‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernes (volume 2)Chapitre 38 sur 99 · DE L'ANALYSE ET DE LA SYNTHÈSE · texte numérisé non relu

DE L'ANALYSE ET DE LA SYNTHÈSE

ARTICLE PREMIER

OU l'on explique les tiotions d'atialyse et de synthèse

45. A raison des principes qui servent de point de départ à Tesprit dans Tinvestigation des choses, la méthode se divise, comme nous Lavons vu, en ontologique et psychologique, et celle-ci se divise, à son tour, en empirique^ idéaliste çx psychologico-ratioîinelle . Mais, si Ton tient compte de la manière différente dont Lesprit procède dans ces méthodes, une nouvelle division apparaît, laquelle comprend la méthode analytique et la méthode synthétique. On donne le nom d'analytique à la méthode qui va des effets aux causes, et celui de synthétique à la méthode qui va des causes aux effets (2). Celle-ci est encore appelée méthode de composition^ parce qu'elle compose Leffet au moyen des causes qui le produisent ; Celle-là au contraire est appelée méthode de résolution^ parce qu'elle résout Leffet dans les causas qui lui donnant naissance (3). Ainsi le physicien emploie !a méthode analytique, lorsqu'il étudie les phénomènes dans le but de découvrir les lois d'après lesquelles ils arrivent, parce que les phénomènes sont les effets de ces lois. Mais il se sert de la méthode synthé-

(i) Contr. Gent., lib. I, c. 4.

(2) Vid. Newton, Opticce, lib. III. Oberv. XI, p. 347, Londini 1700.

(3) Philopon (/« lib. I Anal. PWor., initio) asêure que les noms d'analyse et de synthèse sont cmprunit's à la géométrie. Car, dans le but de mieux connaître les figur s, les géomcires les résolvent en d'autres plus simples, par exemple, le polygone en triangles; ils recomposent ensuite graduellement la première figure avec les figures élémentaires. Or, comme les figures plus simples sont la cause des figures plus composées, il est arrivé qu; les philosopiies ont appelle analyse, ou méthodi analytiq le, \\ méthode qui résout relî>;î dans les causes dont il sort, et synthèse, ou méthode synthétique, celle qui compose l'effet au moyen des causes qui le produisent.

METHODOLOGIE 34?

tique, lorsqu'il découvre de nouveaux phénomènes en s'appu)''ant sur les lois d'après lesquelles les phénomènes déjà connus se produisent, parce que ces lois sont les causes des phénomènes (i). Ils suivent aussi la méthode analytique, ces philosophes, qui, par Tétude attentive d'eux-mêmes et des choses extérieures, se forment des notions générales sur Tesprit et le corps, qui recherchent ensuite les principes généraux sur lesquels sont fondées toutes les investigations, et qui, de l'exacte connaissance des choses de la nature, s'élèvent enfin, avec le secours des principes rationnels, à la connaissance de Dieu et de ses attributs. Ceux-là, au contraire, suivent la méthode synthétique, qui, partant de l'existence de Dieu, démontrent l'existence et la nature de toutes les choses qui tirent de Lui leur origine.

46. Lorsque la méthode analytique s'élève de l'observation des effets à la connaissance de la cause, elle ne va point du simple au composé, comme l'a cru Condillac (2), mais elle procède des choses composées aux choses simples. Car l'analyse ne consiste pas, ainsi que l'enseigne le même auteur, en ce que l'esprit ajoute graduellement l'une à l'autre les idées simples qui constituent l'idée complexe, mais elle consiste en ceci: l'esprit appréhende d'abord quelque composé, et perçoit en même temps toutes ses parties d'une manière confuse^ c'est-à-dire en tant qu'elles sont dans le tout et sous la forme même du tout , il considère ensuite les parties séparément et les connaît enfin d'une manière distincte. Âl.iis, si l'analyse débute par la notion complexe , elle va par conséquent du composé aux choses simples. La méthode synthétique suit une marche contraire ; car l'esprit recompose le tout avec les parties qu'il connaît déjà distinctement par l'analyse, pour s'en former une notion complète. Ainsi donc, dans la synthèse, l'esprit-va-des-parties au tout, ou du simple au composé. D'où T'on peut également conclure que l'analyse précède la synthèse et que Condillac est encore dans l'erreur lorsqu'il enseigne que la synthèse est contenue dans l'analyse.

