‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernes (volume 2)Chapitre 43 sur 99 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

37 Au moment de traiter des facultés de Famé que nous avons énumérées ci-dessus, nous ferons observer tout d abord que nous ne dirons rien ici de la puissance végétative^ parce que, cette faculté appartenant au corps bien plus qu a rame nous en parlerons dans la Cosmologie, lorsque nous étudierons la nature des végétaux. Nous allons commencar cette dissertation sur les facultés de Tàme par Texamen de la sensibilité, car c'est par elle, comme la suite le fera voir, que la connaissance humaine débute.

38 La faculté de sentir est cette puissance par laquelle rame unie au corps perçoit les choses sensibles ou matérielles, en tant que matérielles (i). Cette faculté comprend des sens externes et des sens internes. Les premiers, dont Tacte s appelle sensation, se nomment ainsi parce qu'ils s^exercent sur les choses extérieures, cest-à-dire sur les choses qui viennent s'offrir à eux du dehors. Les sens internes tirent leur nom de ce qu ils ont pour objet les choses sensibles qui ont pénétré jusqu à Famé par Fintermédiaire des sens extérieurs Ces deux genres de sens, n'existant pas dans l ame seule, mais dans Tâme et le corps réunis, ont besoin pour s'exercer de certaines parties du corps ayant une structure particulière. Ces parties du corps ont recule nom d^ganes, qui veut dire instruments, parce qu elles servent à 1 ame dans rexercice de ses opérations sensitives. Il est évident que les organés des sens internes ont leur siège dans les parties intérieures du corps, et les organes des sens externes dans diverses parties de sa superficie. Les premiers ne sont pas désignes par des noms particuliers, il en est tout autremem des sens extérieurs : l'organe de l'odorat se nomme les narines, la lan~ gue forme celui du goût, les oreilles celui de l'ouie, l^s yeux sont les organes de la vue et les mains ceux du toucher ^2).

(0 Cf. s. Thom., I, q. LXXVIII, a. 3 c.

(2) La main est proprement l'organe du tact actif: m^^s la peau toute entière est l'organe du tact passif. Voir Vzhhé D<^hrcync, Physiolog., .. I J ^, p. 37 et suiv., Paris 1844.

293 DYxNA.MILOGIE

39. Pour traiter avec méthode de cette faculté, il est nécessaire que nous expliquions d'abord la nature des divers sens tant externes qu'internes. Nous commencerons par les sens externes, parce qu'ils s'exercent avant les autres, comme on le verra dans la suite, et que leurs opérations doivent précéder celles des sens intérieurs.

ARTICLE PREMIER

De robjet de la sensibiliié

40. La sensibilité ne peut avoir que le corporel pour objet; car nous savons par expérience que nos sensations portent constamment sur des objets composés départies; or, tout objet composé de parties est certainement corporel (i). En outre la faculté de sentir ne s'exerce que par le moyen des organes du corps ; nous savons en effet par expérience que l'on ne sent rien, sinon par l'intermédiaire de quelqu'un de ces organes ; tellement que, si le corps est privé de l'un d'eux, ou si l'organe est atteint de quelque vice, l'âme est totalement privée des sensations qui correspondent à cet organe, ou ne les éprouve que d'une façon défectueuse. Or, par le moyen d'un organe corporel, il est impossible de connaître autre chose que ce qui est corporel, parce que « la puissance cognitive, comme l'observe saint Thomas, est proportionnée à Tobjet connu » (2). Donc le corporel est l'objet propre de la sensibilité.

41. On ne doit point conclure de ce que le corps est l'objet propre de la sensibilité, qu'il est sensible par lui-même, c'est-à-dire qu'il y a dans le corps quelque chose qui est sensible /'jr soi^ indépendammentde sonrapport aveclessens. Car le corps ne devient sensible et ne mérite ce nom qu'autant qu'il est susceptible d'être perçu par les sens^ et il n'est perceptible aux sens qu'au moment même où il est l'objet actuel d'une perception sensible (3). Réciproquement, aucune opération sensitive ne peut se produire dans l'ame qui ne se rapporte à un objet sensible ; car l'àme, comme nous

(i) Cf. S. August., De lib. arb., lib. II, c. 8, n. 2:

(2)1, q. LXXXII, a. 7 c.

(3) Cf. S. Aug., De Civ. Dei, lib. VIII, c. 6.

le dirons plus loin, ne peut être sensitive, si elle ne s'unit d'une certaine manière avec Tobjet sensible. Mais, s'il en est ainsi, il est manifeste que le sensible se rapporte à la fois au sujet et à Tobjet, et partant que sa distinction en sensible purement objectif et en sensible purement subjectifs distinction imaginée par Gioberti, est absolument fausse (i).

