‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernes (volume 2)Chapitre 42 sur 99 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DES FACULTÉS DE L'AME EiN GÉNÉRAL

ARTICLE PREMIER

OÙ l'on explique ce qu'' il faut entendî'e pm^ faculté

8. Parmi les êtres de l'univers, les uns se 7neuvent par euxmêmes^ c'est-à-dire produisent leurs opérations en vertu d'un principe qui leur est intérieur : mais il y en a d'autres qui ne se meuvent point par eux-mêmes^ c'est-à-dire qui reçoivent d'une cause extérieure l'impulsion qui les fait agir (2). On appelle vivants les êtres qui appartiennent à la première espèce et non vivants ceux qui composent la seconde (3). Or ce qui fait qu'une chose est vivante a reçu le nom à' âme ; et saint Thomas définit ïâme en général le premier principe de

(i) Nous parlerons ailleurs des bêtes et des plantes. Pour ce qui est des Anges, qu'il nous suffise de transcrire présentement ces quelques paroles de S. Thomas: « L'homme parvient, quoique imparfaitement, à connaître la vérité intelligible qui t'ait l'objet de la connaissance des Anges. C'est pourquoi la puissance intellective des Anges appartient au même genre que la puissance intellective de la raison humaine; on peut les comparer, comme on compare ce qui est parfait avec ce qui est imparfait»; I, q. LXXIX, a. S ad 3. Cf. S. Bonav,, In Ub. Il, Sent., Dist. I, pars II, a. 3, q. i ad argiim.

(2) Cf. S. Thom., Q q. dispp. De Ver., q. XXIV, a. i c.

(3) Cf. I,q. XVII, a. i c.

DES FACULTÉS DE l'aME EN GENERAL 27?

la vie (i). Mais, quoique V essence ou la natin-e de Tame (2) soit le principe duquel découlent toutes ses opérations, cependant il est indubitable que Tâme n'exerce ses opérations que par rintermédiaire de certaines qualités^ ou j^ertiis. Ce sont ces qualités qui ont reçu le nom ào. facultés, ou puissances de rame. Il faut par conséquent distinguer un double principe des opérations de Tàme : unprincipe médiat et éloigné^ qui est Tessenccmême deTàme, et un pnncipQ ijnmédiat Qt prochain^ qui se confond avec les puissances de Tàme ; en sorte que Tessence de Tâme est,par l'intermédiaire des puissances,le principe de ses opérations, de même que la racine de Tarbre est le principe des fruits par l'intermédiaire des branches. C'est pourquoi saint Thomas définit la faculté : le pt^incipe prochain de r opération de Pâme (3).

9. On voit, par cette définition, que les puissances del'âme se distinguent réellement de son essence, comme les qualités se distinguent du sujet auquel elle sont inhérentes et dont elles dérivent. Le plus grand nombre des scolastiques, à la suite des saints Pères et des autres anciens auteurs ecclésiastiques (4), partagent cette opinion (5). Mais, en général, les philosophes modernes, et tout récemment Adolphe Garnier (6), soutiennent, avec les panthéistes, que les facultés ne sont en réalité qu'une seule et même chose avec l'essence de l'âme ; par

(i) I, q. LXXV, a. i c.

(2) L'essence de l'âme est ce par quoi elle possède l'être par elle-même et en elle-même ; la nature désigne l'essence en tant qu'e//e a rapport à son opération propre. Cf. S. Thom., De ente et essentia, c. i.

(3) I, q. LXXVIII, a. 4 c

(4) Rapportons seulement ces quelques paroles de S. Anselme à ce sujet : « L'âme, dit-il, possède en elle-m-jme certaines forces dont elle se sert, comme d'autant d'instruments, pour l'accomplissement des opérations qui lui conviennent. Il y a, en effet, dans l'âme une raison qui lui sert à raisonner et une volonté qui lui sert à vouloir. Car ni la raison n'est l'âme toute entière, ni la volonté, mais chacune se trouve dans l'âme » ; De concordia gratice et lib. arb., q. III, c 1 1. Cf. Auctor. Lib. Areop., De Cœl. Hier., c. XI; S. Greg. Naz., Epist. CGII ; S. Aug., Confess., lib. X, c. 7, Epist. CXII, De orig. anim., lib. I, c. 16.

(5) Nous disons le plus grand nombre, parce que Ockam et tous les nominalistes, se fondant sur cette maxime qu'î7 ne faut pas multiplier les choses à moins que la nécessité ne l'exige, enseignèrent qu'il n'y a pas de motifs plausibles pour distinguer les facultés de l'essence, et qu'elles ne sont autre chose que les noms sous lesquels on disigne les diverses opérations de l'âme. Ainsi, d'après eux, l'intelligence et la volonté ne sont que les expressions diverses par lesquelles on désigne l'âme comme intelligente et comme agissante. Cf. Ockam, In lib. II Sent., Dist. XXIV.

(6) Traité des facultés deVdme. livre II, c. 2, § i, t. I, p. 44, Paris iS5>.

2 7*' DYXAMILOGIE

conséquent Tessencc de i'âmc n'est pas seulement, à leur avis, le principe médiat et éloigné de ses opérations, elle en est même le principe immédiat et prochain.