(i) Tout le monde sait qu2 LeveiTÎer, il y a quelques annjes, découvrit une nouvelle planète par la mîthode synt.iéiique, car il dJmontra que cette planète existait dms un2 ce,-tain2 partie da ciel, non pir suite de l'observa. ion des astres, mais d'après les lois connqes de l'astronomie.

(2) La logique, i« partie, c. 2-4, p. 16 et suiv., Œuvres, XXII. Paris

47. Hegel défigure complètement les notions d'analyse et de synthèse et les emploie fort mal à propos Tune et Tautre. L'analyse, d'après lui, est une opération qui transforme ce qui est plus déterminé en ce qui Test moins ; la synthèse au contraire détermine de plus en plus ce qui est indéterminé. Car Tesprit, débutant par le multiple ou le sensible, le dépouille graduellement de ses propriétés, jusqu'à ce qu'il arrive à quelque chose de complètement indéterminé^ c'est-à-dire privé de toute espèce de détermination, qui est Vidée-Etre ; il revêt ensuite peu à peu l'Etre des déterminations dont il l'avait dépouillé, jusqu'à ce qu'il soit revenu au multiple. Hegel appelle le premier de ces deux procédés de l'esprit, analytique^ et le second, synthétique (i). Or rien n'est plus absurde que ces notions de l'analyse et de la synthèse. En effet, de quelque manière qu'on explique l'analyse, il est nécessaire qu'elle contribue en quelque chose à la connaissance de l'objet. Mais l'analyse hégélienne détruit entièrement la connaissance de l'objet, bien loin de le mieux faire connaître ; car, la notion qui est dépouillée de toute détermination étant une notion complètement nulle, cette chose absolument indéterminée^ à laquelle aboutit l'analyse abstractive d'Hegel, n'est qu'un pur ;zéa;z/. L'analyse hégélienne a par conséquent tous les caractères de l'absurdité. On peut faire le même reproche à sa synthèse. De fait, l'indéterminé que produit l'analyse étant un pur néant, et le rôle de la synthèse hégélienne étant de déterminer l'indéterminé auquel l'analyse est parvenue, il en résulte que la synthèse devrait consister à déterminer ce qui n'est qu'un néant. Or le néant n'est susceptible d'aucune détermination; car une chose est déterminée, lorsque son extension est restreinte d'un genre supérieur à un genre inférieur par quelque addition qui lui est faite ; mais on ne peut rien ajouter au néant ; donc la synthèse d'Hegel est pareillement absurde.

(i) Encycloped., g 19-244, Opp., t. X, et Log., t. VI, Berolini i83o. Dans cet exposé, Hegel suit en grande partie les Néoplatoniciens ; car l'analyse fut appelée par eux sivipli/ication, parce qu'elle change le composé en un autre de plus en plus simple, jusqu'à ce qu'il soit transformé en quelque chose de tout à fait simple. Cf. Plotin., Ennead. IV, lib. III, c. 18, éd. Creuzer et Moser, Parisiis i855.

ARTICLE DEUXIÈME

Comment l'analyse et la synthèse doivent être employées dans les recherches scientifiques

48. L'usage de Tanalyse et de la synthèse doit varier suivant la nature diverse des méthodes qui les emploient. L'em-. pirisme doit en effet négliger la synthèse et pratiquer l'analyse, parce qu'il s'occupe de recueillir les faits et de les mettre en ordre, sans chercher à les expliquer par leurs causes. Les autres systèmes se servent de l'analyse et de la synthèse, mais dediverses manières. Expliquons notre pensée par un exemple: Tontologisme part de la synthèse et c'est sur elle principalement qu'il s'appuie, parce que les ontologistes dérivent, de l'intuition de Dieu, la connaissance de toutes les choses ; l'analyse, pour eux, ne vient qu'après la synthèse, ils s'en servent seulement pour revenir, par la pensée, sur les choses confusément connues, afin d'acquérir des notions distinctes, soit des choses elles mêmes, soit de Dieu, qui leur donne l'être et l'intelligibilité. Quant aux philosophes qui suivent la méthode psychologico-rationnelle, ils enseignent que la véritable méthode philosophique réclame l'union de l'analyse et de la synthèse, avec cela de particulier que l'analyse doit ébaucher la connaissance, et la synthèse la conduire à sa perfection. Car, persuadés que la vraie méthode philosophique doit progresser des choses sensibles aux intelligibles, et revenir ensuite des intelligibles aux sensibles, ils en tirent cette conclusion, que l'esprit doit procéder de manière à remonter d'abord des effets aux causes, ou du composé au simple, et à redescendre ensuite des causes aux effets, ou du simple au composé.

