définition générique cherchée. Supposons que quelqu'un veuille découvrir, par la méthode inductive, la définition de l'animal; d'abord il examinera les animaux un à un, sans distinction d'espèce : l'homme, le bœuf, le cheval et les autres. II devra se demander en outre ce qu'il peut y avoir de commun entre tous les hommes, lesquels sont regardés comme formant une espèce à part ; il observera qu'ils ont en commun d'être des animaux raisonnables. Il passera ensuite aux autres espèces animales, si nombreuses : au cheval, au bœuf, à l'oiseau, ainsi du reste ; or il constatera que, malgré les caractères particuliers qui les distinguent, ils possèdent en commun certaines propriétés. Venant enfin à comparer entre elles ces espèces animales si variées, il lui
(i) Voir pag. 48 0149.
(2) Strom., lib. Vin, c. 6.
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sera facile de découvrir en elles, malgré leurs caractères distinctifs, quelque propriété commune. Or, ayant reconnu que les animaux, quoique d'espèces différentes, Jouissent tous de la faculté de sentir, Tobservateur conclut sans hésiter qu'il a trouvé la définition du genre animal.
76. Dans la méthode de division, la marche est toute autre : il faut d'abord déterminer à quelle catégorie appartient la chose à définir ; les divers genres de cette catégorie doivent être ensuite distingués au moyen de différences opposées, jusqu'à ce qu'on découvre la différence qui caractérise la nature de la chose dont la définition préoccupe ; il sera possible alors, à Taide de cette différence et du genre prochain, de formuler la définition cherchée. Quelqu'un veut-il, par exemple, définir Phomme ? Il commence par se rappeler qu'il appartient à la catégorie de substance ; de ce genre, comme point de départ, il arrive par des divisions successives au genre animal ; divisant ensuite l'animal en raisonnable et non raisonnable^ il conclut qu'il a trouvé la différence spécifique de l'homme, savoir la raison. Par conséquent il peut, avec cette différence et le genre prochain, composer la définition de l'homme et dire : L'homme est un animal raisonnable.
77. La définition par division, pour être exacte, doit satisfaire à trois conditions, d'après le même Aristote. Et d'abord, elle ne doit rien renfermer qui soit en dehors de l'essence de la chose ; car ce qui, dans une chose, ne fait point partie de son essence, présente l'essence réduite aux proportions de l'individu et constitue la description de la chose, au lieu de sa définition. Par exemple, si à la définition de l'homme vous ajoutez qu'il est philosophe, qu'il est originaire d'Athènes et d'autres accidents particuliers à Socrate, vous décrivez Socrate, volis ne définissez pas l'homme (i). En second lieu, la division ne doit négliger aucun des caractères qui appartiennent à l'essence de la chose définie ; sans cette précaution, on risque de confondre le genre inférieur avec le genre supérieur, ou bien l'espèce avec le genre. Si dans la définition de l'animal, par exemple, vous omettez la faculté de sentir,
(i) « L'essenrs, dit S. Thomas, est proprement ce qui est signifié par la définition. Mais la définition embrasse les principes de l'espèce ; elle ne comprend pas les principes de l'individu »; I, q. XXIX, a. 2 ad 3.
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VOUS confondez Panimal avec la plante, et si, dans la définition de rhomme, vous oubliez d'énoncer la raison, vous définissez ranimai, mais l'homme n'est pas défini. Enfin la division doit oftrir les propriétés de la notion suivant Tordre qu'elles ont entre elles dans la réalité ; sans cette autre précaution, ce qui est propre à la notion ne se distinguerait pas sutfisamment de ce qui lui est commun avec d'autres. Ces conditions sont observées dans la division que nous avons apportée comme exemple ; car, descendant par degré de la notion de substance à la notion d'animal raisonnable, elle fait voir que la vie est commune à l'homme et à la plante, que la sensation appartient en commun à l'homme et à la bête, mais que la raison convient en propre à l'homme seul.
78. Aristote fait observer cependant qu'il ne faut pas attribuer la même valeur à ces deux méthodes. Car, bien que la division parvienne à trouver la définition en descendant de différence en diff'érence jusqu'à la dernière, toutefois elle ne la manifeste point par elle-même ; l'induction au contraire, dégageant des choses particulières ce qu'elles ont de commun, découvre la définition et la met en évidence (i). Les interprètes grecs ont cru, non sans motif, qu'Aristote, dans cette remarque, avait Platon en vue (2) ; car, dans ses Dialogues^ Platon emploie souvent la division pour démontrer la définition (3). Or il est bien certain que la division ne fait pas connaître du touf la définition de la chose. Lorsqu'elle est parvenue à la dernière diff'érence, la division fait connaître, il est vrai, en quelles espèces le genre extrême ou prochain se divise, mais elle ne montre nullement à laquelle de ces espèces la chose à définir appartient. Ainsi, sans sortir de l'exemple cité, la division de l'animal, qui est un genre prochain, en raisonnable et non raisonnable ^nionlvt bien que tout animal doit être ou raisonnable ou privé de raison, mais elle ne prouve nullement que l'homme, dont on cherche la définition, est un animal raisonnable. La chose devient très-claire si Ton donne à la division la forme syllogistique; on s'aperçoit
(i) Anal. Poster., lib. II, c. 5-
(2) Cf. Scholia in Arist., colleg. Brandis, p, i^o, Berolini i83G,
(3) Yid. Sophist., et Tolit., c. 5,
alors que le syllogisme suppose accordé ce qui est en question et qu'il y a, comme dit Técoie, une pétition de principe. Voici le syllogisme, tel qu'on peut le construire au moyen de la division précédente: L'animal est raisonnable^ ou privé de raison ; or V homme est un animal ; donc l'homme est raiso?i- 7îable ou privé de raison ; mais il n'' est point privé de raison^ donc il est raisonnable. Qui ne voit, je le demande, que dans ce syllogisme on suppose, comme une chose accordée, ce qui était à prouver, savoir que V homme est un animal raisomiable ? C'est pourquoi saint Thomas dit, avec beaucoup de raison : « Dans la méthode de division, la conclusion ne sort pas nécessairement des prémisses, ce qui est de l'essence du syllogisme » (i).
79. Il est facile de comprendre d'après cela que l'usage de la méthode par division doit être restreinte aux discussions qui se font à l'aide d'interrogations et de réponses, c'est-àdire aux discussions dialoguées. Car, dans ces sortes de discussions, celui qui interroge ayant avancé une division, le répondant est obligé de choisir l'un ou l'autre membre et se trouve comme forcé de l'accorder. Fort de cette concession, celui qui interroge fait passer la définition cherchée dans sa conclusion. Or il est évident que la conclusion n'est point le résultat naturel de la division, mais résulte simplement de la concession de l'interlocuteur. Voici sur ce sujet la pensée de saint Thomas : « On procède par la méthode de la division, dit-il, lorsque, après avoir adopté une proposition générale qui peut se diviser en plusieurs autres, on conclut une chose en écartant les autres. Par exemple, si parmi les êtres les uns sont animés et les autres inanimés, et qu'il soit accordé que T'iomme n'est pas inanimé, on conclut qu'il est animé ; or, cette conclusion ne peut être déduite que dans le cas où l'adversaire accorde que l'homme appartient aux êtres animés ou inanimés » (2). Nous ne serons pas fâché d'entendre Zabarella exposant avec beaucoup de clarté la manière dont procède cette méthode. « Celui, dit-il, qui cherche à découvrir la définition de l'homme au mo3^en de la division,
(i) In lib. II Poster., lect. IV. C'est sans doute pour cette raison qu'Aristote appelle la ilivision un syllogisme sans force; Anal. Prior., lib. I, c. 3i, g I, éd. Didot.
(2) Ibidem.
igO LOGIQUE
prend d^abord un genre connu, le corps par exemple, et dit : tout corps est animé ou inanimé ; il demande à son interlocuteur : Thomme n'est-il pas animé ? Sur sa réponse affirmative, il suppose l'homme animé; joignant ensuite cette différence au genre, il affirme que l'homme est un corps animé ; il ajoute pareillement : un corps animé est sensible ou insensible ; mais Thomme n'est-il pas sensible ? Ce point étant accordé, il divise de nouveau ce corps animé et sensible, ou ranimai, au mo3'^en d'autres différences, en terrestre et aquatique, en raisonnable et non raisonnable; il prend ensuite l'un des membres, rejette l'autre et dit : l'homme n'est-il pas raisonnable ? La chose étant accordée, il conclut que l'homme est raisonnable ; enfin , de la réunion de tous ces caractères , il compose cette définition : l'homme est un corps animé , sensible et doué de raison. Il est évident que, dans tout ce raisonnement, celui qui divise ne conclut rien de ses hypothèses successives, mais déduit tout, sans preuve aucune, des concessions successives de son interlocuteur ; et cela, parce que toutes ces choses sont connues par elles-mêmes, et pas du tout parce que la division les lui a fait connaître » (i).
