‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernes (volume 2)Chapitre 34 sur 99 · DE LA MÉTHODE EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DE LA MÉTHODE EN GÉNÉRAL

ARTICLE PREMIER

De la nature de la méthode et de ses diverses espèces

I . La méthode peut très-bien se définir : l'ordre que suit notre esprit pour acquérir la science. Cette définition correspond parfaitement à Tétymologie du mot ; car, de même que la route conduit le voyageur au lieu désiré, de même la méthode nous conduit à la connaissance de la vérité. Mais,pour bien comprendre cette définition, rappelons-nous que toute méthode requiert trois choses, savoir: un principe, ou certaines vérités connues qui sont le point de départ de la science ; la marche en avant, ou Tordre suivant lequel notre esprit doit progresser des principes vers les déductions, et la fin, ou Tacquisition de la vérité.Or la notion de la méthode ne doit être demandée, ni aux principes, ni à la connaissance de la vérité ; elle consiste dans la manière dont Tesprit progresse des principes vers les con-^ séquences, car les principes doivent être connus d'avance et la connaissance de la vérité est le terme auquel aboutit la

méthode.

2. Mais, comme notre esprit est tel par nature, qu'il peut acquérir la science ou par lui-même, ou par les leçons d'un maître (i), la méthode dC invention, qui n'est autre que la route suivie par tout homme qui veut, de lui-même, parvenir à la science, doit être distinguée de la méthode d'enseignement, qui consiste dans la route à tenir pour conduire les autres à la science. Or la méthode d'enseignement, comme nous le montrerons ci-après, devant suivre la même voie que la méthode d'invention, il en résulte que tout ce que nous allons dire de la méthode d'invention peut généralement s'appliquer à la méthode d'enseignament. C'est pourquoi, dans cette dissertation, nous traiterons avec tous les développements nécessaires de la méthode d'invention et nous ajouterons seulement quel-

(i) Cf. s. Thom., Qq. dispp. de Ver., q- XI, a. i c.

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ques réflexions à la fin , en guise d'appendice, sur la méthode d'enseignement.

3. Puisque la méthode d'invention consiste dans la manière dont notre esprit procède pour arriver par lui-même à la science, et comme nous possédons la science alors que les choses nous sont connues par les causes qui les produisent, il est clair que les philosophes doivent expliquer diversement la nature de cette méthode, suivant la manière différente dont ils prétendent que nous parvenons à connaître les causes. Or, parmi les philosophes, les uns soutiennent que notre intelligence jouit de la connaissance directe et immédiate de Dieu, qui est la cause première de toutes choses, et qui contient en luimême leurs raisons suprêmes ; les autres enseignent, au contraire, que notre esprit est constitué de telle sorte qu'il ne peut s'élever à la connaissance des causes que par la connaissance des effets : telle est l'origine de la célèbre division de la méthode en ontologique et en psychologique. Car les philosophes qui partagent la première opinion veulent que toute science ait son point de départ dans la connaissance de Dieu, et préconisent la méthode ontologique ; ceux au contraire qui tiennent pour la seconde opinion enseignent que toute science doit débuter par la connaissance de quelque effet et leur méthode a reçu le nom de psychologique.

En attendant que nous donnions une notion exacte de ces différentes méthodes, et que nous portions un jugement sur leur valeur intrinsèque, nous allons exposer quelques règles générales qu'il est nécessaire d'observer dans quelque méthode que ce soit, bien que ces règles soient, elles-mêmes, diversement entendues par les auteurs.

ARTICLE SECOND

Des règles communes à toute espèce de méthode

4. La première règle de la méthode veut que, dans la recherche de la vérité, on avance du connu à l'inconnu, ou, comme on dit habituellement, du plus connu au moins connu. Les partisans de la méthode ontologique et les défenseurs de la méthode ps3'choIogique expliquent diversement cette règle. Pour bien comprendre ce que nous allons dire à ce sujet,