42. Il convient d'examiner dès maintenant ce qu'il nous est permis de connaître du corps par le moyen des sens. En percevons-nous seulement les qualités, ou bien parvenonsnous à connaître la substance même du corps ?

Saint Thomas et les péripatéticiens pour la plupart , Galluppi (2) et quelques autres , parmi les modernes , enseignent que l'âme connaît par les sens la substances des corps en même temps que leurs qualités sensibles. Il nous paraît impossible de révoquer en doute la vérité de cette opinion. En effet, nous ne percevons pas, au moyen des sens, certaines qualités en général, mais des qualités déterminées et concrètes. Ainsi, ce n'est point la couleur considérée en général, mais telle couleur déterminée, c'est-à-dire un certain corps coloré^ blanc ou noir etc., qui fait l'objet de notre perception. Or les qualités ne sont déterminées et concrètes que parce qu'elles sont inhérentes à tel sujet ou à tel autre. On doit par conséquent tenir comme une chose certaine que nous sentons, avec les qualités sensibles, le sujet auquel elles sont inhérentes, c'est-à-dire la substance (3). Pour montrer plus clairement encore cette vérité, rappelons-nous que les sens perçoivent dans le sensible ce qui agit sur eux ; car la connaissance sensible est le premier effet de Faction des choses sensibles sur les sens. Or les qualités sensibles n'agissent point sur les sens, par elles-mêmes, elles agissent en vertu du sujet qui les supporte ; car, suivant la maxime de l'école, l'opération étant la conséquence de Vêtre^ tout ce qui existe dans un autre sujet doit agir par le moyen du sujet dans lequel il subsiste. Ainsi donc, lorsqu'un sujet agit sur les sens par ses qualités, on ne peut douter que les

{ï) Degli errori etc., lett. X, t. II, p. ii6, 124, izb, Capolago 1846.

(2) Lef^j-. etc , lez. LXXII, t. II, p. 268, Napoli 1854.

(3) Cf. S. Thom., I, q. LXXVIII, a. 4 ad 2.

sens ne connaissent le sujet sensible lui-même au moyen de ses qualités sensibles.

43. Rcid (i), Rosmini (2), Gioberti (3), et les différents auteurs qui soutiennent l'opinion contraire font cette objection : Il n'appartient qu'à TintcUect d'appréhender la substance ; donc les qualités sensibles seules peuvent être perçues par les sens.

44. Réponse : Dist. attl. Si la substance est prise pour l'essence, conc. antec.^ mais, si par substance on entend simplement un sujet auquel sont inhérentes certaines qualités, ncg. afitec. ; neg. conseq. En effet la substance peut s'entendre de deux manières : ou bien comme V essence d'une chose, et ce qui constitue cette chose dans un certain genre et dans une certaine espèce, ou bien comme le sujet de certaines qualités qui lui sont inhérentes. Or , si la substance est prise de la première manière, elle est l'objet de l'entendement seul, car elle signifie alors quelque chose d'universel ; mais, si nous la prenons de la seconde manière, elle peut trèsbien devenir l'objet de la sensation ; car, la substance ainsi comprise étant déterminée par les qualités qu'elle soutient, elle est quelque chose de singulier (4). D'ailleurs les sens appréhendent la substance d'une manière confuse seulement et non d'une manière distincte^ comme on le verra ciaprès.

45. Mais, s'il est certain que les qualités et la substance des corps sont l'objet de la sensibilité, on doit également tenir pour indubitable que ni toutes les qualités, ni les qualités et la substance ne se rapportent aux sens d'une manière identique ; de là vient qu'il existe divers genres de sensibles, savoir les sensibles propf^es^ les sensibles communs et les sensibles pai^ accident.

46. Les sensibles propres sont certaines qualités qui se rapportent aux sens en ce qu'elles les déterminent à sentir. On les appelle sensibles /-'«^r soi et priniitivement, parce qu'ils réduisent les sens à produire leurs actes. Les sensibles par

(i) Op. cit., vol. IV, p. 3oo seqq.

(2) Saggio etc., se^. V, part. 4, c. 3 passim.

(3) Introd., lib. I, c. 4, vol. 2, p. 28 et 34, Bruxelles 1840.

(4) Cf. S. Thom., Post. Anal, lib. II, lect. XLIII.

accident sont certaines qualités qui, par elles-mêmes, n'agissent en rien sur les sens, mais qui sont appréhendées par eux, à raison de leur union avec les sensibles propres. Par exemple, dans le lait, la blancheur est le sensible j^rojcre de la vue, parce qu'elle détermine la vision du lait auquel elle est inhérente; la douceur en est au contraire le sensible par accident^ parce qu'elle se rapporte à la vue, par suite de son union avec la blancheur du lait. Enfin, on appelle sensibles commwis certaines qualités qui se rapportent aux sens comme fondement de plusieurs, ou même de tous les sensibles propres. Telles sont les qualités qui résultent de la quantité, comme la grandeur^ la figure^ le mouvement^ parce que la quantité est le fondement de toutes les qualités sensibles. Ces sortes de sensibles sont sensibles par soi^ mais non primitivement. Je dis par soi^ car ils contribuent en quelque chose à produire la sensation, puisqu'ils modifient Faction des sensibles propres ; ainsi Tœil est autrement affecté par une grande masse de neige que par une petite ; il en est de même du goût : il sent autrement la douceur d'un objet volumineux que celle d'un objet très-petit. Mais ce n'est pas primitivement ., parce que les sensibles communs ne produisent rien sur les sens indépendamment des sensibles propres (i).