49. Sans nous arrêter davantage aux opinions des autres philosophes, qu'il nous suffise de rappeler plusieurs points qui résument ce que nous avons dit au chapitre second.

1° Par l'analyse, laquelle s'élève des effets à la cause, on connaît, il est vrai, l'existence de la cause, mais on ne connaît point comment les eff'ets sont produits par leurs causes et comment ils s'enchaînent avec elles. Cette dernière connaissance nous est donnée par la synthèse, parce que la synthèse procède des causes aux effets. Il suit de là deux consé-

quences : premièrement, l'analyse seule, sous quelque forme qu'on remploie, est impuissante à nous procurer la science. Car la science, comme nous Tavons souvent répété, résulte de la connaissance des causes vraies qui constituent les choses ; or l'analyse ne nous fait jamais connaître les choses par leurs causes ; il est donc impossible d'acquérir la science par l'analyse seule. Secondement, la sci2nc^ doit être à la fois l'œuvre de l'analyse et celle de la synthèse; car, pour obtenir la science d'une chose, il faut connaître et l'existence de la cause, ce qui est l'œuvre de l'analyse, et connaître sa connexion avec elle, ainsi que la manière dont elle en est produite, ce qui est l'œuvre particulière de la synthèse.

2" La science est proprement constituée par la S3mthèse ; car la S3'nthèss., combinant entre eux les principes dont la chose en question est formée, la manifeste par les causes mêmes qui lui donnent naissance. Le rôle de Tanalj^se est au contraire de préparer les voies à la science ; car la synthèse ne peut prouver une chose par sa cause, si cette cause n'est déjà connue. C'est pourquoi l'analyse doit précéder la synthèse. En effet, si l'analyse ne précédait pas la synthèse, le principe de la synthèse serait purement hypothétique, parce que l'esprit le forgerait arbitrairement, sans le demander à la nature des choses. M.iis, si le principe de la synthèse, toutes les fois qu'il est séparé de l'analyse est purement hypothétique, toute méthode synthétique qui n'est pas précédée par l'analyse est nécessairement hypothétique aussi. Au contraire, lorsque la synthèse suit l'analyse, les principes sont tirés de la nature même de la chose en question ; ce qui fait que les conclusions auxquelles la synthèse aboutit, en partant de ces principes, manifestent la vraie nature de la chose.

5o. Concluons de tout cela que la méthode capable de nous procurer la science, n'est autre, en général, que la méthode communément app:ilée analytico-synthétiqiie.

5i. Cette méthode regarde la manière dont l'esprit humain peut en général arriver à la science, ou la manière dont l'esprit acquiert les premières connaissances scientifiques des choses. Mais le mot science, comme nous l'avons dit (i), peut recevoir une acception plus étendue, il peut signifier tout système de connaissances appartenant à un certain or-

(i) Page 199, not. 3.

dre de choses, et, dans cette acception, les sciences, ainsi que nous Pavons dit également (i), se diversifient, suivant les divers genres de choses dont elles traitent. C'est pourquoi, après avoir démontré que la méthode analytico-sfiithétique pouvait seule en général nous conduire à la science, nous devons rechercher si les diverses sciences doivent être traitées par cette unique méthode, ou si d'autres méthodes doivent être empIo3^ées concurremment.

