‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernes (volume 2)Chapitre 35 sur 99 · DES DIVERSES ESPÈCES DE MÉTHODES D'INVENTION · texte numérisé non relu

DES DIVERSES ESPÈCES DE MÉTHODES D'INVENTION

ARTICLE PREMIER

De la méthode psychologique.

La méthode d'invention, comme nous le disions ci-dessus ( I ), comprend deux espèces principales : la vntûiodt psychologique et la méthode ontologique. Nous commencerons par la méthode psychologique.

8. On se sert de la méthode psychologique, comme nous Tavons indiqué, lorsqu'on part de la connaissance de quelque effet pour arriver à la science de quelque chose. Or, il y a plusieurs catégories d'effets ; car ces effets peuvent être, soit les choses naturelles existant hors de nous, soit les sensations dont notre âme est affectée par les choses extérieures, soit les conceptions de l'âme elle-même. Ce qui a donné lieu de diviser la méthode psychologique en plusieurs espèces dont les principales sont : la méthode empirique .,10. méthode idéaliste et la méthode rationnelle.

g. La méthode empirique fait consister toute la science dans l'observation des faits et la -connaissance d'un certain nombre de lois servant à les coordonner entre eux ; elle néglige par conséquent la recherche des causes par lesquelles les phénomènes sont produits. Cette méthode est particulière aux matérialistes et aux sensistes. Pour être conséquents avec

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eux-mêmes, ces philosophes doivent, en effet, éHminer des investigations scientifiques la recherche des causes, puisqu'ils refusent à Thomme les facultés intellectuelles, bien qu'ils en conservent le nom ; la différence que l'on peut faire entre eux, c'est que les matérialistes prétendent fonder les sciences sur la seule observation des choses extérieures dont nous sommes environnés, tandis que les sensistes consultent également les phénomènes qui s'accomplissent au dedans de l'âme et qui ont pour cause l'action, sur elle, du monde extérieur. Par où l'on peut juger en quoi l'empirisme matérialiste diffère de l'empirisme sejisiste\ les matérialistes, persuadés que la matière seule existe, se contentent généralement d'observer les faits extérieurs ; les sensistes, admettant de plus une âme immatérielle , joignent à l'observation des faits extérieurs l'observation des faits internes, à laquelle ils attachent une grande importance. Le premier de ces deux systèmes, comme nous le verrons par la suite, fut adopté par Démocrite, Leucippe et les épicuriens ; dans les temps modernes, il a été professé p&r les nombreux matérialistes du dernier siècle, et, dans ce siècle-ci, par Auguste Comte et Littré en France, et par Stuart Mill en Angleterre ; le second a eu pour sectateurs, dans les temps anciens, les Cyrénéens, et, dans les temps modernes, les sensistes, partisans de la philosophie de Locke, si répandus en Europe (i).

10. La notion de science elle-même montre très-clairement que la méthode empirique est impuissante à fonder la science. En effet, les partisans de la méthode empirique se servent de l'expérience et de l'induction; au moyen de l'expérience ils découvrent que telle propriété appartient à quelques individus, et par l'induction ils étendent cette propriété à tous les individus compris dans la même

(i) E. Littré et Stuart Mill, comme nous le verrons ailleurs, professent l'athéisme matérialiste d'Auguste Comte. Nous nous abstenons de citer ici leurs ouvrages, comme ceux d'autres auteurs, parce que nous aurons plus tard l'occasion d'en faire mention plus d'une fois. Cet empirisme est appelé systématique et se distingue de celui qui régna parmi les premiers philosophes de rionie. On pourrait appeler ce dernier, avec Degérando {Hist. de la phil., i"-' éd., 2 part., c. 12, t. III, p. 4^9, Paris 1804J, empirisme de l'ignorance, parce qu'il ne reposait pas sur un système de philosophie et provenait simplement de ce que les premiers investigateurs des choses de la nature avaient bien pu connaître quelques unes de ses lois, mais ne s'occupèrent point, ou presque point, d'en découvrir les causes.

espèce ; mais, comme ils négligent tout à fait, ou ne font que peu de cas du syllogisme, ils ne recherchentnullement la cause pour laquelle telle propriété convient à telle espèce de choses ; par conséquent ils ne connaissent pas les choses par leurs causes propres. Or la science ne s'obtient qu'à cette condition. Conséquemment les empiriques sont incapebles d'acquérir la science des choses (i).