80. Au contraire « celui qui fait usage de l'induction, dit saint Thomas, ne donne pas une preuve sjdlogistique de la chose, mais toutefois il la manifeste (2). » En effet, puisque, de la considération des individus compris dans le même genre et dans la même espèce, l'induction recueille ce qui leur est commun, elle manifeste par le fait la définition, ou l'essence de la chose cherchée ; car ce qui est commun à tous les individus d'un même genre ou d'une même espèce constitue l'essence sous laquelle tous les individus sont compris. Mais, ce qu'il y a de commun entre les individus d'un même genre ou d'une même espèce ayant été reconnu par cette méthode, il est possible alors de prouver par un syllogisme que l'essence de l'animal a été découverte au moyen de l'induction. Ainsi, l'induction nous ayant fait connaître que tous les animaux- ont cela de commun qu'ils sont des substances douées de sensibilité, il est facile de prouver, par le syllogisme suivant, que la découverte de l'essence' de l'animal est
(i) In lib. II Post. Analyt., c. 4, p. 555, col. i, 0pp. log., éd. cit. (2) Op. cit., lect. I.
le résultat d'une induction : ce qui convient à tous les individus d'une même espèce, ainsi qu'à tous les individus des diverses espèces d'un même genre, forme la définition ou l'essence de ce genre. Or la faculté de sentir appartient nonseulement à tous les individus d'une espèce d'animal, elle se trouve pareillement dans les individus de toutes les espèces d'animaux ; donc la faculté de sentir constitue la définition du genre animal.
Il reste par conséquent établi que Finduction fait connaître la définition par sa vertu propre, tandis que la division la manifeste, grâce seulement à la concession de celui avec lequel on discdte.
81. Mais, prenons-}^ garde, de ce que la division, par ellemême, ne met pas la définition en évidence, il ne suit nullement qu'elle soit absurde, ou superflue ; car, ainsi que le montre le même Aristote contre le philosophe Speusippe([), elle sert beaucoup à éclaircir la définition trouvée par la méthode inductive. Prouvons qu'il en est bien ainsi. C'est elle en effet, comme nous l'avons dit en étudiant la marche de la véritable division, qui nous donne la certitude que, dans la définition, nous n'avons rien omis de ce qui appartient à l'essence de la chose définie, et rien accepté qui n'en fasse partie ; elle nous apprend, en outre, ce qui, entre les qualités qui constituent l'essence, est propre à la chose définie, et ce qui lui est commun avec d'autres. Si par exemple, après avoir trouvé la définition de l'homme par l'induction, nous appliquons la méthode de division à la même idée d'homme, nous découvrirons facilement: 1° que la qualification d'animal et celle de raisonnable appartiennent également à l'essence de l'homme ; 2° que ces deux qualités sont les seules qui entrent dans la constitution de son essence ; 3° que la notion d'animal précède la notion de raisonnable, parce que la raison, déterminant la notion générique d'animal, constitue l'homme, et partant que Vanimalité lui est commune avec la bête, et que la raison lui convient en propre. Or on ne peut douter que la connaissance de toutes ces choses ne perfectionne la définition ; car savoir véritablement une chose, c'est non-seulement connaître ce
(i) Aristote ne nomme point Speusippe, mais c'est bien lui qu'il avaiï en vue, au témoignage de Thémistius ; In li. \oc.,Scolia in Arist., éd. cit.
qu'elle est, c'est encore être capable de discerner les éléments qui la constituent et qui la distinguent de toutes les autres. Nous pouvons conclure de là que si la division ne donne pas la définition, elle a cependant pour résultat de la perfectionner (i).
ARTICLE' QUATRIÈME
Des divers genres de démonstrations
82. Il nous reste à traiter brièvement des divers genres de démonstrations. Il est facile de conclure de tout ce q^e nous avons dit qu'il n'y a pas d'autre démonstration, au sens propre et rigoureux, d'après Aristote, que le syllogisme scientifique, c'est-à-dire celui qui prouve évidemment les choses par leurs causes prochaines et nécessaires et qui, pour cette raison, a reçu le nom de syllogisme démonstratifs ou apodictiqiie. Remarquons cependant que ce mot de démonstration n'est pas toujours pris dans ce sens rigoureux, tant chez Aristote et les autres anciens, que chez les modernes,mais qu'ils l'appliquent parfois à tout syllogisme qui déduit sa conclusion de prémisses nécessaires, comme cela se présente fréquemment, surtout dans les mathématiques ; ou bien même l'appliquentils à toute espèce de preuve, en sorte que démontrer est la même chose que prouver. Cela explique pourquoi Aristote et ses commentateurs, outre la démonstration appelée xar' s^oy/jv par le Maître et principale ou très-puissante par les disciples, en énumèrent un grand nombre d'autres (2).
83. Et d'abord les scolastiques, à l'exemple d' Aristote, ont observé que la conclusion est nécessaire, non-seulement dans le syllogisme qui déduit sa conclusion de la cause prochaine, mais encore dans celui qui d'une cause éloignée descend à l'effet, ou qui de l'effet s'élève à la cause ; parce que la
(i)Sur cette doctrine d'Aristote, qui est assez difficile à saisir, mais qui est très-importante, comme sur la plupart des choses qui concernent le syllogisme démonstratif, on peut lire, sans parler des commentateurs grecs et des scolastiques, plusieurs auteurs allemands modernes très-versés dans la logique d'Aristote, comme Trendelenburg, Op. cit., passim ; Rassow, De notionis definitione etc., Berolini 1843; Kuhn, De notionis definitione etc., Halis i844;et Castmann, Op. cit. c. 3, p. 129 et sqq.
(2) Vid. Barth. Keckermann, Systema logicœ, lib. III, c. 14, p. 529, Lugduni 1607.
RÉELLE jn3
cause éloignée se rapporte aussi nécessairement à l'effet, et Teffet, desoncôté, s'enchaîne nécessairement à sa cause. Cest pourquoi ils ont enseigné, comme Ta fait Aristote, qu'il y a deux genres principaux de démonstration, la démonstration propter quid et la démonstration quia. La démonstration propter quid contient la cause, ou raison propre, prochaine et adéquate de la chose démontrée. La démonstration quia prouve évidemment, il est vrai, que Tattribut convient au sujet, niais elle n'apporte de cette convenance qu'une cause ou raison éloignée et inadéquate; ou bien elle part de Feffetpour prouver Texistence de la cause. La première de ces deux démonstrations, faisant connaître ce qui constitue la chose, montre par là même Fessence de la chose, quid res sit. La seconde démonstration, étant au contraire déduite d'une cause éloignée et inadéquate, ou de la considération des effets, ne manifeste pas la nature de la chose, quid res sit, elle prouve seulement qu'elle existe, quia res est. Par exemple, la démonstration de l'éternité de Dieu tirée de son immutabilité est une démonstration /^ro/^/t-r-^/^/i, parce que fimmutabilité est la raison propre, la raison prochaine et adéquate de l'éternité (i!. Mais,^si quelqu'un prouvait que Dieu est éternel parce qu'il est l'Etre par soi, sans considérer son immutabilité, qui en est la raison prochaine, celui-là n'assignerait que la raison éloignée de l'éternité de Dieu, et n'en donnerait, par conséquent, qu'une démonstration quia. De même, la démonstration de Fexistence de Dieu par l'existence des êtres contingents est une démonstration quia, puisqu'elle procède des efîets à la cause. Par conséquent la démonstration propter quid est beaucoup plus parfaite que la démonstration quia ; car ce n'est qu'à l'aide de cette démonstration que nous acquérons proprement et parfaitement la connaissance scientifique des choses (2).
84. On peut facilement ramener à ces deux espèces de démonstrations les preuves vulgairement connues sous les noms de démonstrations a priori et a posteriori. En effet ces dernières démonstrations se font, l'une par la cause et Tautre par les effets et les propriétés. D'où l'on voit que la démonstration a posteriori est une démonstration quia, et la
(i) Voir s. Thom., I, q. X, a. 2 c.