52. Les philosoph3s qui ont prétendu qu'il fallait employer la même méthode dans tout3s les sciences, ont été conduits à soutenir cette doctrine par des raisons diverses. Quelques-uns, comme les cartésiens, recommandent la méthode géométrique dans n'importe quelle science, parce qu'ils croient que la certitude parfaite doit être demandée à toutes les sciences sans exception. D'autres, comme les disciples de Locke et de Condillac,n'admettent que la méthode inductive, parce qu'ils sont d'avis que toutes les connaissances scientifiques doivent être acquises par le même instrument, qui ne serait autre que l'induction. Enfin, d'autres enseignent qu'il faut, dans toutes les sciences, s'en tenir à une méthode unique, parce qu'ils se persuadent qu'un même principe domine en effet toutes les sciences. Parmi les philosophes qui partagent cette dernière opinion, quelques-uns, comme Wolf (2), affirment que leprincipesuprênieet unique de toutes les sciences c'est l'axiome: La même chose ne peut pas être et luêtj^e pas en même temps^ qu'on appelle ordinairement principe de contradiction. Par conséquent l'unique principe de toutes les sciences est, d'après eux, un principe abstrait et complexe^ c'est-à-dire un jugement. D'autres, en particulier les transcendantalistes allemands, veulent que ce principe soit extrêment concret^ parce que le principe qui nous fait con-

(i) Pag. 209, 210.

(2) Ontolog;., part. I, sect. I, c. i. Leibnitz avait proposé deux principes suprêmes de la connaissance humaine, savoir: le principe de contradiction, pour les vcri.és nécessaires, parce que, dans ces sortes de vérités, l'attribut est identique au sujet, et le principe dj rjison suffisante, pour les vérités contingentes, parce qu'il faut une raison qui explique le fait de l'existence des choses dont la nature n'exige pas qu'elles existent (La Monadulogie, | 3i-38; Principes de la nat. etc , '^, 7 et 8. éd. Erdm.) Mais Wolt'prétend ue les véritis conti.T:;entes peuvent être ramenées, par le principe de raison suffisante, au principe de contradiction, attendu que le principe de raison suffisante est lui-même aussi une vérité nécessaire, et partant que le principe par lequel toutes les véiiics sont connues est en réalité unique.

2 5o LOGIQUE

naître les choses ne peut être, à leur avis, que le principe suprême qui les fait être ; ils veulent en outre qu'il soit i}icomf /e.ve,c'est-à-dire une«o//o«,parce que le principe suprême qui communique aux choses leur être et leur intelligibilité n'est autre que Têtre lui-même. Or ce principe, à la fois incomplexe et concret, c'est le moi pur d'après Fichte, {'identité absolue d'après Schclling, et suivant Hegel, Yidée[i). Enfin il y en a qui enseignent, avec Gioberti, que ce principe unique doit être concret^ sans quoi il serait impossible d'en déduire aucune connaissance objective, et complexe^ c'est-àdire un jugement, et non une simple notion ; car, dès lors que c'est par ce principe que doivent nous être connus, et le nécessaire, et le contingent, et le lien qui les unit, il est indispensable qu'il soit formé de deux termes et de la copule qui les rattache l'un à l'autre. Or ce principe n'est autre que ce jugement, VEtre crée l'existant^ ou Dieu crée le inonde^ dont le sujet désigne le Jiécessaire, l'attribut le contingeiit et dont le verbe contient l'acte de créatio7i par lequel le nécessaire s'unit avec le contingent (2).

53. Pour nous, adoptant l'opinion d'Aristote (3), des scolastiques (4) et des philosophes modernes les plus autorisés (5), nous tenons pour certain que les diverses sciences veulent êtres traitées par des méthodes diverses. En effet l'esprit procède par divers moyens dans la connaissance des choses.

(i) Nous reviendrons plus tard sur ces questions.

(2) Degli errori etc., lett. XI!, t. II, p. 35o et 35i, éd. cit. Comme Dieu est le principe de ce jugement, Gioberti répète plusieurs fois que Dieu, qu'il appelle aussi Idée, avec un / majuscule, est le principe suprême de toute science humaine {ibid., Lett. IX, p. 49-84 et alibi.). D'où il conclut « que ceux qui admettent plusieurs principes scientifiques, admettent plusieurs Dieux, parce que l'ordre des choses est le même que l'ordre de la connaissance»; Protol., Proped., t. I, p. 140, Torino iSSj.

(3) Apres avoir exposé dans YOrganum, le mode général, ou la méthode générale d'arriver à la science, il indique, dans le préambule de chaque science, le mode spécial, ou la méthode particulière, suivant laquelle il faut la traiter, et il en donne la raison.

(4) Voir particulièrement S. Thomas, In lib. I Ethic, lect. III.