1 1 . La méthode psychologico-idéaliste est tout l'opposé de la méthode empirique. Elle enseigne que la science des choses doit se tirer, non de Tobservation des faits, soit externes, soit internes, mais de nos pensées seules,indépendamment de toute réalité objective. Il est facile de voir que cette méthode est suivie par les philosophes qui,admettant, comme principes de toute philosophie, ou bien certaines maximes abstraites de la raison, lesjuelles ne dépendent nullement de de l'expérience, ou bien certaines idées gravées dans Fesprit humain, prétendent percevoir les natures des choses par l'un ou l'autre de ces deux moyens. Ce système a été suivi, comme on le verra dans la suite, , par Platon dans l'antiquité, et, dans les temps modernes, quoique diversement, par Leibnitz et par Wolff, son disciple, ensuite par Kant et par les autres transcendantahstes modernes.

12. Cette méthode doit être rejetée comme la précédente, parce que, de quelque manière qu'on l'explique, elle ne peut aboutir à la connaissance de la réalité des choses, c'est-àdire à la science objective. Car, si les principes dont elle fait dépendre la science sont seulement des maximes rationnelles, purement abstraites, et, par là-même, absolues et nécessaires, les conclusions qui en découlent ne peuvent être que des propositions absolues et nécessaires. Mais de telles propositions ne fon; connaître ni que le sujet existe réellement, ni

. que la qualité signifiée par l'attribut lui appartient ; elles indiquent seulement que, si le sujet existe, la qualité exprimée par l'attribut lui convient ; c'est pourquoi, considérées par rapport à la nature, ces propositions sont appelées hypothétiques. Cette proposition, par exemple. Tous les rayons du cercle sont égaux, ne prouve nullement qu'il existe

(i)Cf. Arist., Mei.. lib. I, c. i, S. Thom., vi h. /., et Leibnitz, Opp. Loff et Met., vol. II, p. I, p. 233, éd. Dutens, Genevic 1768.

un cercle dont les rayons soient égaux ; elle signifie seulement que, s'il existe un vrai cercle, tous ses rayons seront égaux entreeux(i). Par conséquent,ceux qui prennent, pour principes de philosophie, certaines maximes purement abstraites de la raison,nepeuvent acquérir la connaissance objective des choses.

i3. Nous pouvons réfuter, de la même manière, les philosophes idéalistes qui dérivent la science des idées innées. En effet les conclusions ne sauraient avoir une valeur supérieure à celle des principes qui les contiennent. Or les idées innées, ne provenant point de Faction des choses ellesmêmes sur Tesprit humain, peuvent manifester ce qui se passe dans Pesprit, mais elles ne nous apprennent rien sur ce qui existe hors de lui. Par- conséquent, toute science qui serait déduite de ces principes serait impuissante à manifester la connaissance objective des choses.

14. Quelques partisans de ce système présentent cette objection : Si les premiers principes des sciences n'étaient pas innés dans notre esprit, d'autres principes seraient nécessaires pour les connaître, la connaissance de ces derniers en réclamerait d'autres à son tour et ainsi de suite à l'infini ; mais si les principes dépendaient ainsi les uns des autres à l'infini, toute démonstration deviendrait impossible ; donc les premiers principes des sciences sont nécessairement innés.