(2) Cf. S. Thom., In lib. I Poster., lect. XXIII et XXIV.
démonstration a priori^ une démonstration jcrop/er quid^ ou quia^ suivant qu'elle se fait par la cause propre, prochaine et adéquate, ou qu'elle invoque seulement la cause éloignée et inadéquate (i). L'origine des deux démonstrations a jcrî'or/ et a posteriori doit être attribuée à ce que tantôt la cause est plus connue que l'effet, et tantôt c'est l'effet qui est plus connu que la cause. Car, toute démonstration devant progresser du connu à l'inconnu, il est évident que la démonstration doit aller de la cause à l'effet, ou de Teffet à la cause, suivant que la cause est plus connue que l'effet, ou l'effet plus connu que la cause. Si l'on suit la première marche, on fait une démonstration a priori^ si Ton suit la seconde, la démonstration est a posteriori. « Quelquefois, dit saint Thomas, ce qui est plus connu par rapport à nous est aussi plus connu simplement et suivant la nature, comme cela se rencontre dans les sciences mathématiques. D'autres fois ce qui est plus connu par rapport à nous n'est pas simplement plus connu; cela a heu surtout dans les choses naturelles, dontles essences et les vertus constitutives, nous étant d'abord inconnues, nous sont ensuite manifestées pah ce qui nous en apparaît au dehors. Aussi, dans ces choses, les démonstrations se font, le plus souvent, par les effets qui sont plus connus relativement à nous, sans être plus connus absolument parlant » (2).
85. En outre, s'il nous arrive assez souvent de percevoir quela vérité, qui fait l'objet de nos recherches, est contenue dans quelque principe certain et évident, il arrive aussi parfois que, ce genre de démonstration nous faisant défaut, nous n'avons d'autre ressource que de montrer les conséquences absurdes qu'entraînerait la négation de cette vérité. La première de ces démonstrations s'appelle démonstration directe et la sconde démonstration indirecte. Comme la démonstration indirecte a pour but d'établir que l'opposé de la chose en question n'est pas possible, on l'a également appelée réduction à l'impossible., ou i^édiiction à l'absurde. La démonstration directe est donc celle où l'on déduit une vérité d'une autre vérité avec laquelle elle est étroitement liée ; la démonstration est indirecte., au contraire, lorsqu'on prouve
(i) Anal. Post., lib. I, c. 2.
(2) In lib. IPost., lect. IV. Cf. Alb. M., Poster., lib. III, tract. I, c. 7 et 8.
RÉELLE igS
qu'une chose est vraie, parce que de sa négation naîtraient une ou plusieurs absurdités, ou bien lorsqu'on établit qu'une chose est fausse, parce que, si elle était vraie, une ou plusieurs conséquences absurdes s'ensuivraient. Ainsi, on donne une démonstration diî^ecte de Y immortalité de l'âme^ si on la déduit de sa spiritualité, et on en donne une preuve indirecte., si on la déduit de ce que, si Pâme n'était pas immortelle, le crime resterait sans châtiment et la vertu sans récompense.
86. Il est évident que la démonstration directe est supérieure à la démonstration indirecte, car celle-ci montre seulement que la chose existe, tandis que la démonstration directe ne se contente pas de manifester l'existence de la chose, elle en fait voir en même temps la nature. Par exemple, lorsqu'on prouve que l'âme est immortelle, parce que, si l'âme n'était pas immortelle, le vice serait sans punition et la vertu sans récompense, on apprend, il est vrai, que l'âme est immortelle, mais on ignore la raison intime de son immortalité. Au contraire, celui qui prouve l'immortalité de Tâme par sa spiritualité, celui-là connaît, non-seulement que l'âme est immortelle, mais il sait, en outre, la raison pour laquelle elle est immortelle (i). On comprend dès lors que la démonstration indirecte ne doit être employée que dans le cas où la démonstration directe fait défaut. Néanmoins il est parfois utile de joindre la démonstration indirecte à la démonstration directe, parce qu'on arrive plus facilement à convaincre d'une vérité, si on la présente de plusieurs manières, et sous divers aspects. Mais, s'il en est ainsi, c'est avec beaucoup de raison que les premiers qui se sont occupés de la logique ont fortement recommandé la démonstration indirecte et en ont fait un fréquent usage. Elle fut en effet très-familière à Socrate, qui l'employait utilement pour déjouer les subtilités des sophistes de son temps (2) ; à Euclide, qui, d'après le témoignage de Laerce (3) , au lieu de combattre directement les conclusions de ses adversaires, se contentait de leur opposer d'autres conclusions qu'il leur fallait résoudre ; à Aristote, qui en
(i) Vid. S. Thom., Op. cit., lect. XL.
(2) On peut en juger par les dialogues de Platon: voir surtout Protagoras.
(3) Lib. II, c. 10, segm. 107.
fit souvent usage et qui en a indiqué avec soin et la valeur et les règles (i).
87. Une autre espèce d'argumentation, qui n'est pas d'une médiocre utilité pour résoudre les questions controversées, c'est Targumcntation appelée ex datis ou ad aliquem par saint Thomas (2) et les scolastiques, et que les auteurs modernes nomment argument mY//o/;2/'72e;7ï. Cette argumentation a pour but de contraindre un adversaire, qui refuse de confesser certaines choses qui sont vraies, d'en admettre d'autres dont il reconnaît la fausseté, en sorte que de la fausseté qu'il accorde il est conduit à d'autres faussetés qu'il ne voudrait pas admettre. Par exemple, saint Paul réfute les adversaires de la résurrection des morts par cette raison que s'il était faux que les morts ressuscitent, il y a d'autres choses qui seraient égalelement fausses et qu'ils regardent cependant comme vraies : savoir que Jésus-Christ est ressuscité, et partant que sa prédication n'est point inutile et que leur foi n'est point vaine (3). On conçoit très-bien, d'après cela, que Vsx^uïntntadhominem n'a aucune valeur comme preuve, parce qu'il ne déduit pas sa conclusion des principes mêmes de la chose ; mais il peut être d'une grandeutilité contre certains adversaires : on s'en sert en effet pour établir que l'adversaire, en niant la vérité proposée, se contredit lui-même. Déjà saint Irénée avait fait l'observation que cette argumentation, s'appuyant sur des principes concédés par l'adversaire, a contre lui une grande force. Voici ses paroles : « Une preuve vraie et sans réplique, c'est la preuve qui s'appuie sur le témoignage des adversaires eux-mêmes « (4).
88. Nous devons dire quelques mots de la démonstration réciproque, appelée par les scolastiques, comme l'avait fait Aristote, démonstration en cercle. Elle a lieu, dit saint Thomas, « quand de la conclusion et de l'une des prémisses convertie on conclut l'autre prémisse « (5). Pour avoir la réciproque d'un argument, il faut en effet mettre la conclusion à la place de la majeure, convertir la mineure, sans la chan-
(i) Anal. Prior., Wh. \, c. 29, et lib. II, c. 1 1 et 14.
(2) In lib. V Met., lect. VI.
(3) Cf. S. Aug., De Doct. Christ., lib. II, c. 3i, n. 49.
(4) Adv. Hceres., lib. IV, c. 14.
(5) In lib. I Poster., lect. VIII.
ger de place, et faire de la majeure la conclusion. Voici Texemple donné par saint Thomas : « soit le syllogisme suivant, dit-il : Tout animal raisonnable, mortel, est risible ; or tout homme est un animal raisonnable, mortel ; donc tout homme est risible. Si Ton prend la conclusion comme principe et qu'on y joigne la mineure convertie, le syllogisme devient : Tout homme est risible ; or tout animal raisonnable, mortel, est homme ; donc tout animal raisonnable, mortel, est risible ; dans lequel la majeure du premier syllogisme est devenue la conclusion » (i). Il est évident que cette argumentation est vicieuse, si ce qui forme la conclusion dans le premier argument, et le principe dans le second, se prend d'une seule et même manière. Car, le principe devant être antérieur à la conclusion et plus connu qu'elle, il suivrait de là que la même chose serait à la fois plus connue et moins connue : elle serait plus connue en tant que principe, et njoins connue en tant que conclusion (2).
89. Néanmoins la démonstration réciproque, comme l'observe le même saint Thomas, peut être utilement employée en deux manières. Premièrement, si la proposition qui forme la conclusion dans le premier argument, et le principe dans le second, se trouve prise en divers sens ; alors, en effet, ce qui est mis dans la conclusion, et ensuite dans le principe, n'est plus en réaUté une seule et même chose (3). Secondement, si l'argumentation a posteriori est changée en une argumentation a prioj^i, dans le but de découvrir la manière dont l'effet procède de la cause, après qu'on a conclu l'existence de la cause par l'existence de l'effet. Cette démons-
(0 Ibid.
(2) Ibid.