10. La première opinion, de laquelle découle, comme corollaire, la définition de la faculté donnée ci-dessus, nous paraît la seule admissible, et pour rétablir nous exposerons quelques uns des nombreux arguments que Ton trouve dans saint Thomas.

1° Uêtre exVopéj^ation se-distinguent réellement dansTâme, comme dans toute autre créature, parce que ce n'est qu'en Dieu seul, à raison de son infinie simplicité et de son infinie perfection, que Veîrc et Vopération ne sont qu'une seule et même chose. Or ïetre est Tacte de l'essence et Vopération est l'actualité de la puissance. Donc, si Vêtre et Vopération se distinguent réellement entre eux, il est nécessaire que l'essence et la puissance, dont ces actes découlent comme de leurs principes, se distinguent réellement entre elles (i).

2" Les puissances appartiennent au même genre d'entité que les opérations qui en dérivent, parce que, l'essence d'une puissance quelconque consistant dans son rapport avec son opération, il faut qu'il jy ait conformité entrée elles (2). Or les opérations ne sont point la substance niême de l'agent, mais quelque chose qui est en lui. Donc seulement, la puissance non plus n'est pas la substance de l'âme, mais quelque chose qui lui est inhérent, c'est-à-dire l'un de ses accidents. Or, comme la substance et l'accident se distinguent réellement entre eux, il faut également admettre une distinction réelle entre la puissance de l'âme et son essence, laquelle est certainement une substance (3;.

3° Puisque l'âme est un acte par son essence, si les puissances de rame en étaient l'essence même, Tâme serait toujours dans son acte complet^ elle ne passerait par conséquent jamais de la puissance à l'acte, mais elle ferait toujours actuellement tout ce dont elle est capable ; par exemple, elle aurait toujours Tintelligence actuelle de tout ce qu'elle est susceptible de conceAoir. Or cette conséquence est manifestement

(i)Cf. s. Thom., I, q. LIV, a. i et 2 c.,ibid.,q. LXXIX, a. 1 c. {1) Qq. dispp., q. unie. De Anim., n. 12 c. (3) I, q. LXXVII, a. i c.

fausse. Par conséquent les puissances de rùme ne doivent pas être confondues avec son essence (i).

1 1 . Quiconque voudra réfléchir sur les arguments que nous venons de présenter, comprendra facilement que ropinionqui refuse d'admettre une distinction réelle entre les facultés de rame et son essence a beaucoup d'affinité avec la doctrine panthéiste. Car dès lors il faudrait convenir que Vêtre et ïopération ne se distinguent réellement pas dans Tâme, que les opérations de Pâme sont quelque chose de substantiel, qu'il n'y a rien en elle de potentiel, mais qu'elle est un acte absolument simple et pur, et qu'elle possède la connaissance actuelle de toutes choses par sa propre essence. Or qui ne voit que ce sont là tout autant de propriétés qui ne conviennent qu'à Dieu seul ? Si donc les puissances de l'âme ne se distinguaient pas de son essence, il faudrait dire que 1 àme est Dieu même. C'est pourquoi ceux d'entre les philosophes qui se refusent à distinguer, de son essence, les puissances de l'âme, sont conséquents avec eux-mêmes, en se disant panthéistes : mais ils ne peuvent se déclarer les adversaires du panthéisme, sans se contredire eux-mêmes.

12. En outre, les facultés de l'iime, comme nous le montrerons bientôt, sont d'une nature telle que Tune est soumise à l'autre et en dépend dans son exercice. Or cela ne pourrait avoir Heu si elles étaient l'essence même de l'âme. Donc les facultés de l'âme se distinguent réellement de son essence '2 .

ARTICLE DEUXIEME

Si et comment les facultés de Vàme déripent de son essence

1 3. Quoique les facultés de l'âme se distinguent réellement de son essence, comme nous venons de le montrer, il est néanmoins indubitable qu'elles en découlent. Pour que la démonstration de cette seconde proposition soit plus facile à

(i) Cf. s. Thom., Qq. dispp., q. unie. De sp. créât., a. i i c.

(2) Ibid., loc. cit. Cela montre combien les nominalistes sont loin de la vérité lorsqu'ils soutiennent que si l'on distinguait les facultés de l'àmc de son essence, on multiplierait les entités sans nécessité (cf. p. 275, n. 5.) Car il est nécessaire d'admettre ces entités soit pour concevoir les opérations de l'âme, soit pour éviter les absurdes conséquences que nous énuraérions ci-dessus.

2 7^ DYNAMILOGIE

saisir, nous la faisons précéder de quelques observations importantes.