1 5. Je réponds: neg. maj. ; conc. 7m n. ; neg: coiiseq. U objection suppose qu'on ne peut admettre des vérités d'une évidence immédiate^ ou évidentes par elles-mêmes^ si l'on n'admet en même temps qu'elles sont innées. Or c'est là une erreur ; car il y a certaines propositions dont l'intellect perçoit la vérité par cela seul qu'il en comprend les termes et qu'il les compare entre eux : telles sont les propositions 3.^Y>^\its premiers principes. Il est donc faux qu'il ne puisse exister de vérités d'une évidence immédiate qui ne soient innées. D'où l'on voit qu'il est possible de formuler une démonstration sans le

(i) Cf. Leibnitz, Nouveaux Essais, liv. IV, c, 7, éd. Erdmann, Berolini 1840. «La proposition hypothétique, dit S.Thomas, ne contient pas la vérité absolue dont la connaissance est requise dans la démonstration...., elle signifie seulement qu'une chose est vraie par supposition, ce qui ne suffit pas dans les démonstrations scientifiques, à moins que la vérité hypothétique ne soit confirmée par la vérité absolue de la proposition simple » ; In lit. I Periherm., lect. I.

secours de principes innés, et que la science, qui est le résultat de la démonstration, peut exister sans eux.

i6. Entre le psychologisme empirique et le psychologisme idéaliste, se place, comme arbitre et conciliateur, le psychologisme rationnel, ou expérimental (i), parce qu'il repose à la fois sur Tobservation des faits et sur les principes rationnels. Voici comment,par cette méthode, notre esprit acquiert la science des choses. Il obtient d'abord la connaissance sensitive^ qui constitue Vexpérience^ au moyen de la perception des sens et de la mémoire ; par les sens, il perçoit les particularités de l'espèce à laquelle appartient la chose en question, et, par lamémoire, il en conserve le souvenir ; cette expérience une fois acquise, il remonte ensuite, à l'aide de l'induction, à certaines propositions universelles qui lui servent de principes de démonstrations ; enfin, notre esprit ayant découvert la cause qui fait que telle propriété appartient à la chose en question, il déduit, de ces propositions universelles, une conclusion scientifique, à l'aide du syllogisme (2). Il ne sera pas inutile d'entendre saint Thomas exposant lui-même, en quelques mots, la nature de cette méthode : « La connaissance des choses qui sont connues par démonstration, ou la connaissance des conclusions, est produite en nous par une connaissance des principes intellective et préexistante ; mais la connaissance des principes est elle-même produite en nous par une connaissance sensitive également préexistante » (3). Expliquons cela par un

(i) A ne considérer que l'expression, méthode expérimentale signifie la mîme chose que méthode empiriq.ic, car le mot grec if/.7ri,aîx a le même sens que le mot latin experientia. Mais l'us.ige, qui est l'arbitre, le maître et le législateur d.i langa-^2, comm2 dit Horace, a voulu que deux mots ayant une mjme signification étymologique signifiassent deux choses trèsdifférentes. Cf. Ktliiinhtv^, Eclectisme, ^. 3, B/uxelles 1829.

(2) La connaissance de c.tte cause s'obtient par une sorte à'exameyi mental que nous instituons sur la nature de la chose. Dans l'école, on a donné quelquefois à cet exam;n de l'esprit le nom de recherche de l'eiitendemjnt, parce que, dans le dessein de trouver la cause qu'il lui importe de connaître, l'entQndemsnt cherche de côté et d'autre. CL Zabarella, De régressa, c. 5.

(3) In lib. II Post. Anal., lect. XX. Cette connaissance des principes est /htellective ou immédiate, et non simplement discursive ou médiate; parce que ces principes sont formés par l'intellect au moyen de l'induction; or l'induction, comme l'observe Zabarella, et comme on le comprend d'après tout ce que nous avons dit (p. 119"!, « est la notification d'une chose par elle-mime et le passage d'une chose, connue par soi, du sens à l'intellect » {In lib. II Post., c. ib). En effet, dans l'induction, comme nous l'avons montré {Ibid., not. 2), le sujet et le moyen terme sont une seule et même chose; il&

