DE LA MÉTHODE D'ENSEIGNEMENT
-3 Notre esprit, disions-nous (2i, peut acquérir la science par invention ou la recevoir par renseignement, suivant qu'il y arrive par ses propres efforts, ou avec le secours d^ un mai-, ire. C'est pourquoi, après avoir exposé ce qui regarde a méthode d'invention, nous devons dire quelque chose de la méthode d'enseignement.
ARTICLE PREMIER
Oii l'on explique ce que c'est qu enseigner
-4 Et d'abord il importe d'expliquer ce qu'il faut entendre par enseigner; car la notion de cet acte n'est pas la même chez tous les philosophes. Saim Thomas ramène a trois leurs opinions sur ce point. Averroès et les autres philosophes arabes, ayant adopté en grande partie la doctrine des néoplatoniciens', soutinrent que tous les hommes concevaient les choses au moyen d'une seule et unique intelligence, distincte de chaque individu, et qu'il n'y avait, par conséquem, qu une seule et unique science pour tous les hommes (3). Ainsi, suivant eux, on dit qu'un homme en instruit un autre, parce
il) De recta mentis institutione, lib. Ill, c. 10, ? 37". P- 1^201 i<H- Ticini 1787.
es-) Von- Renan, Averroès etc., part. I, c. 2, g 6, p. 99 cl sun., I ans i852.
qu'il lui fournit le secours extérieur grâce auquel la science qu'il possède lui-même s'engendre dans son esprit. D'autres, avec Platon, tiennent que la science est naturellement gravée dans l'esprit humain, et partant que celui qui instruit son semblable ne fait que lui faciliter le moyen de se rappeler une science antérieurement connue. Enfin les autres, avec Aristote, affirment que l'esprit humain est en puissance active par rapport à la science, parce qu'il connaît naturellement, c'est-à-dire par la lumière naturelle de son intellect, les principes de la connaissance humaine, lesquels sont comme les germes de toutes les sciences ; par conséquent la fonction du maître est uniquement de venir en aide à l'intelligence du disciple, au mo3^en de signes extérieurs, afin qu'il puisse déduire par sa propre raison, des principes à lui connus, les conclusions qu'ils renferment. On peut juger, d'après ces quelques lignes, que la diversité des opinions sur l'idée que l'on doit se faire de l'action qui consiste à instruire ses semblables, corresponde la manière diverse dont les auteurs expliquent l'origine de nos connaissances. Or, ainsi que nous le prouverons plus loin, les divers modes d'explication de l'origine des idées, sur lesquels s'appuient les deux premières opinions, sont absurdes, et le mode d'explication, sur lequel repose la troisième opinion, se trouve seul conforme à la vérité. Il faut donc, avec Aristote et les scolastiques, admettre que l'homme instruit son semblable, non en lui communiquant sa propre science, ni en réveillant dans son esprit une science qui s'y trouvait comme assoupie, mais en l'aidant à se former une science personnnelle des choses, au moyen de sa propre raison. D'où saint Thomas conclut (\vl enseigner n'est pas autre chose que causer la science dans autrui en V aidant à se servir de sa raison naturelle {i}. Il nous sera facile de concevoir comment cela se fait, si nous voulons suivre l'explication qu'en donne le même saint Docteur. De quelque manière que notre esprit acquière la science, il en est toujours la cause principale, parce qu'il possède en lui-même le principe par lequel il conçoit les choses, à savoir l'intellect ; c'est pourquoi toute autre cause extérieure peut contribuer à faire naître en lui la science, non point comme
(i) Qç[.,Dispp. de Ver., q. XI, a. i c.
cause principale, mais comme cause auxiliaire. Partant quelque méthode que le maître emploie pour instruire son élève, c'est toujours le disciple qui, par sa propre raison, produit en lui-même la science, et il possède véritablement la science alors seulement qu'il se rend compte à lui-même si les choses qu on lui explique sont vraies ou fausses (i). Saint Thomas éclaircit et confirme cette doctrine par l'exemple suivant. De même que le médecin rappelle le malade à la santé sans expulser la fièvre par lui-même, mais en lui administrant les mets et les remèdes qui aident les forces naturelles du corps à se débarrasser du mal ; de même celui qui enseigne ne fait pas naître la science dans l'esprit de son élève en ce qu'il lui communique la sienne propre, mais en ce qu'il porte son intelligence, au moyen de certains signes, à considérer les principes qu'il connaît naturellement, ainsi que les conclusions qu'ils contiennent (2).
ARTICLE DEUXIÈME
Qiielle est la méthode qui conment à renseignement des
sciences
75. Plusieurs philosophes, auxquels venait s'adjoindre dernièrement Adolphe Garnier(3), ne mettent d'autre différence entre la méthode analytique et la méthode synthétique, que celle-ci : la première, disent-ils, sert à découvrir la vérité et la seconde à l'exposer. Mais cette opinion repose sur deux assertions dont nous avons déjà reconnu la fausseté ; car elle suppose: 1° que toutes les sciences sont fondées sur la méthode analytique et qu'aucune ne l'est sur la méthode synthétique ; 2° que,, dans les sciences qui procèdent par analyse, la synthèse n'ajoute rien à la connaissance de l'objet. C'est pourquoi, laissant de côté cette opinion, nous allons examiner la question de savoir si toutes les sciences, qu'elles soient formées par la méthode synthétique ou par l'analy-
(i) Ibid. Cette doctrine, S. Thomas l'avait puisée dans le livre De Magistro de S. Augustin.