1° Et d'abord rame possède plusieurs puissances. En effet les opérations qui diffèrent par le genre ou l'espèce ne peuvent pas dériver d'un principe prochain unique. Car, si elles dérivaient d'un principe prochain unique et de même nature, on ne s'expliquerait pas leur diversité ; or les opérations de Tâme, par exemple, senti?- et cojicevoi?-^ sont diverses par Tespèce : les principes prochains qui les produisent sont par conséquent divers, mais les principes prochains de nos opérations se confondent avec les puissances de Tâme ; donc les puissances de rame doivent être diverses et par s^^te multiples (i). La nature de Tâme humaine nous conduit à la même conclusion. En effet, comme elle est substantiellement unie avec le corps et qu'elle ne fait avec lui qu'une même substance parfaite, Tâme n'est pas seulement intellectuelle, elle est encore sensible ; par conséquent elle est destinée par sa nature à produire des opérations sensitives, ainsi que des opérations intellectives. Or les opérations intellectives et les opérations sensitives diffèrent spécifiquement entre elles. Donc l'âme humaine doit jouir, par nature, de facultés spécifiquement diverses (2). La multiplicité des puissances n'est point en contradiction avec la simplicité de Tâme, que nous démontrerons en Anthropologie. La raison en est que râme,relativement à ses puissances, n'est pas comme un tout intégral^ ou un composé de parties, lesquelles peuvent réellement se séparer les unes des autres, comme serait, par exemple, une maison qui se compose des fondements, des murs, de la toiture, etc.; elle est au contraire un tout potentiel (3), c'est-àdire formé de diverses puissances qui s'unissent virtuellement en elle, comme autant d'instruments au moyen desquels, quoiqu'elle soit une et simple, elle exerce sa vertu de diverses manières (4).

2" Des différentes puissances dont l'âme est en possession, les unes, comme l'intellect et la volonté, s'exercent sans le

(0 0.1- dispp., q. unie. De anim.,3.. 12 c

(2) I, q. LXXVn, a. 2 c.

(3) En logique, nous avons expliqué ce qu'il fallait entendre par tout intégral et par tout potentiel ; part. I, c. i, art. 5, p. 52.

(4) Cf. S. Thom., Qq. dispp., q. un. Desp. cr., a. 1 1 ad 19.

secours d'aucun organe corporel, les autres, comme les puissances sensitivcs, s'exercent au mo3^en d'organes corporels. Or il est évident, de soi, que les premières résident dans Tâme comme dans leur sujet, tandis que les secondes résident nécessairement, non dans Pâme seule, mais dans tout le composé, c'est-à-dire dans Famé en même temps que dans le corps. Effectivement, les opérations qui s'exercent par les organes corporels n'appartiennent ni à l'âme seule, ni au corps, mais au corps en tant qu'il est informé par l'âme, de telle sorte que l'âme et le corps concourent à la fois, en quelque chose, à leur production. Mais, puisqu'il en est ainsi, il est clair qu'il doit y avoir et dans l'âme et dans le corps certaines qualités par lesquelles s'exercent ces opérations. Or ces qualités ne diffèrent en rien de ce que nous avons appelé puissances. Donc les puissances qui s'exercent par les organes coporels ont tout le composé pour sujet (i).

14. Il est facile maintenant de résoudre. la question proproposée au commencement de l'article. Certes, personne ne peut douter que les puissances qui résident dans l'âme seule ne dérivent de son essence, parce que tout ce qui modifie l'âme doit nécessairement émaner de son essence. Quelque doute pourrait s'élever sur les puissances qui ont le composé tout entier pour sujet; 'mais il nous semble absolument certain qu'elles proviennent également de l'essence de l'âme. Car, le corps humain étant le sujet des puissances qui s'exercent par l'âme au moyen d'organes corporels, non pas en tant qu'il est un corps, mais en tant qu'il est informé par l'âme, il en résulte que le corps n'est point le sujet de ces puissances, par lui-même, mais par l'essence de l'âme. Or, s'il est vrai que le corps est le sujet de certaines facultés par l'essence de l'âme, on ne peut se dispenser de reconnaître que les puissances, qui ont pour sujet le composé tout entier, dérivent également de l'essence de l'âme, comme de leur racine. Concluons de tout cela que toutes les puissances doivent être attribuées à l'âme ; car, bien que l'âme ne soit pas seule le sujet de toutes les puissances, elle est toutefois le principe d'elles toutes (2).

(i) Cf. s. Aiig., De origin. anim., lib. IV, c. 20, et S Thom.,q. LXXVU, a. 5 c.

2) Cf. I,q. LXXVÎI, a. 6 c. et ad i.

28o DYNA.MILOGIE

i5. Si VOUS demandez comment les puissances de rame dérivent de son essence, saint Thomas vous répond que cela ne provient d'aucune transformation du sujet, mais uniquement d'une certaine résiiltation naturelle (i) : de même que Tapparition du soleil, ou de tout autre corps lumineux, est suivie de Tapparition de la lumière, de même Tessence de Tâme est accompagnée de ses facultés propres. L'essence de Tâme, dit le même saint Docteur, est « la cause de toutes ses puissances, comme fin et comme principe actif, et de quelquesunes, comme principe passif » (2). Et d'abord, elle est la cause finale de toutes les facultés, parce qu'elles sont toutes pour rame, qui en a besoin afin de pouvoir opérer par leur moyen. En second lieu, elle en est, d'une certaine manière, la cause efficiente ; car, bien que « les facultés ne proviennent pas de l'essence, comme s'exprime Dandini,en vertu d'un mouvement réel ayant la valeur propre d'une cause efficiente, elles en dérivent cependant comme propriétés. « L'essence de rame est aussi, en quelque sorte, la cause matérielle des facultés ; en effet, dès lors qu'elles découlent de l'âme, les facultés sont reçues par l'âme et résident en elle comme dans leur sujet ; « Quant à celles qui ont tout le composé pour sujet, elles sont d'abord dans l'âme, ajoute Dandini, et par l'âme elles résident aussi dans le corps « (3).

