Preuve de l'iîistance. La méthode qui nous fait con
(1) Cf. page 227.
naître les choses suivant Tordre qu'elles ont entre elles est la ssuls qui soit capable de fonder la science (i). Or, d'après cet ordre, Dieu est en première ligne ; après, viennent les choses créées par Lui, c'est-à-dire le Premier Intelligible d'abord, ensuite les choses sensibles. Donc etc.
26. Je réponds : dist. maj. Si Ton considère la connaissance des choses relativement aux réalités qu'elles représentent, couc. maj. ; mais, si on la considère relativement à Fesprit qui les connaît, 7ieg. maj. ; couc. min. ; neg. conseq.En effet, si la connaissance des choses est considérée de la première façon, la proposition qui, dans le syllogisme précédent, remplit l'office de majeure, est indubitablement vraie. Car, la vérité de la connaissance étant le résultat de sa conformité avec les réalités objectives, la connaissance ne peut être vraie, à moins que Tesprit ne connaisse les choses d'après Tordre qu'elles occupent dans Tunivers. Par exemple, la cause étant, de sa nature, antérieure à l'eifet, la connaissance de la cause n'est vraie qu'autant qu'elle est connue comme antérieure à l'effet. Au contraire cette proposition est fausse , entendue de la seconde façon : car, si on la considère relativement à l'esprit qui connaît, la connaissance des choses est une modification de l'esprit connaissant, et nullement des choses connues. Or, s'il en est ainsi, il faut que l'ordre de la connaissance soit conforme à la nature de l'esprit qui connaît, et non à la nature des choses connues elles-mêmes (2). Mais notre esprit est naturellement constitué de telle sorte qu'il ne peut connaître ce qui est antérieur par nature, qu'après ce qui, par nature, lui est postérieur, car ceci lui est plus connu que cela. Considérée par rapport à l'esprit, la connaissance doit, par conséquent, procéder dans l'ordre inverse à celui que les choses ont entre elles. C'est pourquoi nous ne connaissons pas vraiment Dieu et les choses créées par lui, si nous ne savons que Dieu est
(i) Pour établir les doctrines favorites de son panthéisme, Spinoza fait souvent appel à cette maxime. Voici la proposition qu'il enseigne et qu'il s'efforce de démontrer dans VÉthique (Pars II, propos. VII, 0pp., t. II, p. 82, éd. Paulus, lenas i8o3): L'ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l'ordre et la connexion des choses. De son côté, Vico, que les ontologistes comptent parmi leurs précurseurs, affirmait que la première loi de sa méthode était cette maxime : L'ordre des idées doit procéder suivant l'ordre des choses; ci Scien^a nuova,Degli elementi, Dignità LXIV, 0pp., t. V, p. 117, éd. cit.
(2) Cf. S. Thom., In lib. I Sent., Dist. XXXVIII, q. I, a. 2 soi
aSa LOGIQUE
la Première Chose et le Premier Intelligible ; mais comme, tant que nous sommes sur cette terre, Dieu nous est moins connu que les créatures, nous ne pouvons nous élever à la connaissance de Dieu qu'à l'aide des choses créées par Lui : car celles-ci sont comme autant de degrés de Téchelle qui unit la nature à son Auteur. On objectera que ce renversement de Tordre empêche que Tesprit ne connaisse l'ordre véritable qui existe entre les choses. Voici notre réponse : après que Tesprit est arrivé, par la connaissance de l'effet, à la connaissance de la cause, il peut comprendre que ce qui est cause se trouve par nature avant l'effet, et connaître de la sorte Tordre véritable qui existe entre la cause et l'effet. Ainsi, Tesprit humain ayant acquis la connaissance de Dieu au moyen des créatures, il conçoit facilement que Dieu est la Première CJiose^tt que toutes les autres choses ne viennent qu'après Lui. Par conséquent, bien que les pensées, au moyen desquelles Tesprit humain connaît les choses, suivent un ordre inverse à celui des choses ellesmêmes, rien n'empêche cependant qu'il ne connaisse Tordre qui préside à leurs rapports mutuels.
27. Les ontologistes /;z5/5/e;2^ de nouveau : Lors même que la connaissance est considérée relativement à Tesprit qui conrnaît, les choses doivent encore être connues dans Tordre qu'elles ont entre elles. Donc etc. Réponse : 7ieg: min. subsiimpt.