(5) Il nous suffit de citer Bacon; il reconnaît ouvertement que chaque science a besoin d'une méthode spéciale, comme elle réclame une topique particulière (De augm., lib. VI, c. 2, p. 32o, éd. cit.). Cependant, comme l'observe de Rémusat [Essais phil., Kss. XI, g i, t. II, p. 333, Paris 1842), en enseignant ailleurs qu^ l'induction seule est l'instrument de la vérité. Bacon a été cause qu'un grand nombre de ses concitoyens et de Français ont traité, d'après la méthode inductive, non-seulement les sciences naturelles, mais encore toutes les sciences.

suivant que ces choses sont diverses en soi, et qu'elles se rapportent diversement à ses facultés de connaître. Or, soit qu'on les considère dans leur nature propre, soit qu'on les considère relativement à nos facultés de connaître, les choses qui font Tobjet de la science sont réellement diverses. Partant Tesprit doit les connaître par des moyens divers. Mais, puisque la méthode est le moyen par lequel l'esprit progresse dans la connaissance de la vérité, il est nécessaire que la méthode varie comme les sciences elles-mêmes ; « car chaque chose, comme dit Gicéron, demande à être traitée par des arguments et des considérations qui lui soient propres » (i). Confirmons cette doctrine par un exemple. La méthode réclamée par les sciences physiques doit être certainement différente de celle en usage dans la géométrie ; car, les sciences physiques ayant pour objet les choses placées hors de notre esprit, il est nécessaire que l'esprit en recherche d'abord les causes ; après les avoir découvertes, il lui sera permis de connaître distinctement les choses elles-mêmes ; les sciences physiques doivent être étudiées, par conséquent, suivant la méthode analytico-synthétique. Au contraire, comme Tobjet des sciences mathématiques est abstrait et purement intellectuel, l'esprit peut débuter de principes universels et en tirer diverses conclusions, les unes après les autres, suivant qu'il perçoit que les unes sont en effet contenues dans les autres ; d'où l'on voit que, dans les mathématiques, le rôle principal doit être réservé à la méthode synthétique (2).

54. Mais il deviendra plus clair encore que chaque science doit être traitée d'après une méthode particulière, lorsque nous aurons démontré la fausseté des raisons sur lesquelles s'appuient les défenseurs de l'opinion contraire. Et d'abord nous nions absolument, à l'encontre des cartésiens, qu'il faille

(i) Çlq. Tuscul., lib. V, c. 7, éd. Ernesti.

(2) Nous ferons remarquer à ce sujet que, lorsque nous disons que telle science doit être traitée par la méthode synthétique ou par la méthode analytique, nous ne voulons point parler de chacunedes démonstrations dont une science se compose, mais seulement de la manière dont commence et s^ poursuit toute la série des démonstrations. Ainsi, quoique les sciences mathématiques s'appuient sur la synthèse, elles font cependant assez souvent usage de l'analyse dans la résolution des problèmes. Euclide et les anciens géomètres composent généralement leurs démonstrations par la méthode synthétique; les modernes donnent au contraire la préférence à la méthode analytique.

demander, dans toute les sciences, la certitude qui convient aux mathématiques. En effet la certitude de la connaissance doit correspondre à la nature de la chose qui en fait la matière. « Il convient à Thomme instruit, dit saint Thomas, d'exiger seulement, en chaque matière, la certitude que comporte la nature de la chose en question (i). « Si donc les choses qui forment la matière de la science sont diverses, si les unes sont nécessaires et les autres contingentes, la certitude aussi doit être d'un genre différent dans les sciences diverses. En effet, dans les mathématiques, // faut rechejxher, comme dit le même saint Docteur, la liaison la plus cej^taine^ parce qu'elles concernent des choses qui sont séparées de toute matière au moyen de V abstraction^ et qui cependant ne surpassent pas notre intellect. La même certitude ne peut être exigée dans les sciences qui s'occupent, soit des choses sensibles, soit d'objets qui sont élevés au-dessus de nos moyens de connaître, comme seraient les substances intellectuelles ; car la matière sensible est sujette aux changements, et les choses qui sont complètement immatérielles ne sont point certaines pour 7ious^ à raison de l'insuffisance de notre intellect (2). On peut ajouter que les sciences mathématiques sont pure^iient subjectives ; car elles ne présentent que les rapports de nos idées. Si donc il ne pouvait exister aucune science sans la certitude qui est propre aux mathématiques, ou il faudrait rejeter toutes les sciences objectives, ou il faudrait les déduire de principes abstraits, semblables à ceux sur lesquels reposent les mathématiques. Or soutenir la première supposition, c'est manifestement défendre le scepticisme ; et la seconde conduit directement à l'idéalisme, car, les principes abstraits étant hypothétiques, ils ne sauraient rien nous apprendre, nous l'avons dit (3), touchant la vérité objective des choses (4). Par conséquent quiconque soutient qu'il faut rechercher la certitude mathémati-

(0 /n lib. I Ethic, lect. III. Cf. ua», q. XCVI, a. i ad 3.