ARTICLE TROISIEME

Quel moyen avons-nous pour distinguer les unes des autres les facultés de l'âme

t6. Pour arriver sûrement à connaître la cause à laquelle on doit rapporter la distinction des puissances de l'âme, il nous faut rechercher de quelle manière elles nous sont connues. Saint Thomas enseigne avec raison que les puissances de l'âme doivent être déterminées d'après leurs opérations, et les opérations d'après leurs objets. En effet les objets nous sont connus avant les opérations ; car l'esprit appréhende d'abord l'objet, en se repliant sur lui-même il

{i)Ibid. ad 3.

(2) Ibid. ad -2.

Ci) De corp. anim.,]\h. II, Digicss. XIV, col. 883, Parisiis 1710.

perçoit ensuite Topération par laquelle il l'appréhende (i). Il en est de même des opérations, elles nous sont connues avant les facultés ; parce que, rien n'étant plus conforme à notre nature que de remonter des effets à la connaissance de la cause, des opérations de l'âme, qui sont les effets des facultés, nous sommés naturellement conduits à la connaissance des facultés elles-mêmes. Ainsi, dans Tordre de la connaissance, les objets précèdent les opérations, et les opérations précèdent les facultés. Or, la chose qui est connue antérieurement à une autre est le principe par lequel cette autre chose nous est connue, parce que notre connaissance progresse du connu à Tinconnu. Par conséquent les objets sont le principe qui nous conduit à la connaissance des opérations, et les opérations remplissent le même office par rapport aux facultés (2).

17. Locke et Condillac font cette objection: La considération des puissances, en elles-mêmes, suffit pour nous les faire connaître ; donc la doctrine de saint Thomas est erronée.

18. Je réponds: 7ieg. ant. et cons. Si les puissances pouvaient être, en effet, connues en elles-mêmes, nous pourrions les connaître lors même qu'elles ne seraient pas réduites en acte. Or les puissances ne nous sont pas connues, si elles ne sont réduites en acte, parce que « les choses sont connues, dit saint Thomas, suivant qu'elles sont en acte, et non selon qu'elles sont en puissance (3). » Il est donc prouvé que les puissances ne peuvent être connues en elles-mêmes. Mais, si elles ne peuvent être connues en elles-mêmes, il reste qu'elles soient perçues par leurs opérations et par les objets de ces opérations. « Ainsi, ajoute le même saint Docteur, la puissance ne nous est connue que par son acte (4). y^

19. Rosmini fait cette autre objection: Nous avons acquis la science d'une chose alors seulement que nous la connaissons par sa cause. Or, le principe, ou la cause de laquelle émanent les facultés, c'est l'essence de l'âme. Donc la science des facultés doit être déduite de Tessence même de l'âme (5).

(0 Cf. Çlq. dispp., De Verit., q. X, a. 9 c.

(2) Ibid., loc. cit.

(3) I, q. LXXXIV, a. 2 c.

(4) Ibid.

(5) Psicol. voL H, c. 1 , g 733, p. S seqq., Napoli i85b'.

282 DYNAMILOGIE

20. Voici notre réponse. Nous accordons sans difficulté tout Targument ; mais on ne peut rien en conclure qui contredise notre opinion : car nous confessons que Ton n^acquiert la connaissance scientifique des facultés, qu'autant qu'on les déduit de l'essence, qui en est la source commune ; mais nous prétendons qu'il nous est impossible de percevoir les facultés par 1 essence de Tâme, si déjà nous ne connaissons les facultés par les opérations, et Tessence de Tâme par les facultés. C'est pourquoi l'opinion que nous défendons, avec saint Thomas, peut se résumer ainsi : dans le principe, par la connaissance confuse des opérations et des puissances de râme,nous arrivons à la connaissance de son essence ; ensuite nous revenons à la connaissance des puissances elles-mêmes et de leurs opérations : alors nous percevons, et comment elles subsistent ensemble dans une seule et même essence, et dans quel ordre elles en proviennent.

21.11 est dès lors évident que, dans cette investigation des puissances de l'âme, il ne faut commencer ni par les puissances elles-mêmes, ni par l'essence de l'âme, mais il faut remonter des objets aux opérations qui s'y rapportent, et des opérations aux facultés qui en sont les principes. Car, si les objets et les opérations qui les concernent sont le principe qui nous fait connaître les puissances de l'âme, il est nécessaire que la distinction des puissances soit demandée à la distinction des objets et des opérations. Il nous est facile de tirer la démonstration de cette vérité des paroles mêmes de saint Thomas : « Toutes les choses, dit-il, qui sont ordonnées par rapport à d'autres s^ distinguent d'après l'ordre qui existe entre ces dernières (i). » Or les puissances sont ordonnées par rapport aux opérations et les opérations par rapport aux objets. Par conséquent les puissances de l'âme se distinguent entre elles, conformément à la distinction des opérations entre elles et des objets entre eux (2). Il faut donc admettre, dans l'âme, autant de facultés qu'il y a d'opérations diverses, et d'objets divers, principes ou termes de ces opérations.