(3) Inlib. II Poster., lect. XII.Soit,par exemple, l'argumentation au moyen de laquelle les théologiens catholiques prouvent l'autorité de l'Église^ catholique par le témoignage de la sainte Ecriture, et l'autorité de la sainte Ecriture par le témoignage de l'Eglise catholique. Les protestants répètent à l'envi que c'est là une démonstration en cercle, ou un cercle vicieux. Ils ont bien tort. Il faut savoir, en effet, que les théologiens catholiques montrent d'abord, par des arguments tirés de la raison, que les livres de la sainte Ecriture sont révélés de Dieu; au moyen de ces livres, ils prouvent ensuite que l'Eglise catholique est la véritable église de Jésus-Christ, et qu'il lui appartient de décider quel est le nombre des livres divins, et quelle est la doctrine qu'ils contiennent ; ils déterminent enfin, d'après les décrets de l'Eglise, quels sont les livres qui doivent êtres tenus pour divins. Par conséquent, dans la démonsen cercle que nous venons d'indiquer, cequi est donné comme conclusion dans le premier argument, et comme principe dans le second, n'est nullement pris dans le même sens,
igS LOGIQUE
tration fut appelée, dans Técole, regressus^ ou démonstration r(?j^'e^5/re,parcequ^on progresse d'abord de l'effet vers la cause, pour rétrograder ensuite de la cause vers Teffet. Car, si de la connaissance de Tefi'et nous sommes conduits à la connaisance de la cause, il est vrai aussi que la connaissance de la cause nous aide à connaître TefTet plus à fond. Par exemple, on prouverait très-bien que le feu existe, parce qu'on en voit la fumée, et que la fumée se montre à noiis, parce qu'il existe du feu ; en effet, par la vue de la fumée, nous arrivons d'abord à la connaissance du feu, et, de la connaissance du feu, nous revenons ensuite à la fumée, pour rendre raison de son existence (i). Or, bien loin que cette démonstration en cercle soit vicieuse, elle produit au contraire la plus parfaite des connaissances , comme Aristote Ta remarqué ; car, au moyen d'une seule et même opération, elle découvre en même temps l'effet, et la cause de cet effet : elle possède par conséquent la valeur de la démonstration que les logiciens appellent principale (2).
ARTICLE CINQUIÈME
De V effet de la démonstration^ ou de la science
90. Après avoir expliqué la nature de la démonstration et ses diverses formes^l'ordre rationnel exige que nous expliquions la notion de la science et les questions importantes qui s'y rapportent. Car la science, dit saint Thomas, « est Tefifet de la démonstration » (3).
Or, pour commencer par la notion de la science, rappelonsnous que la matière des sciences se trouve placée dans les essences des choses (4); et comme les essences des choses sont universelles, immuables et nécessaires, les sciences ont pour objet l'universel, l'immuable et le nécessaire. Mais il est impossi-
(i) In lib. I poster., lect. VIII.
(2) Post. Anal., lib. \,c. 3. Celui qui désire en savoir davantage sur ce genre d'argumentation peut lire Zabarella, De régressa, inter Opp. log., p. 248 et suiv., éd. cit.
(3) In lib. I Poster., lect. XIV.
(4) Bacon donne son approbation expresse à ces paroles de Platon : Les formes sont le véritable objet de la science ; De augm. scient., lib. III, c. 4, p. 193.
ble, nous l'avons dit, de connaître Tessence d'une chose quelconque, autrement que par sa cause ; et ce qui nous est connu par sa propre cause, nous Tappréhendons avec une certitude ferme et absolue, grâce à la démonstration. La science peut donc se définir : La connaissance certaine et évidente d'une chose, par sa cause, ou la connaissance acquise par démonstration. « Celui-là, dit Aristote, a proprement et simplement la science, qui connaît la cause par laquelle les choses sont, et qui a la certitude que cette cause existe et qu'elle ne peut être autrement » (i).
91. On peut tirer delà plusieurs conclusions: T les choses fortuites, ou contingentes, comme les appelle l'école, n'appartiennent point à la matière de la science, pour ce qui regarde les caractères par lesquels chacune d'elle se distingue des autres et forme un individu, c'est-à-dire quant aux accidents; mais elles lui appartiennent par les caractères qui les rattachent à certaines espèces, c'est-à-dire par leur essence. La raison en est que les accidents varient, tandis que les essences sont immuables (2). 2" Il ne faut pas confondre savoir et concevoir. « La connaissance, dit saint Thomas, s'appelle intellection ou conception, en tant qu'elle s'arrête à la considération des principes, mais elle prend le nom de science, lorsqu'elle descend des principes aux conclusions « (3). 3" Enfin le syllogisme dialectique et l'induction préparent la science, mais ne la produisent pas; car, ainsi qu'on l'a vu, le syllogisme dialectique conduit seulement à la connaissance probable des choses ; quant à l'induction elle-même, telle qu'on l'emploie dans la démonstration, c'est-à-dire l'induction parfaite, elle est sans doute d'un grand secours pour découvrir l'essence et la cause des choses, mais elle est impuissante à les prouver par leurs causes (4). Ce qui fait dire à saint Thomas : « La démonstration qui produit la science d'une chose se tire de ses causes prochaines » (5).
(i) Anal. Post., lib. I, c. 7. Cf. S. August., Contr. A cad., lib. II, c. 7, n. 19, et, sans parler des autres, Albert le Grand, Poster., lib. I, tract. II, c. i.
(2) Cf. S. Thom., I, q. LXXXIV, art. i c; Contr. Gent. ,lih. II, c. 64; Qq. dispp., De Verit., q. XV, a 2 ad 3.
(3) In lib. III Sent., Dist. XXVIII, q. i, a. 6 sol.
(4) Voir p. 166, not. i
(5) In lib. I Sent., Dist. XLV, q. I, a 3 ad 5. La science, telle que nous l'entendons ici, est la connaissance d'une chose par sa cause, on l'appelle
92. Pour bîen saisir la nature intime de la science, voyons en quoi elle diffère de l'opinion et de la foi. D'abord V opinion consiste dans un faible assentiment de l'esprit , accompagné de la crainte que le parti opposé ne soit le vrai. « Uopinion , dit saint Thomas , est Pacte par lequel Tesprit s'attache à un parti avec Tappréhension que le parti contradictoire ne soit le bon (i) ». Par conséquent Popinion diffère de la science, soit à raison de la matière, puisque Tune regarde les choses nécessaires et immuables, et l'autre les choses contingentes et variables, soit à raison du mode d'acquisition et, de la cause qui les produit, puisque la science se forme par démonstration, tandis que l'opinion résulte de la simple probabilité : ce qui explique la solidité de l'une et la mobilité de l'autre. Il surgit de là une troisième différence, que saint Thomas indique en ces termes : « La science est produite en nous par une seule démonstration qui est efficace, l'opinion au contraire n'est point le résultat d'un seul syllogisme dialectique, mais il en faut plusieurs, à raison de leur faiblesse individuelle (2). «
93. Saint Thomas définit la foi ^ l'adhésion de l'esprit à une chose qu'il ne voit pas, mais qu'il croit sur la parole d'autrui (3). Cette définition montre que la principale différence qui se trouve entre la science et la foi tient à la manière différente dont nous donnons notre assentiment à la vérité d'une
pour cette raison, connaissance sc/en?f/?^iie.Car,si par science on veut signifier un système de connaissances appartenant à un certain ordre de choses, comme on l'entend quelquefois, ainsi que nous l'expliquerons bientôt, il est indubitable qu'elle fait un assez fréquent emploi, non-seulement du syllogisme démonstratif, mais encore du syllogisme probable, et non-seulement du syllogisme, mais encore de l'induction. Car il existe des sciences dans lesquelles il n'est possible, ni de tout savoir d'une manière également certaine, ni de tout connaître par la même méthode.
(0 I, q. LXXIX, a. 9 ad 4.
(2) Q(j. dispp., De Virtut.,q. I, art. g ad 11. L'opinion ne saurait, sans cesser d'être une opinion, nous procurer la certitude scientifique ; sa nature exige en effet que celui qui l'adopte reste dans le doute sur l'opposé, mais il n'est pas nécessaire qu'elle soit toujours unie au doute actuel. Car il n'est pas impossible que quelqu'un donne un assentiment probable à une chose sans qu'il ait des doutes sur son opposé, soit parce qu'il a observé que la chosQ avAit Wùu ordinairement comme il la croit, soit parce qu'il sait qu'elle s'appuie sur de graves témoignages, ou sur le sentiment commun, soit enfin parce que la volonté détermine l'intellect de manière à l'empêcher de reconnaître que la chose peut exister autrement. Cf. Ferrari, Pliil. Perip. etc., t. I, q. VIK, p. i25, Venetiis 1754.