(2) Ibid. Cf. etiam I, q. CXVII, a. i ad i .
(3) Garnier, Traité des facultés de l'dme, lib. VIII, c. 2, g 3, t. HI, P- 142-145, Paris i852.
tique, doivent être enseignées d'après la seule méthode synthétique, ou s'il est préférable de les enseigner chacune d'après la méthode qui a servi à la découvrir.
76. D'après ce que nous avons établi dans Tarticle précédent, suivant la doctrine de saint Thomas, il nous est facile de démontrer la vérité de la seconde opinion, que Bacon recommande dans ses ouvrages (i). En effet le maître n'instruit pas autrement son disciple qu'en lui manifestant par certains signes, c'est-à-dire par la parole, l'argumentation qui l'a conduit lui-même à la connaissance de la vérité (2). Or évidemment ce n'est point par le langage, mais par l'argumentation qu'il reproduit mentalement, à l'aide du langage, que le disciple s'approprie la science du maître (3). Il est donc prouvé que le disciple acquiert la science par l'argumentation même qui a conduit le maître à sa découverte. Mais, si le disciple n'acquiert la science qu'autant qu'il refait, dans son esprit, l'argumentation suivie par le maître, il est évident que les sciences ne doivent pas être enseignées par une méthode différente de celle qui a présidé à leur découverte. Saint Thomas le démontre encore par ce raisonnement très-simple. Entre la méthode d'invention et la méthode d'enseignement il y a la même différence qu'entre la nature et l'art. La première est en effet une méthode naturelle, et la seconde, au contraire, une méthode artificielle ; or le propre de l'art est d'imiter la nature ; donc la marche de la méthode d'enseignement doit être la même que celle de la méthode d'invention (4).
77. Objection: Dans l'enseignement des sciences, il faut préférer la méthode la plus facile. Or telle est la méthode synthétique. Car, cette méthode se fondant sur des principes
(1) De augm., lib. VI. c. 2, p. 326, éd. cit. Jules Simon adopte cette opinion dans son Manuel tic, Log., p. 236, éd. cit.
(2) « Dans toutes les choses que nous comprenons, dit S. Augustin, ce n'est pas la parole qui retentit au dehors que nous consultons, mais la vérité qui est présente intérieurement à notre esprit; les paroles servent seulement à réveiller notre attention. » O/». c;ï., c. II, n. 38.
(3; Le Docteur africain ajoute: « Lorsque ceux qui enseignent ont expliqué, avec les paroles que leur dictent la vertu et la sagesse, les sciences qu'ils font profession d'enseigner, alors ceux que nous appelons disciples considèrent en eux-mêmes si les choses qu'on leur a dites sont vraies, en d'autres termes, ils contemplent la vérité intérieure dans la mesure de leurs forces. Or ils savent et applaudissent alors seulement qu'ils ont intérieurement reconnu qu'on leur a dit la vérité. » Ibid., c. XII, n. 40.
(4) Ibid., loc. cit.
de démonstration déjà découverts, amène sans difficulté, par leur moyen, Tesprit de Tauditeur à souscrire aux conclusions qui découlent de ces principes; mais la méthode analyticosynthétique ne s'appuyant pas sur des principes déjà découverts, elle conduit d'abord Tauditeur à la recherche des principes de la chose en question, elle Tamène ensuite, au moyen de ces principes, à sa démonstration. La méthode synthétique est par conséquent la méthode qui doit être préférée dans renseignement.
78. Réponse : Neg maj. et min. En effet, dans l'enseignement des sciences, ce n'est pas la méthode la plus facile qui doit être préférée, mais la méthode qui montre, non-seulement comment les conclusions se déduisent des principes, mais encore comment les principes ont été découverts. Car celui qui connaît comment les conclusions sont contenues dans les principes, mais ignore comment ont été découverts les principes eux-mêmes , celui-là ne connaît pas suffisamment la valeur propre des principes, et n'a point, dès lors, la parfaite connaissance des conclusions, 1 ^quelle évidemment dépend de celle des principes. Or la science ne peut exister sans la connaissance parfaite des conclusions. Par conséquent quiconque ne connaît pas comment les principes d'une science ont été découverts, ne possède point la science elle-même. Pour ce qui regarde la mineure^ nous pouvons assurer que la difficulté d'apprendre la science par la méthode qui a conduit à sa découverte, n'est pas aussi difficile qu'on le croit communément ; en effet, découvrir une science et la constituer est une chose, l'apprendre, par la méthode qui l'a constituée, en est une autre. Car celui qui recherche, par lui-même, les principes d'une science doit, le plus souvent, tenter plusieurs routes et des routes diverses, avant d'être assuré qu'il est entré dans celle qui doit le conduire à la découverte des principes de la chose qu'il cherche. Mais celui qui apprend une science, sous la direction d'un maître, connaît dès l'abord, avec certitude, la route qui conduit directement à la connaissance des principes. Il y a donc, entre le maître qui recherche la vérité par luimême, et le disciple qui l'apprend de la bouche d'un maître, d'après la méthode que celui-ci a suivie pour la découvrir, une différence pareille à celle qui se trouve entre le voyageur qui pénètre sans guide dans un chemin inconnu, et celui qui
se met en route sous la conduite d'un guide expérimenté. Ce dernier voyageur,connaissant son chemin dès le début, marche directement vers le terme désiré ; celui-là au contraire est obligé de chercher à droite et à gauche, jusqu'à ce qu'il trouve la route qui conduit au but où il se propose d'aller, et qu'il puisse s'y engager sans crainte (r).