22. Mais, comme il y a des objets et des opérations de divers genres, il reste à déterminer le genre de diversité dans

(i) i» 2», q. LIV, a. 2 c.

(2) Qq. dispp., De Verit., q. XV, a. 2 c.

les objets et dans les opérations qui est nécessaire à la distinction des facultés. Et d'abord quant à Tobjet, il peut être considéré ou bien matériellement, c'est-à-dire suivant qu'il est une certaine chose, en d'autres termes suivant sa nature, ou h'itn formellement^ c'est-à-dire suivant la raison qui le fait se rapporter à quelqu'une des facultés de l'âme ; ainsi la visibilité est la raison qui fait que le blanc, le noir et les autres couleurs se rapportent à la vue. Or il est évident que la distinction spécifique des facultés doit se tirer des objets consiàévis fornnellement et non matériellement^ parce qu'elle ne peut provenir que des objets, considérés relativement à la puissance.

23. De là nous pouvons facilement déduire quelques conséquences,qu'il est important de connaître. — i" Des objets divers, et même contraires, peuvent appartenir à la même puissance, s'ils se rapportent à cette puissance par quelque qualité qui leur soit commune, c'est-à-dire sous une même raison formelle. Par exemple, quoique le blanc et le noir soient contraires, ils constituent cependant un objet unique et se rapportent à la même faculté, la vue^ parce qu'ils possèdent en commun la visibilité ; car les puissances de l'âme, par ellesmêmes, n'atteignent pas les objets divers ou contraires sous la raison particulière qui les rend divers ou contraires, mais sous la raison commune qui fait que des objets divers et même contraires ont entre eux une certaine convenance (i). — 2° Si le même objet peut se considérer sous diverses raisons formelles,il appartient à diverses puissances. Ainsi, un même objet se rapporte à Fintellect en tant qu'il est vrai, et à la volonté en tant qu'il est bon (2). — 3° Lorsque les raisons diverses des objets, d'après lesquelles les facultés se diversifient, se réunissent dans une même raison supérieure commune à tous, il est évident que ces objets constituent, à la fois, diverses puissances inférieures, et une puissance supérieure unique, dans laquelle les autres sont contenues. Les couleurs et les sons par exemple, se réunissant sous la raison commune de sensible, appartiennent à diverses puissances contenues à leur tour dans une puissance supérieure, appelée sens commun, dont le

(i) I, q. LXX\'[I, a. 3 ad 2.

lï)Ibid. ad 3.

284 DYNAMri.OGIE

sensible constitue Tobjet propre (i). — 4" La différence qui survient par accident à un objet ne suffit pas pour constituer une faculté diverse. Ainsi l'intellect spéculatif et Tintellect pratique^ comme nous le dirons bientôt, ne sont pas deux facultés diverses, parce que l'opération par laquelle nous appliquons aux usages de la vie la vérité connue, opération qui est propre à l'intellect pratique, accompagne jc<3r accident la connaissance de la vérité, et non point absolument tipar soi (2).

24. Pour ce qui regarde les opérations, il est manifeste que la diversité des facultés ne pouvant provenir que de leurs diverses raisons foîviiel les, on ne doit pas les distinguer entre elles, d'après toute sorte d'opérations, mais seulement d'après celles qui appartiennent à diverses espèces : c'est-à-dire, comme l'explique saint Thomas, d'après les seules opérations qui ne peuvent se ramener au même principe (3). On conçoit également p^r là que les facultés de l'âme ne se distinguent point d'après les divers modes dont l'opération s'exerce, c'est-àdire d'après sa plus ou moins grande intensité, comme opiner et croire, ni d'après son degré d'accélération, par exemple marcher et courir, parce que ces différents modes marquent la faiblesse, ou l'intensité de l'opération, mais n'en changent nullement l'espèce (4).

2 5. Après avoir déterminé le moyen qui doit être employé pour distinguer entre elles les facultés de l'âme, il nous sera facile d'en fixer le nombre. Saint Thomas les a d'abord ramenées à cinq genres : la puissance végétative, la puissance sensitive, la puissance intellective, la puissance appêtitive et la puissance locomotrice. En effet, « les divers genres de puissances, que nous distinguons dans l'âme, s'établissent d'après leurs objets. Car plus une puissance est élevée, plus elle embrasse son objet d'une manière générale. Or les objets des opérations de l'âme peuvent être rangés en trois classes. Si l'objet d'une puissance de l'âme consiste seulement dans le corps uni a l'âme, ce genre de puissance se nomme végétatif : de fait la puissance végétative n'agit que sur le corps auquel l'âme est unie. Il est un autre genre de puissances qui

(i) Ibid. ad 4.

(2) I, q. LXXIX, a. Il c.

(3) Qq. dispp., De Verit., q. XIV, a. i c.