exemple. Si quelqu'un désire acquérir la science de cette vérité, les hommes jouissent de la liber^té^ il doit procéder ainsi, suivant la méthode psychologico-rationnelle : il commence par observer les actions de Socrate, de Platon et d'Aristote, et de plusieurs autres individus ; après avoir constaté qu'ils sont libres dans Texercice de leurs actions, il établit cette proposition expérimentale : Phisiein^s hommes jouissent de la libej^té.Maïs^ comme il perçoit que le même phénomène se présente chez tous les hommes qu'il a pu observer, il convertit, à Faide de rinduction, cette proposition particulière en cette autre universelle: Tous les hommes jouissent de la libeî'té. Il arrive de la même manière à la connaissance de cette seconde proposition universelle : Tous les hommes sont doués d'intelligence. Venant ensuite à examiner quelle est l'origine de la liberté dans Thomme, il découvre facilement que la cause pour laquelle les hommes jouissent de la liberté tient à ce qu'ils sont doués d'intelligence. Il se sert alors de cette cause, comme moyen terme, pour construire le syllogisme dont il déduit la connaissance scientifique de la liberté humaine, en raisonnant ainsi : Tous les êtres doués d'intelligence jouissent de la liberté; or les hommes sont doués d'intelligence ; donc les hommes doivent jouir de la liberté. On pourrait trouver des exemples semblables dans toutes les sciences. Ainsi, dans les sciences physiques, on constate l'existence de quelque loi naturelle par l'observation des phénomènes se rapportant à la même espèce, ou au même genre ; on cherche à découvrir ensuite la cause de cette loi ; enfin, cette cause étant connue, on en déduit la science des phénomènes que cette loi concerne.

17. Cette méthode fut celle d'Aristote (i), des Pères de l'Église, de saint Augustin en particulier (2), et de tous les scolastiques ; dans les temps plus rapprochés de nous.

diffèrent seulement entre eux en ce que le terme dont nous parlons se prend, dans les prémisses, où il joue le rôle de moyen, comme connu par les sens, tandis qu'il se prend, dans la conclusion, où il tient la place du sujet, comme connu par l'intellect.

{ijMet., lib. I, passim.

(2) Nous ne citerons que ce peu de paroles : «Notre esprit perçoit d'abord par les sens corporels les choses qui ont été faites ; il en prend ainsi une connaissance en rapport avec son infirmité , et ensuite il en cherche les causes » {De Gen. ad litt., lib. IV, c. 32). Cf. Athenag., De ressurr. mort., c. 14; Gl.m. Alex., Strom., lib. VIII passim; Tertull., DeAnim., c. 19, aliosque.

jusqu'à Leibnitz, elle était suivie non-seulement dans les écoles catholiques, mais encore dans les écoles protestantes (i). Pour ce qui regarde spécialement les sciences naturelles, après rillustre Léonard de Vinci (2) et quelques autres, Galilée fit valoir cette méthode et par ses paroles et par son exemple (3), et, quoique Bacon paraisse plus d'une fois pencher vers l'empirisme,il répète néanmoins, en plus d'un endroit, que la méthode empirique et la méthode idéaliste, prises isolément, ne suffisent pas pour arriver à la découverte des choses, mais que la méthode vraie et utile consiste dans Vaillance et Viinion intime des deux (4).

18. Afin de donner, de cette méthode, la notion la plus exacte possible, nous ajouterons plusieurs remarques.

1° L'expérience, qui, dans cette méthode, est à la fois le commencement ec le fondement de la science, embrasse toutes les choses à l'aide desquelles l'intellect, au moyen de l'induction, peut former les principes des sciences ; on doit par conséquent rapporter à l'expérience, soit les faits que nous avons observés par nous-mêmes, soit les faits que nous connaissons parce que d'autres les ont observés, soit les opinions exprimées par les philosophes sur la chose qui fait l'objet de nos recherches, soit tout autre fait de même nature. Mais l'expérience sera diverse comme le sont les sciences elles-mêmes.

2" L'expérience ne doit pas être absolument conduite de la même manière, s'il s'agit des faits internes, que s'il est question des choses extérieures. En effet la î?iêditatiou^ ou l'exacte inspection de nos divers états, laquelle est Toeuvre de la faculté de réfléchir qui appartient, à l'intellect, suffit par elle-même, s'il s'agit de l'observation des faits internes. Mais, pour étudier

(i) Luther, aussitôt après sa défection, de'clara la guerre à toute philosophie et principalement à la philosophie péripatéticienne. Mais, lorsque Mélanchthon lui eut fait comprendre que la théologie avait un besoin indispensable de la philosophie, et qu'aucune autre n'était plus appropriée au dogme chrétien que celle d'AristoteJl cessa de l'attaquer. Mél,anchthon lui-même écrivit plusieurs petits traités de philosophie, rédigés d'aprcs les principes du Stagyrite ; ces traités ont été suivis dans les écoles d'Allemagne jusqu''à l'époque de Leibnitz et de Wolf. Hermann d'Elswich a exposé ces faits avec beaucoup d'érudition dans son reçu :'û, De varia Arisîotelis in scholis Protestantium fortuna, Vittembergae apud sax. 1720.