(3) i« 2", q. LXVII, a. 3 c.
chose.Car, dans les choses que nous connaissons par la science, nons adhérons à la conclusion, parce que nous avons perçu qu'elle découle de principes évidents ; dès lors Tassentiment de rintellect s'appuie sur des preuves de raison. Au contraire, les choses que nous connaissons par la foi n'étant perçues, ni par l'évidence immédiate, ni par l'évidence médiate, l'intellect n'est point sollicité à les admettre par des preuves de raison, mais il y adhère sous la seule impulsion de la volonté, laquelle, embrassant cette adhésion comme un bien que la raison lui présente, détermine l'intellect à leur donner son assentiment. C'est pourquoi « la certitude de la science, dit saint Thomas, comprend deux choses, savoir l'évidence et la ferme adhésion ; mais la certitude de la foi consiste dans une seule chose, savoir dans la fermeté de Tadhésion (r). » Or, comme le motif pour lequel l'intellect donne son assentiment aux choses qu^il n'a point vues est un motif divin, ou un motif humain, on doit distinguer la foi divine et la foi humaine. « La foi, selon le même Docteur, se dit proprement de l'assentiment donné aux choses qu'on ne voit pas. Ce qui peut avoir lieu de deux manières, suivant que nous sommes entraînés par une autre raison humaine.., ou que nous sommes sollicités par la raison divine (2). »
94. Mais, les scolastiques, à l'exemple d'Aristote (3), se servent de temps en temps du mot foi pour signifier une opinion qui , s'appuyant sur plusieurs arguments probables , approche beaucoup de la certitude scientifique. « La foi, dit Albert le Grand, est la parfaite persuation d'une opinion, fondée sur de nombreuses probabilités (4). « Saint Thomas parle de même : « On dit que l'on croit, lorsqu'on opine fortement pour un parti (5). » En outre, chez les anciens comme chez les modernes, ce mot signifie assez souvent l'assentiment que l'intellect, dans sa seconde, ou dans sa troisième opération, donne à la vérité. « Le nom de/o/, dit saint Thomas, prend une extension plus grande, car la certitude, qui est le résultat du raisonnement, est encore appelée foi, lors même qu'elle
(0 Voir s. Thomas, In lib. III Sent., dist. XXIII, q. II, a. 2 50/. 3 ad i,
(2) Ibid., Dist. XXIII, Espos. text.
(3) Top., lib. IX, c. 5.
(4) De homine, tract. I, q. LI, a. i.
(5) Qq. dispp., De Verit., q. XIV, a. 2 c,
nous conduit à Tévidence, parce que le raisonnement est le motif qui sollicite notre foi à croire ce qui était douteux (i). »
95. Enfin n'oublions pas que, suivant la remarque de saint Augustin, le mot de science pris dans un sens large, comme on le fait ordinairement, signifie non-seulement les choses que nous connaissons par de solides preuves de raison, mais encore celles que nous admettons sur le témoignage de nos sens et sur l'autorité des témoins. « Lorsque nous parlons rigoureusement, dit-il, nous appliquons l'expression de science aux seules choses que notre esprit perçoit sur de solides raisons. Mais, lorsque nous voulons nous rapprocher davantage du langage habituel, nous n'hésitons pas à dire, à l'exemple de la sainte Écriture, que nous avons la science de ce que nous percevons par les sens de notre âme, et de ce que nous croyons sur l'autorité de témoins dignes de foi ; quoique nous concevions très-bien la différence qu'il y a entre la science et ces dernières connaissances (2). »
96. A propos de la science entendue dans le sens rigoureux, les philosophes et les théologiens discutent la question de savoir si l'intellect peut, sur un même objet considéré formellement^ c'est-à-dire sous le même rapport, produire en même temps un acte de science et un acte de foi, un acte de science et un acte d'opinion. La négative, qu'ont soutenue saint Thomas et beaucoup d'autres avec lui, nous paraît certaine. Effectivement, notre intellect ne peut affirmer en même temps et à la fois, d'un même objet, deux choses qui se contredisent, à moins d'admettre qu'une même chose peut être et n'être pas en même temps. Or, s'il était possible d'avoir en même temps, d'un même objet formel, la science et la foi, ou la science et la simple opinion, on affirmerait d'un même objet formel deux choses contradictoires. Car, en tant qu'il en aurait la science, l'entendement jugerait nécessaire la connexion de l'attribut avec le sujet, et en tant qu'il en aurait une simple opinion, il jugerait cette connexion simplement contingente (3) ; en outre, par la
(i)/h lib. III Sent., Dist. XXIII, Expos, text. Clément d'Alexandrie emploie le mot TTiVri;, toi, en ce sens, dans les Strom., lib. VIII, c. 'i.
(2) Retract., lib. I, c. 14, n. i.
(3) o La science et l'opinion ne peuvent pas se rencontrer sur un même objet , parce qu'on serait à la fois persuadé qu'une chose peut £tre autrement et qu'elle ne peut pas être autrement » ; In lib. I Poster., lect. 44. Scot dit de son côté : « Il est évident qu'on ne peut avoir à la fois, sur
science,rintellect percevrait évidemmentque l'attribut convient au sujet, et, par la foi, il croirait que cette convenance ne peut être évidemment connue (i). Donc Tintellect ne peut produire en même temps, sur le même objet, un acte de foi et de science, un acte de science et un acte d'opinion.
97. Le même argument, à peu de choses près, pourrait être présenté de cette autre manière : la science fait naître la certitude et révidence, mais Topinion est privée de certitude et la foi d'évidence; de même-, la science rejette toute espèce de doute, l'opinion, au contraire, en est toujours accompagnée (2). Or il n'est pas possible que l'intellect soit en même temps, par rapport à un même objet formel, dans un état de certitude et d'incertitude, de sécurité et de doute, c'est-à-dire qu'il ait, ou qu'il n'ait pas l'évidence, parce que ces choses se contredisent mutuellement. Il est donc impossible que l'intellect produise en même temps, sur le même objet formel, un acte de science et de foi, ou bien un acte de science et un acte d'opinion.
une chose, la science et une simple opinion, car ce serait avoir la persuasion qu'une même chose peut se trouver autrement et qu'elle ne peut pas se trouver autrement, ce qui n'est pas possible » ; In lib. I Post., c. 3o.
(i) « Par la même raison, il ne peut se faire que la même chose soit connue, sous le même rapport, et par la science et par la foi, car l'on sait ce que l'on voit et l'on croit ce qu'on ne voit pas » ; 2« 2^, q. I, a. 5 ad 4.
(2) « Il ne paraît pas possible d'avoir la science et une simple opinion sur un même objet, parce que l'opinion suppose la crainte fondée de se tromper, tandis que la science l'exclut » ; Qq. dispp., De Ver., q.XIV, a. 9 ad 6. Remarquons-le, quoique l'opinion soit séparée quelquefois du doute actuel, comme nous l'avons dit, elle ne peut pas cependant se concilier, au moins naturellement, avec la science. En effet, dès que l'intjUect a obtenu la connaissance certaine et évidente d'un objet , et perçu la valeur du moyen scientifique ou de la démonstration, il laisse de côté, cela n'est pas douteux, les raisons probables, quelles qu'elles soient, et ne s'en préoccuppe plus ; de même que celui qui voit un objet placé devant ses yeux, à la lumière d'un soleil splendide, ne prête aucune attention à la faible clarté d'une lampe ; par conséquent les motifs de probabilité ne contribuent en rien à l'assentiment que l'on donne aux cluses évidentes d'une évidence immédiate ou médiane. AinSi, quoique les raisons probables et l'autorité des savants disposent Tintellect, et l'aident à percevoir les démonstrations, cependant elles ne peuvent avoir aucune influence sur lui, s'il a, de l'objet, une connaissance certaine et évidente. Mais, si la valeur de la probabilité devient nulle, en présence de l'acte scientifique, il en résulte que la science et Topinion ne peuvent, au moins waturellement, se concilier dans l'intellect, lorsqu'il s'agit d'un même objet formel. Naturellement, disons-nous, car il ne répugne pas que l'opinion, séparée du doute et indiquant uniquement l'adhésion de l'esprit, pour des raisons probables ne puisse coexister avec la science ; car,dans ce cas particulier,resprit n'est pas en même temps certain, et hésitant. Ainsi, puisque tout ce qui n'entraîne ni absurdité, ni contradiction, se trouve possible, en vertu de la puissance divine, on ne p.ut douter que l'opinion, entendue comme nous venons de le faire, ne puiise subsister sur naturellement, avec la science, et en même temps qu'elle, dans le même sujet
98. Et qu^on ne vienne pas nous objecter que toute contradiction est enlevée par la diversité des moyens, et que, par conséquent, la science d'un même objet formel peut subsister avec la foi ou Topinion, dans un même intellect, si Tintellect s'appuie sur divers moyens de connaître. En effet, de quelque manière que Ton suppose que la certitude et le doute, l'évidence et la probabilité, naissent de ces moyens divers, il est toujours vrai de dire qu'ils sont priiKitivement opposés, comme la lumière et les ténèbres. Or il n'est pas possible qu'une forme et sa privation subsistent ensemble dans le même sujet, à quelque origine que l'on fasse remonter la privation : comme il est impossible que l'atmosphère soit obscure, tandis que le soleil l'éclairé, quelle que soit la cause à laquelle on attribue l'obscurité. Il ne peut donc se faire que l'intellect paisse avoir en même temps, sur un même objet formel, la science et la foi, ou la science et une simple opinion, à raison de la diversité des moyens (i).