(2) In lib. II Met., lect. 5.

(3) Pag. 222

(4) II est résulté de là que Dsscartes (cf. Patru, De la méth. de Dsscartes, c. 2, p. 88-91, c. 3, p. 91 et suiv., Grenoble i85t) et ses disciples (cf. Flourens, Fontenelle, ou la philos, moiehi. relativemsnt aux sciences phys., c. 1 g 3 et 4, p. 6-IO, Paris 18 17) sont tombés dans le sceptisme, ou se sont' livrés à dzs hypothèses arbitraires destituées de tout fondement réel.

que dans toutes les sciences, professe par là même le scepticisme, ou au moins Tidéalisme.

55. Voici notre pensie sur Topinion de Locke et de Condillac : bien loin que Tinduction soit Tunique instrument de toutes les sciences, nous croyons qu'elle est au contraire incapable de nous obtenir la connaissance parfaite, ou scientifique, d'aucune chose ; car, à quelque genre que les choses appartiennent, il faut, comme nous Tavons dit, l'emploi successif de rinduction et du s3^11ogisme pour en acquérir la science, ou la connaissance parfaite (i).

56. Il nous reste à discuter l'opinion d^s philosophes qui font reposer Tunité de méthode sur l'unité du principe. La doctrine de l'unité de principe dans toutes les sciences, laquelle, comme Tobserve Wilm (2), sert de fondement à tous les systèmes de philosophie transcendantale,est fausse en soi, et conduit directement aux plus funestes conséquences. Et d'abord,Wolf se trompe en affirmant que toutes les sciences peuvent dériver du seul principe de conti'adictioji. En effet le principe de contradiction est, sans doute, le suprême principe logique; car, en donnant la raison pour laquelle les principes communs à toutes les sciences sont vrais, il leur communique sa force et sa propre certitude. Si l'on veut, par exemple, s'expliquer à soi-même pourquoi le moindre doute ne saurait s'élever sur la certitude de ces principes, on s'aperçoit aussitôt que cela provient de ce que, s'ils étaient faux, la même chose serait affirmée et niée en même temps (3). Or il ne suit nullement de là qu'il soit un principe tellement suprême que la science universelle en découle comme de sa cause première. Cet axiome, il est vrai, est un principe commun ; mais on ne peut, d'un principe commun, qui, à ce titre, ne concerne aucune matière spéciale, déduire la connaissance de quoi que ce soit d'objectif (4).

57. La doctrine de l'unité deprinc;pe,telle quelle est présentée par les transcendantalistes allemands et par Gioberti, n'est pas plus acceptable, bien qu'elle ait des apparences plus spé-

(1) Cf. pag. 226, 227.

[z) Histoire, Pan. 2, S2Ct. II, c. 8, vol. III, p. 3'jï-3y3, Paris 1847.

(3) Cf, Bonitz, In Ub. III, c. 3 Met., Arist. Comment., p. i58 sqq., Berolini 1848.

(4) Cf. S. Thon:., In Ub. I Post., lect. XLIII.

cieuses. Elle revient à ceci : Toute science est une par Tunité de son principe ; donc le principe de la première et de la principale de toutes les sciences est unique. Or les autres sciences se rapportent à la science première. Donc les principes de toutes les sciences sont contenusdans le principe unique de celle-là.