(2) Trattato dclla pittura, passim, Roma 1817.

(3) Voir Venturi, Memoria di Galilei, Modena 1818

4) Nov. Org., Aph. LXXXII, p. 76 et 77, et Aph. XGV, p. 95.

les faits externes, il faut à la fois V observation^ qui consistée recueillir les faits et à les examiner scrupuleusement, et Vexpérimeiitation qui, non contente d'examiner les faits tels qu'ils se rencontrent dans la nature, met en contact des substances avec d'autres substances, et les mélange entre elles de manière à leur faire produire artificiellement des effets, ou phénomènes nouveaux, parfois insolites et surprenants (i).

3" Dans la méthode psychologico-rationnelle^ la science n'est pas le résultat de l'expérience ; car l'expérience nous apprend qu'une chose existe, ou que telle qualité lui appartient, mais elle ne nous en fait point connaître la cause. Les principes des sciences ne viennent pas davantage de l'expérience ; car, l'expérience ayant pour objet les choses singulières, et les principes étant universels, elle peut très-bien fournir la matière dont les principes sont formés, mais elle ne saurait, par elle-même, former les principes. Or, comme les principes ne peuvent pas même s'acquérir par démonstration, parce qu'il répugne absolument que la démonstration soit le principe de ce dont elle est elle-même formée, il reste, comme nous l'avons déjà dit, que l'intellect forme les principes par l'expérience, au moyen de l'induction.

4" Quoique l'expérience ne soit point proprement la cause de la science, elle en est cependant la cause d'une certaine manière, car elle est le commencement de la voie qui mène à la science. En effet la science est produite par les principes ; or les principes, ou» maximes universelles, sont formées par l'intellect à l'aide de Tinduction, et l'induction ne peut s'établir sans le secours de l'expérience. C'est donc l'expérience qui fournit les matériaux qui servent à élever l'édifice de la science. Il est par conséquent nécessaire que la connaissance sensitive précède la connaissance iritellective des principes, de laquelle ensuite nous déduisons la connaissance scientifique.

b" Pour former la science, d'après cette méthode, deux opé-

(i) On dit de celui qui tourmente la nature de cette manière qu'il essaie la nature C'est pourquoi les expériences prennent le nom d'essai. Cela explique aussi pourquoi les philosophes, principalement ceux qui traitent des sciences naturelles donnent le nom d'Essais à leurs livres. Saint Thomas définit clairement Vessai, et dtclare qu'il est susceptible de nous faire acquérir la science. « Essayer une chose, dit-il, c'est proprement faire une expérimentation sur cette chose. Or l'on fait une expérimentation sur une chose pour en connaître quelque propriété ; la science est par conséquent le but immédiat de celui qui expérimente » -, I, q. CXIV, a. 2 c.

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rations sont indispensables : Tinduction et le syllogisme ; car rinduction prépare les principes par le moyen de Texpérience, et le syllogisme tire des principes obtenus par l'induction les conclusions scientifiques. Néanmoins l'esprit humain acquiert proprement la science par le syllogisme, et non par rinduction. Car la science ne consiste pas dans la connaissance des principes, elle consiste dans la connaissance des choses au moyen de principes déjà connus. C'est pourquoi, dans cette méthode, nous n'acquérons pas la science lorsque nous remontons de Teffet à la cause, ou des choses sensibles aux intelligibles, mais lorsque delà cause nous descendons à Teffet, ou des choses intelligibles aux sensibles. Afin d'expliquer cette doctrine avec toute l'exactitude désirable, nous ajouterons encore cette remarque : pour arriver à la science, notre esprit suit une voie progressive d'abord et ensuite une voie régressii^e ; car, au début de la science, l'esprit marche de l'effet vers la cause ; mais, pour la compléter^ il revient de la cause à l'effet, afin d'acquérir de celui-ci une notion plus approfondie, ou la connaissance scientifique (i).