observons que les vérités plus connues se divisent en deux classes : les vérités plus connues par fiature^ et les vérités plus connues par rapport à nous. On appelle vérités plus connues par nature^ les vérités qui contiennent en soi la cause de Texistence d'autres vérités, et le nom de vérités plus con- Jiues par rapport à nous se donne aux vérités qui nous servent comme de moyen pour acquérir la connaissance d'autres vérités. Or les ontologistes affirment que ce qui est plus connu par nature est également plus connu par rapport à nous et réciproquement; les psychologistes enseignent au contraire que ce qui est plus connu de sa nature^ Test moins par rapport à nous, au début de la connaissance, et vice versa (i). En conséquence, les premiers interprètent la première loi de la méthode en ce sens que, dans toute investigation de la vérité, il faut débuter par les choses plus connues de leur fiature; les seconds l'interprètent dans le sens opposé et sont d'avis qu'il faut commencer par les choses qui sont plus connues pour nous. Ainsi Dieu, qui est de sa nature plus connu que les choses créées par lui, nous est également plus connu qu'elles, d'après les ontologistes ; niais, au sentiment des psychologistes. Dieu est pour nous moins connu que les créatures. Si donc nous en croyons les premiers,Dieu nous serait connu par lui-même,etles choses créées nous seraient manifestées par Dieu ; si nous nous en rapportons aux seconds, notre esprit n'arrive à la connaissance de Dien que par la contemplation de ses œuvres. Ces exphcations suffisent à l'intelligence de cette règle ; quant à la question elle-même, elle sera résolue dans la Dynamilogie.

5. Au reste, pour prévenir toute fausse interprétation de cette règle, nous ajouterons ces deux remarques : i" Un grand nombre de philosophes enseignent, avec Descartes, que les choses plus connues, qui conduisent à celles qui le sont moins.

(i) Nous disons au début de la connaissance. Car, ainsi que S Thomas l'a marqué dans son commentaire sur Aristote, cela n'est pas vrai de toute espèce de science, ou de démonstration ; car, dans telle science particulière, ou dans telle démonstration, il arrive tantôt que ce qui est plus connu par nature, est aussi plus connu par rapport à nous, et tantôt qu'il nous est moins connu. C'est ce qui explique pourquoi, dans certaines sciences, et dans certaines démonstrations, on part de ce qui est à la fois plus connu par nature et par rapport à nous, et pourquoi, dans d'autres, nous commençons par ce qui est plus connu pour nous et moins connu par nature. Voir p. iqS.

doivent être claires par elles-mêmes. C'est une erreur ; cela, il est vrai, se présente nécessairement dans la science première, c'est-à-dire dans la métaphysique, parce que cette science n'en reconnaît aucune autre au-dessus d'elle ; mais, dans les autres sciences, les vérités plus connues, qui leur servent de principes, peuvent être, comme nous l'avons dit(i), ou évidentes par elles-mêmes, ou recevoir leur clarté des principes d'une science supérieure. 2" Il ne faut pas confondre les choses plus connues avec ce qui est plus facile à connaître, comme le font souvent les disciples de Descartes et ceux de Locke. « Il est nécessaire dans Texanien d'une question, dit saint Thomas, de commencer non point par ce qui est plus facile, mais par la connaissance des choses qui en comprennent d'autres sous leur dépendance (2). » On dit qu'une chose est plus facile à connaître, lorsque sa connaissance offre moins de difficultés à surmonter ; mais on dit d'une chose qu'elle est plus connue que d'autres, lorsque sa connaissance explique d'autres vérités qui en dépendent. Or, il arrive parfois qu'une chose est requise pour en connaître une autre, bien que celle-ci soit moins difficile à connaître que celle-là. Par exemple : la logique offre plus de difficulté à notre esprit que les autres sciences, parce que son objet est purement abstrait; cependant elle est en réalité plus connue pour nous que les autres sciences, parce qu'il est impossible de rien savoir véritablement , si déjà Ton ne connaît la manière d'acquérir la science des choses (3).

6. La seconde règle de la méthode prescrit d'avancer graduellement du connu à l'inconnu, de telle sorte que toutes les conclusions découlent, une à une, de leurs principes prochains et qu'il n'}' ait nulle lacune entre elles. En effet, la connaissance de la dernière conclusion dépend de la connaissance des conclusions .précédentes, comme les effets dépendent de leurs causes; par conséquent, il n'est possible d'arriver à la connaissance parfaite d'une chose qu'après avoir vérifié l'exactitude de toutes les causes, ou propositions, dont cette connaissance tire son origine (4}.

(0 Pages 178, 179.

(2) Super Boét. De Trin., q. VI, a. i ad 3.

(3)a'. S. Thom.,/6/i.

(4) Cf. S. Thom., In I Met., lect. 2 et i, q. CVIII, a. 7 ad 2.

METHODOLOGIE 219

7. La troisième règle prescrit de conserver la connexion entre tous les degrés de la progression, afin qu'il ne se glisse, dans la suite du raisonnement, aucune proposition qui ne se rattache à la précédente. Car si, dans la série des propositions dont une connaissance scientifique est déduite, il s'en trouve une seule qui ne soit point liée à celle qui la précède, la conclusion finale ne découle point de ses principes propres, et la conclusion qui ne découle pas de ses principes ne peut contenir la vérité cherchée.

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