99. Pour éclaircir de plus en plus cette doctrine, nous croyons devoir ajouter encore ces deux observations. Premièrement, rien certainement ne s'oppose à ce que l'intellect ne juge qu'une chose est absolument vraie et certaine, en tant qu'elle est démontrée par un moyen terme vrai et certain, et que la même chose peut être également connue par un moyen terme probable ; mais il n'en résulte nullement que l'acte de la science et l'acte de l'opinion concernant le même objet, puissent subsister ensemble dans le même intellect. Car 1° le jugement par lequel l'intellect prononce que la chose qui est connue à Taide d'un moyen démonstratif, et partant comme nécessaire, peut être également connue à l'aide d'un moyen dialectique, et partant comme probable, ne concerne pas la même chose, mais regarde les diverses manières dont cette
(i) « Comme la science et l'opinion, dit Scot, sont simplement incompatibles sur le même objet, si l'on s'est d'abord formé une opinion sur une chose et que la démonstration survienne ensuite, l'opinion s'évanouit ; car, si deux causes s'offrent dans le même sujet, savoir le moyen dialectique et le moyen démonstratif, le premier moyen sera annulé par le second, de telle sorte que ni les deux effets, ni les deux causes ne se présenteront jamais simultanément» (/« lit., III Sent., Dist. XXIV, q. un.). Ht ailleurs: « L'évidence de l'objet est requise pour la science proprement dite ; mais l'évidence de l'objet est incompatible avec la foi, qui concerne ce qu'on ne voit point ; je dis par conséquent que la science et la foi ne peuvent subsister dans le même intellect relativement au même objet » ; Ibid-
chose peut être connue (i) ; 2° le jugement par lequel Pintellect décerne que la proposition déduite de prémisses probables est simplement probable, n'est pas un jugement probable. C'est au contraire un jugement tout à fait certain, parce qu'il est très-certain que la conclusion tirée de prémisses probables est simplement probable.
1 00. Secondement, il répugne que les propositions connues, et par la raison, et par l'autorité, soient en même temps l'objet de la science et celui de la foi. Caria raison donnée en faveur d'une assertion démontre la chose avec une évidence complète, ou d'une manière seulement probable. Dans le premier cas, l'autorité a pour unique but de montrer que l'assertion n'est point nouvelle, mais qu'elle fut également enseignée par ceux dont on cite les témoignages. Dans le second cas, Tautorité fait que l'assertion paraît plus probable, s'il est possible, puisque la valeur des opinions est augmentée par l'autorité des grands génies qui l'ont admise (2).
10 1. Les preuves que nous avons données pour étabhr que l'acte scientifique ne peut se concilier, ni avec l'acte de foi, ni avec l'opinion, établissent également que l'habitude de la science ne peut subsister non plus ni avec l'habitude de la foi ni avec l'opinion habituelle, sur le même sujet. Une raison de cela, aussi courte qu'elle est claire, c'est que les habitudes consistant, ainsi que nous le dirons plus loin, dans certaines inclinations pour les mêmes actes, elles s'excluent mutuellement, comme s'excluent les actes vers lesquels elles inclinent.
102. Enfin, si l'on compare l'acte avec l'habitude, et l'habitude avec l'acte, on peut établir les points suivants :
i" L'acte d'opinion peut subsister avec l'habitude scientifique. Car l'habitude, par elle-même, n'est pas opposée aux actes d'une aut;e habitude. Ainsi, par exemple, celui qui a
(i) Les paroles suivantes de S. Thomas paraissent regarder ce point: « La science une fois acquise, la connaissance qui s'obtient par le syllogisme dialectique peut encore rester, comme un appendice de la science démonstrative, laquelle est produite par la cause ; car celui qui connaît la cause peut, à plus forte raison, connaître les raisons probables sur lesquelles repose le syllogisme dialectique » (3, q. IX, a. 3 ad 2). Nous laissons aux théologiens le soin d'expliquer comment le philosophe peut avoir, en même temps la science, et la foi de l'existence de Dieu, et d'autres vérités.
(2) « L'homme qui n'a qu'une faible science, dit saint Thomas, se trouve plus assuré de ce qu'il connaît par la bouche d'un savant que de ce qu'il sait par sa propre raison »; 2a 2% q. IV, a. 8 ad 2.
l'habitude de Tinjustice peut accomplir quelque acte de justice. Mais, s'il en est ainsi, il peut arriver qu'un acte d'opinion soit produit par celui qui possède Thabitudede la science, sans que cette habitude soit détruite (i).
2° Si riiabitude de la science est engendrée par un seul acte, l'habitude de l'opinion ne peut subsister avec l'acte scientifique; parce que, dans ce cas particulier, deux habitudes contraires subsisteraient ensemble ; ce qui est impossible, comme nous l'avons montré.
3" Si l'acte scientifique ne produit aucune habitude, sa coexistence avec l'habitude de la foi n'est pas impossible. La raison en est qu'aucun acte n'exclut l'habitude, à moins qu'il n'engendre l'habitude contraire (2).
4° Enfin l'acte de foi peut se concilier avec l'habitude de la science. En effet, comme l'acte et l'habitude, ainsi que nous Pavons dit, ne sont pas directement opposés, il peut arriver que l'intellect qui possède une habitude scientifique sur certaines choses, mais qui ne porte point son attention sur le moyen démonstratif, produise un acte de foi sur ces mêmes choses.
io3. Qu'il nous suffise d'avoir indiqué les différences qui existent entre la science, l'opinion et la foi (3). On les trouvera expliquées, avec plus de développement, dans la théologie révélée, où elles sont de la plus grande utilité.
ARTICLE SIXIEME
De la dîPersité des sons et de la dignité des sciences
104. Le mot science, comme nous l'avons dit, signifie nonseulement cette parfaite connaissance d'une chose, qui a reçu pour cela le nom de connaissance scientifique^ il signifie encore tout système de connaissance, appartenant à un certain ordre de choses, quoique ces connaissances ne soient pas toutes également certaines et incontestables (4). Il est par conséquent nécessaire, avant que nous quittions cette partie de la lo-
(i) 2» 2œ, q. XXIV, a. 12 c.
(2) Cf. s. Thom., 2a 2œ, q. CLXXV, a. 3 ad 3, et dq. dispp., De Ver., q. XIII, a. 2 ad 5.
(3) Cf. Roselli, Summ. Phih etc. ; Log., q. XXX, a. 2 et 3. .
(4) P- 199, not. 5.
gique, de dire quelques mots de la science, considérée à ce point de vue. Mais, auparavant, expliquons la notion d'art ; exposons la différence qui existe entre Part et la science, de peur qu'on ne confonde celle-ci avec celui-là.
io5. L'art est défini par saint Thomas: « La règle pour bien faire certaines œuvres « (i). Afin de mieux saisir la différence qui existe entre la science et Tart, nous avertissons tout d'abord qu'il y a deux sortes de sciences : la science spéculative et la science pratique. Celle-là s'arrête dans la contemplation de la vérité; celle-ci applique la vérité connue à quelque ouvrage. « Il y a telle doctrine, dit Origène, qui est à elle-même sa fin ; mais il y en a une autre qui aboutit à la pratique. Par exemple, la géométrie a pour fin la science elle-même et la connaissance spéculative. Mais il est telle autre science dont la fin est une certaine œuvre. Ainsi, dans la médecine, il ne suffit pas d'étudier la nature et les préceptes de cette science dans le but d'apprendre ce qu'il faut faire, il faut encore savoir opérer : par exemple, savoir panser une blessure, prescrire un régime de vie, savoir apprécier l'ardeur de la fièvre à l'inspection du pouls. Si vous connaissez la théorie et que vous soyez incapable de la mettre en pratique, votre science n'est d'aucune valeur (2). » Or il est évident que l'art doit se distinguer et des sciences théoriques, et des sciences pratiques. Car les sciences théoriques ont pour objet le nécessaire et les arts ont pour objet le contingent ; celles-là concernent
(i) In lib. I Post., lect. i.