(4) 1" 2«, q. VIII, a. 2 ad 2.

s'applique à un objet plus étendu, c'est-à-dire à tout corps sensible, et non pas seulement au corps qui est uni à Tâme. Il est enfin un troisième genre de puissance, lequel s'étend à un objet beaucoup plus général, et s'applique non-seulement au corps sensible, mais encore à tout être, quel qu'il soit. D'où il suit évidemment que ces deux derniers genres de puissances ne bornent pas leur opération au seul composé humain, mais qu'ils s'étendent à des objets qui lui sont extrinsèques. Or, comme il faut que l'être agissant soit, de quelque manière, uni à l'objet de son action, la chose extrinsèque, qui est l'objet de l'opération de l'âme, doit nécessairement avoir, avec cette âme, une double relation : et d'abord, en tant que cette chose se trouve prédisposée à s'unir avec l'âme et même à résider dans l'âme par son image ou idée. Sous ce rapport, les puissances se divisent encore en deux genres, savoir: la puissance sensitive, qui s'exerce à l'égard d'un objet moins général, le corps sensible ; et la puissance intellective, qui s'exerce à l'égard de l'objet le plus universel, qui est Têtre en général. En second lieu, l'union de l'âme avec son objet tient à ce que l'âme se porte vers les choses extérieures ; et, sous ce rapport, il faut aussi distinguer deux genres de puissance dans l'âme: l'une est la puissance appétitive, qui fait que l'âme se porte vers une chose extérieure comme vers sa fin, première cause de son désir ; l'autre est la puissance locomotrice, qui fait que l'âme se porte à l'objet extérieur, comme au terme de son opération et de son mouvement, car tout animal se meut pour atteindre l'objet qu'il désire et qu'il a en vue (i). » De ces cinq genres de facultés, les quatre premières comprennent diverses espèces ; la faculté végétative comprend les puissances nutritive^ augmentative çi génératwe; la faculté sensitive comprend cinq sens extérieurs, qui sont la vue^ Vouïe^ le goùt^ Vodorat et le /acf, et quatre sens intérieurs, le setis commun^ la. fantaisie^ V estimative et la mémoire; la faculté intellective comprend l'intellect agent et l'intellect possible; enfin la faculté appétitive se divise en appétit sensitif et en appétit intellect ij\ qu'on appelle aussi volonté (2). Les explications dans lesquelles nous devons entrer dans les chapitres

(0 I, q. LXXVIT', a. i c.

(2) I, q. LXXVlil, a, i c

286 DYNAMILOGIE

suivants démontreront clairement que cette énumération des facultés de Tàme est aussi complète qu'exacte. Il nous reste à satisfaire brièvement aux difficultés que Ton élève contre le critérium dont nous nous sommes servis pour distinguer les diverses facultés de Pâme.

26. 7" Objection. Ce par quoi les choses se distinguent entre elles doit appartenir à leur essence. Or ni les objets n'appartiennent à Tessence des opérations, ni les opérations à l'essence des facultés ; parce que les opérations sont extrinsèques aux facultés, et les objets aux opérations. Donc les facultés de Pâme ne peuvent se distinguer entre elles d'après leurs opérations, ni les opérations d'après leurs objets,

27. Réponse : Dist. min. Si les opérations et les objets sont considérés en eux-mêmes, conc. min. ; si l'on considère l'ordre des objets par rapport aux opérations, et l'ordre des opérations par rapport aux facultés, neg. min. ; neg. coîis. Les facultés sont constituées et se distinguent au moyen des objets, non que les opérations soient les différences essentielles des facultés, et les objets les différences essentielles des opérations, mais parce que les puissances ont naturellement rapport aux opérations et les opérations aux objets, comme à leur principe ou à leur terme., ainsi que nous l'expliquerons ailleurs. En effet, les objets, les opérations et les facultés étant reliées ensemble par des relations de principe ou de terme, il doit exister entre eux une certaine proportion au moyen de laquelle il est permis de percevoir la nature des facultés d'après la nature des objets et des opérations (i),

28. 2^ Objection. Les opérations sont les ejfets des puissances ; donc les puissances ne peuvent êtres contituées par les opérations.

29. Réponse : Dist. antec. Elles sont les effets des puissances, et en même temps le terme qu'elles ont en vue, conc. aht. ; elles n'en sont que les effets, neg. ant.; neg. cons. L'opération est non-seulement l'effet de la puissance, elle en est encore le iejvne ou la^;/, or la puissance peut être connue par l'opération qui est sa fin.

(OCf. I, q. LXXVII, a. 3 ad i.

DES FACULTÉS DE l'aME EN GENERAL 287

ARTICLE QUATRIÈME

De la distinction des puissances en actives et en passives et de la puissance obédientielle

'ho. Parmi les facultés énumérées, les unes sont actives et les dMl\:cs> passives. W.olf (i), Galluppi (2) et d'autres auteurs enseignent que la puissance active est celle qui peut faire quelque chose, et la puissance passive., celle qui est seulement capable de recevoir en soi une action étrangère. Cest une erreur. Car, ainsi que saint Thomas Ta très-bien observé, toute espèce de puissance, soit active, soit passive, aboutit toujours à un certain acte (3); par conséquent « la puissance active ne se distingue pas de la puissance passive en ce qu'elle est accompagnée d'une opération, parce que, l'opération appartenant aussi bien à la puissance passive qu'à la puissance active, toute puissance de Tàme serait active (4). » C'est pourquoi, d'après le même saint Docteur, la puissance active est celle qui réduit son objet en acte., et la puissance passive., celle qui est réduite en acte par son objet, lequel possède déjà lui-même l'existence actuelle (5).

