‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernes (volume 2)Chapitre 39 sur 99 · DES HYPOTHÈSES · texte numérisé non relu

DES HYPOTHÈSES

Comme les hypothèses ne sont pas d'une médiocre utilité dans les recherches scientifiques , nous allons en donner un aperçu, avant de terminer ce que nous avions à dire sur la méthode en général.

ARTICLE PREMIER

Nature et utilité de rhypothèse

63. Il n'est pas toujours facile de déduire, de la simple observation des phénomènes, les lois suivant lesquelles ils se produisent. Or, toutes les fois que cela se rencontre, il est utile de prendre une cause probable du phénomène dont on veut connaître la loi, et d'examiner, à l'aide d'observations et d'expériences répétées, s'il est possible, par son moyen, de rendre raison des particularités qui accompagnent ce phénomène. Selon qu'on sera plus ou moins heureux dans l'explication des circonstances qui entourent le phénomène, il

(i) Op. cit., ibid.

AlÉriiODOLOGlE ■•>^-

sera certain, ou plus ou moins probable, qu'il n y a pas d'autre cause du phénomène en question. C'est par cette voie que Torricelli découvrit la cause qui fait monter l'eau dans le corps de pompe jusqu'à trente-deux pieds ; car, ayant fait la supposition que la pression de l'air pourrait bien être la cause de cette ascension, il prouva expérimentalement, à l'aide d'un long tube qu'il imagina, que la colonne d'eau qui monte dans le corps de pompe est d'un poids égala la colonne d'air qui exerce sa pression sur l'eau. Tel est le genre d'investigation appelé hypothèse (i). On peut donc définir l'hypothèse, inie opmion fondée sur plusieurs principes probables, et imaginée dans le but d'expliquer la cause ou la Jiature d'une chose qui n'est enco?^e ni constatée par l'expérience, ni démontrée par la raison.

63. Il est certain que l'emploi des hypothèses est plus ou moins utile dans les sciences, suivant que la nature de chaque science se prête plus ou moins à leur création. Si nous passions en revue les principales sciences, nous verrions en effet que l'invention d'un grand nombre de lois trèsimportantes est due, dans les sciences physiques surtout, à l'emploi des hypothèses. Nous ferons remarquer, à ce propos, que Leibnitz (2) et les plus illustres naturalistes, depuis Newton (3) jusqu'à Cuvier (4), se sont utilement servis, à l'exemple d'Aristote et des scolastiques (5), des causes finales dans l'explication des phénomènes de la nature. Car, toutes les choses qui sont dans le monde^^ant certaines fins particulières, il faut tenir pour indubitable que les phénomènes correspondent complètement à ces fins, sans quoi l'Auteur de la nature ne serait qu'un ouvrier inhabile. Si donc, d'après la connaissance que nous avons de la cause finale, ou de la fin d'un phénomène, nous découvrons que les circonstances du phénomène concordent avec elle,nous pouvons créer une h3^po-

(i) Le mot i/Vo'esa-iç, hypothèse, ou supposition, comme traduisent les scolastiques, est dérivé du verbe grec fVonôê'vai prendre ou supposer.

(2) Extrait d'une lettre à M. Bayle, p. 106, et Episî. ad Bierlinsrium, v 676, éd. Lrdm. o > i -

(3) Princip., lib. III, Schol. gen., p. Ô72, Genève 1742.

(4) Cf. Flourens, Cuvier, histoire de ses travaux, p. 3o2-3o4, édit. 2, Paris 1845 et Eloges hist., p. 3o3, Paris i856.

(5) Cf. Joan. Bernouilli. Opp.., t. IV, n. 177, g 23, p. 271, Lausannae 1 742 .

thèse au moyen de laquelle nous nous élèverons à la connaissance de la loi générale. Bacon (i), Descartes (2) et leurs disciples jusqu'à Laplace (3), se trompent étrangement,lorsqu'ils disent que ceux qui recherchent les lois des phénomènes d'après leurs lins, tombent dans de frivoles hypothèses.

65 . Il nous paraît également hors de doute que les hypothèses peuvent être d'une grande utilité dans les sciences métaphysiques et dans les sciences morales, pourvu qu'on les emploie avec sagesse. Car,en s'appu3^ant sur cette maxime. Dieu ne fait rien en pain, et sur cette autre, qui en est la conséquence. Rien ne peut arriver sans raison suffisante, on peut à la fois réfuter les fausses hypothèses et en fonder de plus ou moins probables. Et de fait, à l'aide de ces principes, Rosmini, dans ses Nouveaux essais sur Vorigine des idées, a réfuté victorieusement les hypothèses de Locke, de Condillac, de Reid, de Leibnitz et d'autres philosophes, au sujet de Forigine des idées (4), et, dans sa Théodicée, il montre l'accord admirable qui existe entre la Providence divine et les événements de ce monde (5).

66. Dans la jurisprudence, les hypothèses sont aussi d'un grand secours, et pour expliquer quelque point obscur de la loi, et pour découvrir la vérité d'un délit, soit qu'on l'étudié en lui-même, ce que les jurisconsultes appellent examiner le corps du délit, soit qu'on l'étudié avec les circonstances qui en ont accompagné la perpétration du côté de son auteur.

67. Enfin les hypothèses peuvent être de quelque utilité même dans les sciences mathématiques. Pour en citer un exemple vulgaire, lorsque dans une division, l'opérateur ne peut découvrir le chiffre diviseur au moyen de la table de Pythagore, il fait diverses hypothèses pour trouver ce chiffre, en s'aidant des caractères de divisibilité des nombres (6).