19. On pourra se convaincre, d'après ce que nous dirons dans la suite, que cette méthode est la seule qui soit capable de nous conduire à la science. Car, pour qu'une méthode soit apte à nous conduire à la science, elle doit être conforme à la nature de l'esprit humain ; or la nature de l'esprit humain, comme nous le démontrerons en son lieu, exige que la science débute par les sens, comme dit saint Augustin (2), et qu'elle soit perfectionnée par l'intellect. Nous croyons devoir seulement observer ici que la m.iû\.oàQ.psfchologico-rationnelle évite le double écueil contre lequel viennent heurter la méthode empirique et la méthode idéaliste. Car l'empirisme, ne démontrant point les choses par leurs causes, ne peut pas nous donner la science ; et l'idéalisme, voulant fonder la science sur des principes purement abstraits, se trouve incapable de nous manifester la réalité des choses. Le psychologisme rationnel au contraire démontre d'un côté le pourquoi des choses, et de l'autre il part de principes objectifs, élaborés par l'expérience et l'induction ; il a par conséquent la puis-

(0 Cf. s. Thom., I, q. LXXXV,[a. 8 ad i , {2) Enchir., c. 4, n. i.

sance de nous donner la vraie science des choses, celle qui nous en découvre la réalité objective.

ARTICLE DEUXIEME

De la méthode ontologique

20. La méthode ontologique^ comme nous Tavons dit (i), enseigne que Tesprit humain jouit de Tintultion de Dieu et que cette intuition est le principe par lequel il conçoit toutes les choses. Cette méthode, qui a été soutenue, pour la première fois, par quelques philosophes de ces derniers temps, du moins ouvertement et d'une façon explicite, eut Malebranche pour principal fondateur. Cet écrivain affirme carrément que notre esprit voit en Dieu, dont il possède Tintuition immédiate, tout ce qu'il connaît intellectuellement, parce que « en Lui seul se trouve la lumière qui Péclaire et qui éclaire avec Lui toutes les autres intelligences » (2). Mais, attendu que cette doctrine, telle qu'elle a été exposée et défendue de nos jours parGioberti, compte encore de nos jours un certam nombre de partisans, nous allons exposer Topinion du philosophe italien avec quelque étendue. Voici quel est son raisonnement : Puisque nous savons véritablement les choses alors que nous les connaissons telles qu'elles sont en elles-mêmes, il est manifeste que nous ne pouvons en avoir la science, si nous ne les connaissons suivant l'ordre même qui les contient. Et, comme Dieu occupe le premier rang parmi toutes les choses, il est nécessaire qu'il tienne aussi la première place dans l'ordre de la connaissance. D'où l'on perçoit clairement que Dieu est la première chose conçue par nous et qu'il est partant la première Idée^ ou simplement Vidée. Or cette Pi^emib^e Idée doit être immédiatement présente à notre esprit. Car, si elle était conçue par quelque autre idée intermédiaire, elle serait postérieure à cette idée et par conséquent elle ne serait pas la première Idée^ ni proprement Vidée. En conséquence Gioberti enseigne, comme l'avait fait Malebranche, que notre esprit jouit de l'intuition immédiate et continuelle de Vidée, et

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(i) Entretiens sur la métaphysique, Entret. VIII, t. I, p. 534, Paris 1772, et De inqiiir.verit., Illustr. ad lib. II, t. II, p. 269 sqq., Genevae i753.

METHODOLOGIE 220

il ajoute qu'en voyant TEtre, ou Dieu, l'esprit humain voit en même temps Vexisiant^ c'est-à-dire tout ce qui vient de Dieu, ainsi que le rapport qui les unit ; parce que, Dieu créant en réalité continuellement le monde, il n'est pas possible que l'esprit voie Dieu et ne voie pas en même temps le monde et le rapport qui les unit Tun à Fautre. C'est pourquoi le philosophe itaHen pose, comme principe de la science universelle, ce Jugement primitif : V Etre crée l'existant, ou,en d'autres termes. Dieu crée le monde [i).