{■z)Hom. I, in Liicam, Opp., éd. Car. Delarue,t. III,p. 933,col, 2,Parisiis 1740. Nous ferons, avec S. Thomas, deux observations, à propos des sciences spéculatives et des sciences pratiques. La première, c'est qu'une seule et même science est à la fois spéculative et pratique, si elle traite en partie de la connaissance de la vérité, et en partie des règles de la morale. Citons, comme exemple, la théologie révélée qui traite, non-seulement des choses divines, mais encore des actes humains, «en tant que,par leur moyen, nous acquérons la parfaite connaissance de Dieu, en laquelle consiste l'éternelle béatitude » (I, q. I, a. 4 c). En second lieu, la même science peut être théorique d'une certaine manière, et pratique d'une autre; car, dans les sciences qui tendent à l'opération, on peut, laissant de côté la réalisation de l'œuvre, ne s'attacher qu'aux principes qui sont le fondement de l'opération, ou même étudier la manière d'opérer, non pour en venir à l'exécution, mais uniquement pour en acquérir la connaissance. Ces sciences sont pratiques quant à l'objet qui est connu, et théoriques quant à leur mode et à leur fin. « La science qui est spéculative à raison de la chose connue, conclut S. Thomas, est seulement spéculative. Mais celle qui est spéculative dans son^ mode ou dans sa fin est en partie spéculative et en partie pratique. Lorsque l'opération est la fin préordonnée, la science est simplement pratique »; l, q. XIV, a. 16 c.
les actes internes de Tâme, ceux-ci la matière sensible. Quant aux sciences pratiques, quoiqu'elles aient, avec les arts, ce trait de ressemblance qu'elles consistent, comme eux, dans Faction et non dans la contemplation, elles en diffèrent cependant sous plusieurs rapports. En effet, T les sciences pratiques regardent la fin dernière, ou la béatitude ; les arts, au contraire, ont une fin prochaine qui se confond avec la fin de Tœuvre opérée. 2" Les sciences pratiques embrassent les opérations immanentes, telles que les actes de la volonté; les arts, au contraire, ont pour objet les opérations transitives, lesquelles concernent la matière extérieure, y Enfin, quoique les sciences pratiques aient pour objet, comme les arts, une matière contingente, c'est-à-dire les opérations humaines, toutefois elles ne se rapportent nullement aux ouvrages parliailiers^ ainsi que s'exprime l'école; car elles ne visent pas à soumettre toutes les actions de l'homme aux prescriptions d'une loi fixe, mais elles se bornent à exposer les lois générales des actions humaines. Pour ce qui est de la matière des arts, elle se compose toujours d'objets individuels; parce que les œuvres, à la production desquelles ils président, sont toujours des œuvres particuHères.
106. Nous ne devons point omettre de dire que les règles des arts, comme l'observe souvent saint Augustin, ne sont bonnes et sûres que dans le cas où elles sont exactement déduitesdes principes des choses auxquelles ondoitlesrapporter(i). Or la recherche des principes sur lesquels un art est fondé constitue la science de cet art. La science qui enseigne les principes et les règles générales des beaux-arts s'appelle esthétique (2) ; l'esthétique peut donc se définir : La science des at^ts libéraux.
(i) Cf. s. August., De Musica, Vih. l, c. 4, n. 6, et De vera Religione, c. 3o, n. 54, 56.
{2) Esthétique vient de «iVSa'vo^at, sentir, parce que les choses, comme l'observeS. Thomas, sontappelées proprement belles, à raison de leurs rapportsavec la sensibilité (I,q. V, a. 4 ad 1). C'est bien à tort que les modernes philosophes allemands se donnent comme les inventeurs de l'esthétique, ou de la science générale des beaux-arts ; car personne n'ignore que cette science a été cultivée, dans tous les siècles, par des hommes du plus grand mérite. Sans parler de Platon, d'Aristote et des néoplatoniciens, rappelons seulement S. Augustin. Ce grand Docteur montre, en plus d'un endroit, que les principes des arts sont immuables, comme ceux des sciences, que la beauté, dans les œuvres d'art, tient à l'application de ces principes, et que l'appréciation qu'on en doit
107. Mais il faut se préserver de Terreur de ceux qui prétendent qu'il est possible de composer la science de Thistoire, et qui soutiennent qu'elle a été réellement composée par plusieurs auteurs modernes, surtout en Allemagne et en France. Ces écrivains, adoptant l'opinion de Titalien VLco, qu'ils saluent comme le père delà Science Nouvelle (r), croient que le genre humain doit marcher suivant certaines lois nécessaires, qui ont leurs racines dans la nature humaine, et que, par conséquent, celui qui approfondit ces lois, qui en étudie les rapports et rinfluence, peut facilement acquérir la science, ou la philosophie de l'histoire du genre humain. Mais ne voientils pas, en raisonnant ainsi, qu'ils soumettent les actions humaines à une certaine fatalité, ou destin, qui ne se distingue pas de la nécessité ? Car, la matière de la science ne pouvant être que le nécessaire et l'immuable, il en résulte que celui-là seul peut se hvrer à l'étude de la philosophie de l'histoire qui croit les actions humaines nécessaires et immuables. Or, comme les actions humaines, ainsi que nous le verrons plus loin, sont libres, il ne sera jamais possible de fonder la science
•de l'histoire. On doit seulement accorder que le philosophe peut, en parcourant les annales des royaumes et des empires, rechercher les causes des événements dont elles nous ont conservé le récit et y joindre des observations philosofiques. C'est ce qu'ont fait, avec beaucoup de discernement, saint Augustin (2) et Orose (3) chez les anciens, et Bossuet (4) chez les modernes.
108. Puisque toutes les sciences se rapportent à la connaissance des choses, on doit pouvoir les distinguer entre elles à raison de la diversité des choses dont elles traitent. Ce dont
faire repose sur eux (//. citt.). Lui-même, en cent endroits, discute, avec autant de justesse de pénétration, toutes les questions qui se rattachent à la notion de beauté, à son origine, et à ses lois ; il donne des conseils de la plus grande utilité pour juger de la beauté dans les œuvres de la nature, et pour la réaliser d.uis les œuvres d'art. 11 ne se contenta pas de donner des préceptes généraux, il enseigna mêm3 la musique, la grammaire et la rhéthorique, d'après les principes de la philosophie.
(i) Vid. Principii di una Scien^a Nuova d'intorno alla comiine natiira délie nationi ; Opp., t. V, éd. cit. Consulter ce que nous avons écrit sur Vico dans la Revue, La Scien^^a e la Fede, vol. XXIX, p. loy-iij, Napoli i855.
(2) Voir principalement son remarquable ouvrage, De Civitate Dei Libri
(3) Historiarum Libri VII, éd. Haverc, Lugd. Batav. lyjS.
(4) Discours sur V histoire universelle, Paris i68i.
chaque science s'occupe s'appelle le sujets ou, plus souvent encore, V objet de la science. Ainsi la Thêodicée et la Psychologie sont deux sciences différentes, parce que Tune traite de Dieu et l'autre de l'âme humaine. Nous ferons remarquer que la science n'est pas une certaine qualité qui réside dans les choses, avant que nous en prenions connaissance, ou qui s'y ajoute lorsque nous les connaissons ; mais elle est quelque chose de très-réel dans notre esprit, puisque notre esprit se perfectionne lui-même par la connaissance des choses. On voit clairement, par là, que les choses sont l'objet des sciences, non par elles-mêmes, mais en tant qu'elles sont connues de nous ; ce n'est donc que sous ce rapport qu'elles appartiennent à la science. En outre, comme il est possible de considérer, en chaque chose, divers aspects, il en résulte que chaque chose peut nous être connue de plusieurs manières distinctes, et partant qu'une même chose peut appartenir à difterentes sciences, si elle présente divers modes suivant lesquels on puisse la considérer. Quoique la Physique et les Mathéinatiqiies^ par exemple, aient également pour objet le corps, ou la matière du corps, elles forment cependant deux sciences difterentes, parce que Tune étudie les propriétés des corps réels et tels qu'ils existent dans la nature, et l'autre étudie les seules propriétés du corps abstrait.