28. Prob. min. subs. Même considérées par rapport à l'esprit humain, les choses ne peuvent avoir un ordre différent de celui suivant lequel elles nous sont connues. Or notre esprit connaît premièrement Dieu, et ensuite par Dieu les choses qu'il a créées. Donc etc. Réponse: neg. min.
29. Prob. min. Tout ce qui est intelligible ne peut l'être que par ce qui fait qu'il est en acte. Or rien autre chose que Dieu ne peut être le principe par quoi les choses sont en acte. Donc Dieu seul peut être le principe qui rend intelligibles les choses créées par Lui.
30. Je réponds : dist. maj. ; si ces mots, ce q ni fait qu'une chose est en acte., signifient le principe ^or/we/ des choses, conc. maj. ; s'ils désignent leur principe efficient, neg. maj. Je distingue pareillement la mineure : Dieu est le principe/or;7ze/ des choses, «e^. min. ; il est leur principe ç^czewf, conc. min. ; neg. conseq. En effet, dans cette instance les ontologistes confondent le principe formel des choses , c'est-à-dire ce
qui constitue leur essence, avec le principe efficietit^ duquel les choses reçoivent leur être. Car, lorsqu'on dit que rien n'est intelligible que par ce qui fait qu'il est en acte^ on veut simplement signitier que rien ne peut être intellectuellement connu que par les principes qui constituent son essence. Mais Dieu n'est pas le principe qui constitue Tessence des choses, sans quoi il ne s'en distinguerait point. Par conséquent, de ce que rien n'est intelligible que ce qui est en acte^ on ne peut inférer que Dieu est Tunique principe par quoi nous puissions atteindre à la connaissance des choses. Ensuite, de ce que Dieu est le principe efficient par lequel les choses sont en acte, on ne peut conclure que les choses ne sont intelligibles qu'en Dieu, parce que Vêtre des choses est tout à fait distinct de VEtre de Dieu. Nous reviendrons plus longuement là-dessus dans la suite ; quant à présent, nous ferons seulement observer que cette maxime, Rien ne peut se concevoir que ce qui est en acte^ que les ontologistes admettent et dont ils font tant de cas, peut facilement se retourner contre eux. En effet, si l'on accorde que les choses sont intelligibles, on peut faire deux hypothèses : ou elles ne sont intelligibles qu'en Dieu, ou elles sont intelligibles en elles-mêmes. Dans la première hypothèse, l'être des choses ne se distingue pas de Vêlre de Dieu, et l'on aboutit au panthéisme ; dans la seconde hypothèse, le fondement de l'ontologisme est détruit, attendu que les ontologistes tirent cette conclusion, que l'esprit humain ne peut connaître les choses qu'en Dieu, de ce qu'elles ne sont pas intelligibles en elles-mêmes. Il faut par conséquent admettre le panthéisme, ou rejeter l'ontologisme.
3 1 . Un certain nombre d'ontologistes cherchent à prouver la maxime capitale de l'ontologisme dont il est ici question, savoir que Vordre de la connaissance doit être conforme à Vordre réel^ par cette raison que notre esprit ne peut connaître d'autres choses que celles qu'il produit. Car, par une fausse interprétation d'un passage d'Aristote, où il est dit que la science est le résultat de la connaissance des causes, ils affirment que celui-là seul qui fait les choses est capable d'en connaître les causes; et comme celui qui connaît les choses, parce qu'il les fait, les connaît dans l'ordre même qu'elles ont entre elles, ils en concluent que l'ordre suivant lequel l'esprit connaît les choses doit être conforme §. celui qui règne entre elles dans
la réalité. Cette théorie, qui remonte à Spinoza (i), fut soutenue si ouvertement et avec tant de véhémence, dans le siècle passé, par Titalien Vico, qu'on Ten regarda ordinairement comme l'auteur. Vico en déduisit cette conséquence, sur laquelle il insiste beaucoup, que déinonstrer et opéi^er sont une même chose, que la jK'rité est aussi une même chose avec le fait {2). En Allemagne, Kant, Fichte,et surtout Schelling adoptèrent le principe de Vico, en le modifiant, chacun, d'après son système particulier de philosophie (3).
32. Le moment opportun pour soumettre à un examen approfondi les principes dont les modernes transcendantalistes ont voulu déduire la célèbre maxime de Vico n'étant pas encore venu, nous nous contenterons de la discuter en général et sans sortir des limites de la logique.