58. Nous admettons volontiers qu'il ne peut y avoir aucune science particulière, s'il n'en existe une qui soit la première et la modératrice de toutes les autres, parce que les manières d'être déterminées et particulières, dont on s'occupe dans les sciences spéciales, ne peuvent être parfaitement connues, si déjà l'on ne connaît les raisons universelles de l'être ; il faut par conséquent qu'il y ait une science qui traite de l'être, non suivant quelque raison particulière, c'est-à-dire en tant qu'il est tel être, mais absolument, c'est-à-dire en tant qu'il est Têtre. Or cette science, qui fut appelée philosophie premièî^e par Aristote, métaphysique par ses disciples, et ontologie^ protologie ou théorie de la science^ par les modernes, fournit les principes communs à toutes les sciences ; car, ainsi que s'exprime saint Thomas, elle « a pour sujet, l'être qui est commun à toutes choses ; elle étudie par conséquent, comme son objet propre, les propriétés générales de l'être, propriétés qui sont communes à toutes choses » (i).

59. Mais d'abord nous n'admettons pas que le principe de cette science suprême soit un principe unique. En effet nos adversaires supposent à tort que l'unité de la science dépend de l'unité de principe. Car, comme la science, ainsi que nous l'avons démontré (2), devient une par l'unité de son objet formel^ son unité ne repousse pas la multiplicité des principes ; elle exige seulement que la raison formelle, sous laquelle ces principes multiples se rapportent à l'objet de la science, soit une. Or, que le principe de cette science première ne soit pas un principe unique, on le prouve : 1° par la nature même de l'être qui est son objet. Car les raisons universelles de l'être, absolument considéré, sont multiples : ce sont Videntité et la diversité^ la ressembla7ice et la dissent' blance et beaucoup d'autres. Or des propriétés diverses ne peuvent se déduire d'un même principe. Il faut donc qu'il

(i)/h lib. 1 Post., lect. XVII. (2) Pag. i5o et i5i.

y ait plusieurs principes dans la science première. On le prouve : 2" par la notion même de science première. En effet les deux propositions, ou les prémisses, desquelles on déduit la conclusion, dans le premier syllogisme que formule la science première, doivent être connues par ellesmêmes, attendu qu'elles ne peuvent être démontrées dans aucune autre science ; or ces propositions sont réellement des principes suprêmes; par conséquent, dans la science première, il doit y avoir au moins deux principes (i). Il est donc absolument faux qu'il n'y ait qu'un principe unique dans la science première.

60. De plus, lorsque ces auteurs affirment que les sciences spéciales dépendent de la science première, ils énoncent une proposition équivoque. Car cette proposition est vraie, entendue en ce sens que les principes des diverses sciences empruntent leur propre lumière et leur certitude aux principes communs que la science première leur fournit ; mais elle est fausse, si on Tentend en ce sens que, dans les sciences spéciales, les principes propres se tirent des principes de la science première. En effet ce qui est propre aux espèces ne peut dériver du genre, parce qu'il n'y est pas contenu. Or les principes propres de chaque science concernent les déterminations particulières de l'être ; les principes de la science première se rapportent au contraire à l'être considéré d'une manière absolue. Il est donc impossible que les uns découlent des autres. C'est pourquoi, de ce qu'il existe une science première à laquelle les autres sciences se rapportent d'une certaine façon, il n'est pas permis de conclure qu'il existe un principe suprême unique, qui serait le principe de toutes les sciences.

61 Mais cette doctrine de l'unité de principe n'est pas seulement fausse en soi, elle conduit encore à d'absurdes conséquences. En effet ceux qui soutiennent que le principe unique de toutes les sciences est un principe abstrait détruisent toute connaissance objective; car, toute la valeur d'une science dépendant de ses principes, la connaissance objective des choses ne peut se conclure d'un principe abstrait,ou

(i)Cf. Suarez, Dispp. met., Disp. III, sect. 3, g 2, t. I, p. 8r et 82, Salmanticas iSgg.

purement subjectif. Si Ton admet au contraire que le principe de toutes les siences est un principe cona^et ou réel, son unité ne peut se comprendre en dehors de Tunité d'être, et partant cette doctrine se rattache logiquement au panthéisme. En eftet si les transcendantalistes, comme Tobserve Wilm (i), ont abouti au panthéisme, c'est principalement parce qu'ils ont cru que le principe de toutes les sciences devait être unique.

(32. Mais, puisque les raisons diverses par lesquelles chacune de ces écoles de philosophie avait été conduite à admettre Tunité de méthode dans toutes les sciences sont fausses et absurdes, la doctrine de Tunité de méthode, qui s'appuie sur ces raisons, doit être elle-même tenue pour fausse, absurde et dangereuse.

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