21. Quoique les ontologistes ne s'entendent pas sur la manière dont se fait cette intuition de Dieu, tous cependant s'accordent à dire que la science a son point de départ dans cette intuition. Car ils posent comme fondement de l'ontologisme cette maxime : le Premier Psychologique^ ou principe qui nous fait concevoir les choses, et le Premier Ontologique^ ou principe par lequel tout existe, sont un seul et même principe ; ou bien, comme Gioberti l'appelle pour lever toute équivoque, le Premier Philosophique. Ce qui les autorise à raisonner ainsi : Le principe par lequel nous concevons les choses est le même que le principe par lequel elles existent ; or le principe par lequel les choses existent, c'est Dieu ; Dieu est donc aussi le principe par lequel nous concevons les choses. Mais, si Dieu est le principe par lequel les choses nous sont intellectuellement connues, la science ne peut avoir évidemment d'autre origine que l'intuition, ou la connaissance immédiate de Dieu.

22. Comme nous n'avons à réfuter l'ontologisme, quanta présent, qu'au point de vue de la logique, nous nous contenterons d'examiner ici la valeur des preuves rationnelles que les partisans de. ce système empruntent à cette science pour en démontrer la vérité. Voici leur principal argument : Si la science des choses est formée par la connaissance des causes qui les produisent, il en résulte que la seule méthode capable de nous procurer la science doit être celle qui va des causes aux effets, ou des choses intelligibles aux choses sensibles. Or Dieu est la Première Cause et le Premier Intelligible. Donc

(i) Il serait trop long de citer les passages sans nombre des ouvrages de Gioberti bù il défend cette doctrine. Q.u'on lise seulement: Introd., lib. I, c. 4, t. II, p. 149, Brusselle 1843, et Degli errori filos. di A. Rosmini, passim et surtout lett. VII, Brusselle 1843.

2 3o LOGIQUE

la seule méthode capable d", nous conduire à la science est celle qui, commençant par la connaissance de Dieu, descend ensuite à la connaissance des choses criées.

23. Mais cet argument n'est d'aucun secours pour la défense de l'ontologisme, car sa mijeure repose sur une équivoque. En effet, elle peut être distinguée ainsi : La seule méthode capable de nous procurer la science est celle qui va des causes aux effets, par voie de régression ou de descente^ cofic. maj.^ par voie de progression ou d'ascension^ neg. min. Les psychologistes conviennent que Tesprit humain acquiert la science des choses alors qu'il descend des causes aux effets, des choses intelligibles aux choses sensibles (i) ; par ce moj^en il connaît en efTet les choses par leurs causes. Mais la difficulté qui divise les ontologistes et les psychologistes roule sur la manière dont Pesprit humain parvient à la connaissance de la cause. Les ontologistes soutiennent que notre esprit ne peut connaître les choses par leurs causes, qu'autant que les causes lui sont immédiatement connues. Or il faudrait, pour rendre raison de leur méthode, qu'ils fussent en état de prouver cette affirmation. Car les psychologistes nient absolument que notre esprit ait l'intuition immédiate de Dieu, et qu'il connaisse les causes des choses, parce qu'il voit Dieu immédiatement ; ils soutiennent au contraire que notre esprit, au début de la connaissance, s'élève à la cause par l'effet et aux choses intelligibles par les choses sensibles, et qu'il ne peut connaître Dieu, Première Cause de toutes les choses, que par les choses créées ellesmêmes, c'est-à-dire par les effets de sa toute-puissance. Cependant, comme ils prétendent en même temps que l'homme n'arrive à la connaissance parfaite, ou à la science des choses, qu'après les avoir connues par leurs causes, ils enseignent en conséquence que la science trouve, il est vrai, sa perfection dans rintelligible, mais qu'elle débute par le sensible.

24. Les ontologistes insistent : Or la seule méthode appropriée à l'acquisition de la science est celle qui va des choses intelligibles aux choses sensibles par voie de progressioti^ c'est-à-dire ji7<3r la voie droite et directe. Donc etc. Réponse: ncg. min. subsumpt.

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