Et d'abord la maxime de Vico, dont les modernes transcendantalistes allemands se portent les défenseurs, repose sur un fondement sans consistance. En eff^t, de ce que nous ne savons véritablement que les choses qui nous sont connues par leurs causes, on ne peut conclure que nous ne pouvons connaître que les choses dont nous sommes nous-mêmes la cause; ce qui en résulte uniquement, c'est que, pour acquérir la connaissance parfaite, ou la science des choses, il est nécessaire de les connaître par leurs causes. En outre, cette maxime est inconciliable avec tout autre système que le panthéisme, ou le scepticisme. De fait, si Ton affirme que l'esprit connaît les choses parce qu'il les produit, on est contraint d'avouer qu''il en est la cause, et par conséquent qu'il est Dieu ; ce qui n'est évidemment qu'un pur et grossier panthéisme. Mais si, pour éviter le panthéisme, on nie que l'esprit soit sa propre cause, et qu'il soit la cause des choses qui sont hors de lui, il résulte de là, en vertu du principe de Vico, que l'esprit humain ne peut connaître , ni les choses qui sont hors de lui , ni se connaître lui-même. Or, si l'esprit ne se connaît pas luimême, il ne peut connaître les choses qu'il produit ; d'où il
(i) Op. cit., propp. VII seqq., Opp., t. II, p. 82 sqq.
(2) De ant. Ital. sap. e'c, c.III, Opp. lat. I, p. 64, éd. cit.; cf. ibid., c. l, p. 56.
(3) Cette méthode philosophique fut appelée, par eux, méthode de construction, parce qu'elle établit que l'esprit humain se construit à lui-même le monde qu'il connaît. Mais nous revieiiJrons là-dessus dans le cours de Cet ouvrage. Voir sur ce sujet Wilm, Histoire de la philosophie allemande, vol. IV, Paris 1849.
suit que toute science lui est interdite. Enfin, si Ton considère cette maxime en elle-même, il est non moins facile d'en montrer la fausseté. Nos adversaires conviennent eux-mêmes que tout ce qui existe est susceptible d'être connu, par cela seul qu'il existe, et que Tesprit humain possède certaines facultés de connaître. Or, s'ils nous accordent ces deux points, ils sont contraints de convenir également que, toutes les fois qu'il s'unit avec les choses, l'esprit peut les connaître suivant la mesure de ses forces ; car il est impossible que les choses s'unissent aux puissances de l'âme sans que l'âme en prenne connaissance. Par conséquent la nature même de l'esprit humain exige qu'il connaisse quelqu'une des choses qu'il n'a point produites, tant s'en faut que cela lui répugne. Bien plus, pour les choses mêmes dont l'esprit est la cause, « il ne les connaît point, parce qu'il en est cause ; mais plutôt il en est la cause, parce qu'il les connaît (i). » En effet, si notre esprit connaissait les choses parce qu'il les produit, il les produirait sans savoir qu'il les produit. Mais rien n'est plus absurde. De fait, comme dans toutes ses opérations tout être agit conformément à sa nature, l'esprit humain, qui est doué de raison, ne peut faire une chose sans connaître qu'il la fait, et sans se servir de sa connaissance, comme d'un exemplaire, pour la produire. Conséquemment l'esprit ne connaît pas les choses parce qu'il les produit, mais il les produit parce qu'il les connaît (2).
(i) Cf. s. Thom., In lib. De causis, c. 8.
(2) Nous observerons cependant que, si la science ne peut être appelée une construction, en ce sens que l'esprit produise les choses qu'il connaît, elle peut cependant, d'une certaine manière, s'appeler construction, soit relativement à l'esprit qui connaît, soit par rappjrt à l'objet connu. En effet, si l'on considère la science relativement à l'esprit, alors toute connaissance, comme l'observe S. Augustin {De Trin., Hb. IX, c. 12, n. 18), est une production de l'esprit ; parce que, quelle que soit la connaissance acquise, l'esprit contribue toujours en quelque chose à son acquisition. Si nous considérons la science par rapport à l'objet connu, l'esprit, ainsi qu'Aristote l'a remarqué {De Rep., lib. I, c. 1). ne sait les choses, qu'autint qu'il les a contemplées à leur aurore et à leur naissance ; car il ne possè le pas la science par cela seul qu'il connaît que les choses existent, ni même parce qu'il en connaît les causes et les principes, mais parce qu'il connaît lamanière dont elles commencent et naissent. Ainsi, pour acquîrir la science de l'origine du monde, il ne suffit pas de savoir que le monde existe et que Dieu en est la cause il faut de plus connaître qu'il tire son origine de Dieu par création.