109. Saint Thomas et les autres scolastiques, à l'exemple d'Arisîote, nomment principes les divers modes suivant lesquels une chose peut être considérée (i). La chose, suivant les principes d'après lesquels on la considère, prend le nom de sujet formel de la science ; parce que, de même que la forme constitue chaque chose et la distingue de toutes les autres, de même une chose devient le sujet d'une science et se distingue des sujets des autres sciences, d'après les principes suivant lesquels elle est considérée dans cette science. Par conséquent les sciences se distinguent entre elles non d'après la diversité de leur objet matériel^ mais d'après celle de leur objet formel^ c'est-à-dire suivant les principes qui président à la con-
(i) Les principes dont parlent ici les scolastiques, ce sont les principes propres de chaque science, par exemple les axiomes sur la quantité, pour la géométrie ; car les axiomes communs ne regardent aucun objet particulier, comme nous l'avons dit ailleurs, et peuvent être invoqués dans toutes les sciences. Cf. pag. 1 78 et I yy.
naissance de cet objet (i). Nous pouvons conclure de ce qui précède que plusieurs choses peuvent être embrassées par une seule et même science, si elles sont connues par les mêmes principes, et qu'une seule et même chose peut appartenir à diverses sciences, si elle est étudiée à la lumière de principes différents (2). Par exemple, quoique Pobjet de la Théologie naturelle soit le même que celui de la Théologie révélée, ces deux sciences sont cependant diverses, parce que celle-ci s'appuie sur les principes révélés, et celle-là sur les principes connus par la lumière naturelle. D'autre part, quoique la Théologie traite non-seulement de Dieu, mais encore de l'homme et des autres œuvres de Dieu, elle ne forme qu'une seule science, parce qu'elle traite de tous ces objets d'après des principes du même genre, c'est-à-dire révélés par Dieu même.
1 10. Quant à ce qui regarde l'ordre et le rang que les sciences ont entre elles, il faut tout d'abord observer que les sciences peuvent différer entre elles spécifiquement ou accidejitellement . Les sciences diffèrent d'espèce, lorsque le sujet de l'une diffère spécifiquement du sujet de l'autre, et que les principes propres de celle-ci sont divers des principes propres de celle-là ; leur différence n'est qu'accidentelle, lorsque le sujet de l'une et de l'autre science est le même, mais que l'une considère, dans ce sujet, quelque propriété accidentelle que l'autre n'a pas spécialement en vue. Ainsi la Physique diffère spécifiquement de rO«/o/o^-/e, parce que l'une étudie les propriétés réelles des corps, tandis que l'autre établit et explique les principes suprêmes des choses. La Perspective^ au contraire, ne diffère que par accident de la Géométrie^ parce que la ligne visuelle, dont s'occupe la première de ces deux sciences, diffère de la ligne dont traite la seconde, d'une manière accidentelle et non spécifiquement. Or les sciences qui se distinguent par accident sont contenues l'une dans l'autre, et celle qui a pour objet la pro-
(i) Cf. s. Thomas, In lib. I Post., lect. XLI. Le même Docteur dit dans un autre endroit : « L'objet de toute habitude cognitive comprend deux choses, ce qui est matériellement connu, qui s'en trouve comme l'objet matériel, et ce par quoi il est connu, c'est-à-dire la raison formelle de l'objet; ainsi, dans la science géométrique, ce qui est matériellement connu ce sont les conclusions, mais la raison formelle consiste dans les termes moyens de la démonstration par lesquels les conclusions nous sont connues»; :2a 2<b, q. I^ a. I c. Cf Qq. dispp.,De Verit., q. II, a. i3 ad 6.
(2) Ibid. Cf. S. Thom., In lib. I Post., lect. cit.
priété accidentelle est évidemment contenue dans la science qui traite du même sujet considéré en général. Par exemple la Perspective, qui étudie la raison visuelle de la ligne, dépend de la Géométrie qui étudie la ligne et les autres grandeurs, à un point de vue général. La raison de cette subordination, c'est que les principes de la science qui envisage un objet en particulier « se ramènent, comme dit saint Thomas, à la connaissance d'une science supérieure » (i), où Ton examine le- même objet d'une manière générale. Pour ce qui regarde les sciences qui diffèrent spécifiquement entre elles , nous disons qu'elles sont toutes contenues dans une science qui leur est supérieure, et qui embrasse les propriétés communes aux unes et aux autres. « De même que l'unité d'un certain genre de sujet, dit notre saint Docteur, est plus générale que l'unité d'un autre, par exemple Tunité de Têtre ou delà substance, que Tunité du corps, qui varie sans cesse ; de même une science peut être plus générale qu'une autre. Ainsi la Métaphysique,qui traite de rêtre,ou de la substance,est une science plus générale que la Ph^^sique, qui traite des choses corporelles et changeantes (2). » De miême que le genre est supérieur aux espèces, et se divise très-bien en ses espèces, comme en autant de parties subordonnées ; de même la science, qui étudie les propriétés génériques des choses, comprend, comme sciences subordonnées, toutes celles qui expliquent les différences des espèces singulières. « De même que l'animal, dit saint Thomas, est une espèce par rapport à l'ensemble des corps, de la nature, de même la science des animaux est une simple branche des sciences naturelles (3). »
III. L'ordre des sciences entre elles provient encore de ce que Tune l'emporte sur l'autre en dignité. Voici ce que nous croyons devoir établir à ce sujet avec saint Thomas : i " Comme, dans les sciences théoriques, il y a deux choses à considérer, savoir l'objet, et la manière dont cet objet nous est connu, nous disons que, sous l'un et l'autre rapport, les sciences théoriques peuvent être plus nobles les unes que les autres ; car il est manifeste que notre connaissance est d'autant plus noble que la matière qui en fait l'objet se trouve plus relevée
(1) I, q. I, a. 2 ad I.
(2) In lib. IPost., lect. XLI.
(3) Ibid., lect. XXV.
et que notre intelligence la possède avec plus de certitude (i). Ainsi donc, entre deux sciences spéculatives, celle-là est simplement plus excellente que Tautre qui l'emporte sur elle par la dignité de son objet et par la certitude dont elle est susceptible. 2° Si deux sciences sont égales sous un rapport, et que Tune remporte sur l'autre sous le second rapport, celle qui, sous Tun des deux rapports, l'emporte sur l'autre est la plus noble des deux. 3° Si elles l'emportent mutuellement lune sur l'autre, chacune sous l'un des deux rapports, celle dont la matière est plus excellente l'emporte sur celle dont la certitude est plus grande ; parce que la substance, comme l'observe saint Thomas, est plus noble que l'un quelconque de ses modes {2). 4° La dignité des sciences pratiques doit se mesurer à la dignité de leur fin; car, dans les sciences pratiques, la fin joue le même rôle que l'objet dans les sciences théoriques. C'est pourquoi les sciences pratiques sont d'autant plus nobles qu'elles approchent de plus près de la fin dernière ; par conséquent, de deux sciences pratiques, celle-là est la plus noble qui approche plus que l'autre de cette fin (3).
112. Si nous comparons entre elles les sciences théoriques et les sciences pratiques, nous reconnaîtrons facilement: i^que les sciences théoriques l'emportent absolument parlant sur les sciences pratiques, parce que les sciences théoriques regardent la faculté qui place l'homme au-dessus des autres créatures, c'est-à-dire son intellect,etconcernent les choses intelligibles qui sont l'objet propre de l'esprit humain (4) ; tandis qurî les sciences pratiques concernent les opérations que l'homme exerce au moyen des facultés qui lui sont communes avec les bêtes (5); 2" que, sous certain rapport^ les sciences pratiques l'emportent sur les théoriques, parce qu'elles sont nécessaires à Tusage de cette vie, ce qui n'a pas toujours lieu pour les autres.
(2) « Ainsi nous préférons savoir peu de choses sur un sujet très-nohle et très-relevé, lors même que nous ne le connaîtrions que d'une manière dialectique et probable, que de savoir beaucoup de choses, avec certitude, sur un sujet moins noble. Car le premier sujet tire sa dignité de lui-même et de sa propre substance, et le second le tire de son mode et de sa qualité seulement »; In lib. I De anim.,\ect. \.
(3) I, q. I, a. 5 c. Le saint Docteur se sert de ces mêmes considérations pour prouver que la science sacrée est plus noble que toutes les autres sciences, soit théoriques, soit pratiques.
(4) 2» 2»», q. CLXXXII, a. i c.
(5) Ibid.