(i) Nov. Org., lib. II, aph. 2, p. 1 3 3, et De aug. scient., lib. III, c. 3, p. 201, cd. cit.

(2) Médit. IV, g 5, Œuvr., édit. cit., p. i38.

(3) Laplace, £^55.1/ ;j/n7. sur les probabilités, Puns 1816.

(4) Nuovo Saggio etc., sez. i-3, vol. I, p. i seqq., Torino i852,

(5) Teodicea, lib. III, p. 145 seqq., Napoli i85o. Voir ce qu'il écrit également sur ce sujet, ibid.c, 7 et 8, pag, 171-189.

(G) On peut lire sur cette question des hypothèses une intéressante dissertation de Jacques de Bye, Oratio universa hypothesinmphilosophicarum theoriam exliibens, part. 2, passim, Lugd, Batav. 1790.

68. Mais, si nous sommes dans le vrai, Condillac, qui prétend que les hypothèses sont utiles seulement dans l'arithmétique (i),et Reid qui rejette avec dédain toute espèce d'hypothèse et soutient qu'on ne fera jamais aucune découverte dans les sciences par leur moyen, sont également dans l'erreur f2\

ARTICLE DEUXIEME

Des règles à observer dans Vemploi des hjpothèses

69. Il y a certaines règles à observer dans l'emploi des hypothèses, si l'on veut qu'elles aboutissent à d'utiles résultats. Les unes regardent leur construction et les autres la manière de les vérifier ; car, avant de construire une hypothèse, il est tout d'abord nécessaire de conjecturer quelque cause du phénomène, d'après les circonstances déjà connues; il faut ensuite examiner si rh3^pothèse est capable de rendre raison du phénomène.

70. Les principales règles à observer dans la création d'une hypothèse sont les suivantes :

1° Pour que la véritable cause d'un phénomène puisse être conjecturée, l'hypothèse doit se tirer de plusieurs des circonstances connues du phénomène. Il faut par conséquent, avant de construire l'hypothèse, acquérir du phénomène la connaissance la plus étendue possible, par l'examen attentif des principales circonstances dont il est entouré.

2" Afin que l'esprit ne soit point écrasé par la multitude des circonstances, il faut observer de préférence celles qui ont un rapport plus direct avec la cause du phénomène.

3" Il ne faut prendre d'autre cause, pour expliquer le phénomène, que celle qui est capable de rendre compte de toutes les connaissances d'une importance majeure.

71. Quant aux règles qui peuvent servir à vérifier l'hypothèse, les voici :

i" L'hypothèse est plus ou moins probable, suivant qu'elle explique un plus ou moins grand nombre de circonstances;

(1) Traite des systèmes, c. 12, p. 237 et suiv., Œiivr., t. II, Paris 1798.

(2) Essais sur les facultés intellectuelles etc., Ess. I, c. 3, Œiivr., édit. cit., t II. p. 56 et suiv.

si elle en explique un petit nombre seulement, elle est improbable. Mais, si rh3'pothèse explique clairement toutes les circonstances du phénomène, elle en est la véritable cause, et la conjecture qui Tavait fait choisir était fondée. Or toutes les fois que cela se présente, Thypothèse disparaît pour faire place à la thèse (i). Car, si la vraie cause du phénomène est découverte, il est alors permis de connaître absolument la loi suivant laquelle il se produit. Ainsi, bien que l'esprit puisse, en s'appu3^ant siîr rh3'pothèse, parvenir à la connaissance de la cause, on voit clairement qu'il n'en possède qu'une connaissance probable, tant qu'il n'a pas franchi les limites de l'hypothèse.

2° Si les conséquences qui découlent naturellement de l'hypothèse sont conformes à l'observation et à la raison, l'hypothèse est probable ; si au contraire elles répugnent à l'une ou à l'autre, l'hypothèse doit être rejetée comme fausse ; car les causes des circonstances qui dérivent de la nature d'une chose, ne peuvent être en contradiction avec les principes constitutifs de la nature même de cette chose.

3° On doit encore rejeter comme fausse toute hypothèse qui contredit une seule circonstance bien constatée du phénomène. La raison de cette règle est évidente ; une hypothèse, qui est en contradiction avec une seule circonstance, ne peut convenir avec les autres ; car un phénomène ne peut jamais avoir pour cause des principes opposés.

4° Comme dans la nature tout se fait par les moyens les plus simples,entre deux ou plusieurs hypothèses, toutes choses égales d'ailleurs, la plus simple doit être toujours préférée. 5" Les lois qui régissent le monde ayant entre elles certaines affinités, la probabilité de l'hypothèse s'accroît beaucoup, s'il est constaté qu'elle est en parfait accord avec les lois connues de la najure.

72. Nous voulons clore cette petite dissertation sur l'hypothèse par cette belle réfîexion de Baldinotti : « N'oublions jamais que les hypothèses , quelque grande que soit leur probabilité , n'en franchissent jamais les bornes, et que nous les suivons parce que nous n'avons pas sous la main

(1) Le mot thèse signifie, dans ce passage, une proposition qui affirme une chose déjà démontrée par sa cause.

de meilleure explication. Il ne faut donc ni leur accorder une confiance absolue, ni croire que nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir, pour atteindre la vente, parce que nous sommes parvenus à créer une hypothèse. Nous devons viser plus haut, et ne nous reposer qu après avoir arraché son secret à la nature, à force d^expénences et d observations » (i).

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