3i. Il ne faut pas confondre avec les puissances passives, considérées comme nous l'avons fait, une autre puissance que les scolastiques désignent sous le nom d' obédientielle. Saint Thomas, après saint Augustin (6), décrit ainsi cette puissance:

(i) Ontol., g 715 et seqq.

(2) Le;^^. etc., lez. 96, vol. 2, p. 38o, éd. cit.

(3) Qq. dispp., De Verit., q. XVI, a. i ad i3.

(4) Ibid.

(5) CF. ibid., et q. un. de Anim:, art. i3; I, q. LXXVII, a. i c. Rosmini admet dans l'âme des facultés cognitivesqui ne sont ni actives ni passives, mais qui sont simplement ix'ceptives {N. S., sez. V, part 2, c. 5, g 2, 3, t. II, p. iig et i2o,Torino i852). La preuve suivante suffira pour montrer la fausseté de cette opinion : le principe qui détermine chaque faculté à ses actes doit être hors de l'âme ou dans l'âme. S'il est hors de l'âme, la faculté est passive ; mais s'il est dans l'âme la faculté est active. Il n'existe par conséquent aucun genre de faculté intermédiaire. Il est vrai cependant qu'une certaine vertu réceptive se rencontre dans l'un et dans l'autre genre de facultés cognitives. En effet, comme les opérations des facultés de connaître restent dans l'âme, toutes les facultés de connaître, considérées relativement à leurs actes, sont réceptives ; parce qu'elles reçoivent en elles-mêmes les termes de leurs actes. Mais, si nous les considérons relativement à leur principe, elles sont nécessairement actives ou passives, parce que ce principe ne peut provenir que de l'âme elle-même, ou d'une cause placée hors de l'àmc.

(G) De Gen. ad litt., lib. IX, c. 17 et 18.

2 88 DYNAMILOGIE

« Dans les créatures, on distingue deux puissances : Tune naturelle, pour les opérations propres... ; Tautrc que l'on appelle obédientielle, pour recevoir les communications divines (i). » Ailleurs il dit : « Il est à considérer que, dans rrime humaine, comme en toute autre créature, il y a deux espèces de puissances passives : Tune par comparaison avec Tagent naturel, et Tautre par comparaison avec le premier agent qui peut élever la créature à un acte supérieur à celui qu'elle peut recevoir de Tagent naturel ; c'est ce qu'on est convenu d'appeler, dans la créature, puissance obédientielle (2). »

32. Qu'il faille admettre une pareille puissance, personne ne saurait en douter. Voici comment le démontre le même saint Docteur : puisque toutes les créatures sont tellement dans la dépendance de Dieu qu'il peut faire d'elles ce qu'il lui plaît, il a conséquemment la puissance d'accroître leurs forces, de manière à leur faire accomplir des œuvres au-dessus de leur capacité naturelle. Or les créatures ne seraient pas susceptibles de ce degré d'élévation, si cette élévation répugnait à leur nature. Il faut donc reconnaître, dans les créatures, une certaine non répugnance, ou une certaine aptitude naturelle à recevoir la vertu de produire des effets qui surpassent leurs forces naturelles. Mais, comme cette non répugnance, ou aptitude naturelle, revient à ce que nous avons appelé puissance obédientielle^ il est manifeste que cette puissance doit exister dans rame humaine (3).

33. Il est facile de voir en quoi la puissance obédientielle diffère des autres puissances ; elle en diffère d'abord parce que c;js dernières sont ordonnées relativement à des effets naturels, tandis qu'elle est ordonnée relativement à des effets surnaturels ; ensuite parce que les unes sont entièrement fondées sur les natures des choses, tandis que, dans l'autre, il n'y a de naturel que la non répugnance ou l'aptitude à recevoir de Dieu une vertu nouvelle. Mais, puisque la vertu de produire ces effets est elle-même surnaturelle, elle est donc sous la dépendance exclusive de la volonté et de la puissance divine (4).

(i) Qq. dispp., De Patent. Dei. q. I, a. 2 ad i.

(2) III, q. XI, a. I c.

(3) Cf. Qq. dispp., loc. cit., q. VI, a. i ad i8.

(4) tîonsulter ce que nous avons dit sur ce sujet dans l'ouvrage / principali sistemi dclla Filas: stil Criterio etc., c. '^, j| IX, p. 480 seqq., Napoli 1858,

DES FACULTÉS DE i/a.ME EN GENERAL 289

ARTICLE CINQUIÈME

De Viiidination inhérente aux puissances

34. L'inclination est cette propension naturelle qui est inhérente aux puissances et qui facilite leurs opérations. Elle fut également désignée par les scolastiques , comme par Aristote d'ailleurs, sous le nom d'appétit naturel. Ils l'appelèrent appétit^ « du verbe appetere qui signifie porter ses désirs ou tendre, vers une chose qui a pour nous une certaine coordination » (i) ; et appétit 7îaturel^pa.rcQ que, grâce à cette inclination, chaque puissance tend vers ce qui constitue son bien propre, sans qu'elle le connaisse par elle-même. L'addition du mot naturel distingue l'appétit dont il est ici question de l'appétit élicite^ c'est-à-dire de l'appétit qui résulte de la connaissance et qui est une faculté spéciale, comme nous l'expliquerons en son lieu (2).

35. Saint Thomas, à la suite de saint Augustin (3), démontre très-bien que cette inclination est inhérente à toutes les puissances de l'âme. Voici son raisonnement : Dieu constitue toutes les choses naturelles de manière qu'elles se portent vers leur bien propre ou vers leur fin, et comme Dieu dispose toutes choses avec suavité, il les constitue, relativement à leur fin, de telle sorte qu'elles se portent vers elle spontanément ou par leur propre nature. Ainsi, dans une chose naturelle quelconque, il doit exister un principe qui la porte naturellement vers le bien particulier qu'elle poursuit. Or les puissances de l'âme sont du nombre des choses naturelles, et leur bien propre, ou" leur fin, consiste dans l'exercice des opérations qui leur sont assignées. Il faut donc admettre, dans les puissances de l'âme, une certaine pente ou propension qui les incline naturellement à exercer les opérations

d'après le P. Ripalda {De ente supeniaturali, lib. I, disp. XI, sect. 4, n. k), t. I, p. 58 et passim, Lugduni it3G3) et le cardinal d'Aguirre ; In I Monolog. S. Ansehni, Praef. disp. IX, sect. 4, n. 48, t. I, p. 202, Roma> 1688. (0 Qq. dispp., De Ver., q. XXII, a. i, c.

(2) ïbid., a. 3 ad 5. Cf. Scot. In lib. IV Sent., Dist- XLIX, q. 10, n. 2. L'inclination est souvent appelée intention par les mêmes scolastiques, parce qu'elle consiste en effet dans une certaine tendance aa bien, ou à la lin, pour laquelle les puissances sont, par nature, ordonnées.

(3) Cf. De Trinit., lib. X passim, et De Gen. ad litt., lib, XII passim.

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qui leur conviennent. Mais cette propension n'est autre chose que VincliJîatioii dont nous avons parlé ; on ne peut, par conséquent, révoquer en doute que Tinclination n'appartienne à toutes les puissances de rame (i).

36. De cette doctrine de saint Thomas, nous pouvons tirer trois corollaires qu'il suffira d'indiquer ici : — 1° L'inclination inhérente aux puissances fait que chacune d'elles se porte aux opérations qui sont conformes à sa nature, mais elle ne leur fait point produire tel ou tel acte. Car le propre de Tinclination est d'incliner la puissance vers son objet. Or l'objet propre de chaque puissance ne réside pas dans telle chose singulière, mais dans tout ce qui en contient la raison formelle. Par conséquent le but de l'inclination n'est pas de faire pencher la puissance vers tel objet ou tel autre, mais de la porter vers tout ce qui en contient la raison formelle ; elle n'incline donc pas les facultés vers quelque acte singulier, mais vers tout acte conforme à leur nature. En vertu de cette tendance, la vue par exemple, incline à voir, sans incliner plus à voir tel objet que tel autre (2). — 2" L'action produite est d'autant plus parfaite que l'inclination de la faculté est plus grande ; ainsi l'acte intellectuel est plus parfait, si la tendance vers cet acte est plus prononcée (3). — 3° Comme l'énergie naturelle que l'iime peut mettre au service des puissances, sous différents rapports, est une force limitée, il en résulte que plus l'inclination ou l'effort que l'ame dépense dans l'exercice d'une faculté est considérable, moins les opérations des autres facultés se trouvent intenses. Par exemple, si la vue est fortement appliquée, l'ouïe ne perçoit pas ce qui se dit (4).

{i)Qq. dispp.,De FenY,, q, XXII, a. i c.

{■!) Cf. Alb. M., De prcedic, tract. V, c. 4. On voit par là que Leibnitz (.Y. E., lib. Il, c. I, g 2, p. 222 et 223, éd. cit.), Rosmini {N. S., sez. 4, c. ■1 art. 3, p. 235, Torino i835) et d'autres auteurs expliquent fort mal la nature de V inclination, soit parce qu'ils ne l'attribuent qu'à l'intellect, soit parce qu'ils la regardent comme un acte imparfait, tenant le milieu entre la puissance et l'acte. Or, pour ce qui regarde le premier point, nous avons déjà démontré que l'inclination appartient à toutes les puissances de l'âme; quand au second, il répugne évidemment qu'une faculté de l'âme soit en puissance par rapport à lacté qu'elle a déjà produit. Qu'importe que l'objet ne soit connu que d'une man'ihre obscure et incomplète par l'inclination, et que l'acte seul nous le fasse connaître d'une manière distincte et compUte'( La distinction ou la confusion avec laquelle l'objet est atteint regardent l'intensité, ou la qualité de l'acte, mais ne font rien à son entité.

(3) Cf. Scot., Qiiodlib. XV, n. 8.

(4) Cf. S. Thom., Qq. dispp.. De Ver., q. XIII, a. 3 c.

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