47. Nous croyons utile d'ajouter ces deux observations au sujet de ces trois genres de sensibles. — i" Les sensibles j^ar accident^ ce sont non-seulement les qualités qui se rapportent aux sens en ce qu'elles sont jointes avec les sensibles propres, mais encore la substance des corps, laquelle se rapporte aux sens en ce qu'elle est le sujet des sensibles propres. Or, entre ces qualités et la substance, il y a cette différence-ci : tandis que la qualité est sensible par <i:cc/<i(?;z^ relativement à un sens, ou à plusieurs, relativement au sens qu'elle détermine, elle en est le sensible propre ; la substance au contraire n'est le sensible propre d'aucun sens, parce que, dans tous les sensibles, elle remplit la fonction de sujet. Par exemple, si une pomme blanche et douce s'offre à notre vue et à notre goût, la vue sent la blancheur par soi-même et la douceur par ac-

(i) Cf. s. Aug., De lib. arb., lib. II, c. 3; et S. Thom., I, q. LXXVIII, a, 3 ad 2.

296 DYNAMFLOGIE

cîdent^ et le goût sent la douceur par soi-?nême et la blancheur fa7^ accident ; mais Tun et l'autre sens appréhendent la substance de la pomme par accident. — 2" Le sens connaît distinctement les sensibles communs et les sensibles propres ; quant aux sensibles par accident, il ne les connaît que d'une manière confuse, parce qu'il sent les premiers par eux-mêmes, tandis que les seconds sont uniquement sentis à raison de leur union avec les premiers.

ARTICLE DEUXIÈME

Du nombre des sens externes

48. Personne n'ignore que les sens externes sont au nombre de cinq : la vue, Vouie, le goût, l'odorat et le tact. On peut facilement le démontrer de cette manière : il doit y avoir autant de facultés relatives à la sensibilité externe qu'il y a d'opérations sensitives spécifiquement diverses qui s'exercent par son mo3^en (i). Or les opérations sensitives sont d'espèce diverse, suivant que les objets auxquels on les rapporte sont spécifiquement divers (2) ; mais les objets dont résulte la diversité des opérations ne sont autres que les sensibles propres, parce que ce sont eux qui réduisent la faculté à l'acte de sentir. Il faut par conséquent que le nombre des facultés sensitives égale celui des sensibles propres. Ceux-ci sont au nombre de cinq : les couleurs, les saveurs, les sons, les odeurs et les qualités tattgibles, pa.Tcç. que. les choses extérieures, comme le prouve l'expérience, ne modifient notre âme que de cinq manières spécifiquement diverses ; car tout se réduit à voir, entendre, goûter, sentir et toucher. Il y a donc cinq sens externes : la vue, l'ouïe, le goût, l'odorat et le tact.

49. Quoique tout le monde reconnaisse que les sens, dont nous constatons manifestement en nous l'existence, sont au nombre de cinq, cependant Locke s'est demandé s'il ne pourrait pas y avoir, dans l'homme, quelque autre sens caché (3). Les partisans du magnétisme animal, allant plus loin que

(i) Cf. p. 280, 281.

(2) Ibid.

(3) De intellectu humano, lib. II, c. 2, g 'i, p. 77, éd. cit.

Locke, soutiennent que Tâme possède en effet certaines faculcultés latentes qui ne s'exercent que dans le sommeil magnétique, car rame, dans cet état, éprouve des sensations, et jouit de facultés cognitives qui ne peuvent se rapporter à aucune faculté connue jusqu'ici (i). Enfin Lamennais {2), Balmès (3) et quelques autres ont pensé qu'il pouvait se faire que Thomme acquît, par la suite, quelque sens nouveau. ; :

50. Et d'abord le doute de Locke n'a pas de raison d'être. Car, les sens étant destinés à connaître les qualités sensibles des choses, si nous avions un plus grand nombre de sens que ceux dont nous avons parlé, nous devrions percevoir, dans les corps, d'autres qualités sensibles que les sons, les saveurs, les odeurs, les couleurs et les qualités tangibles. Or Locke avoue lui-même que les corps ne nous sont connus que par ces cinq espèces de qualités. Il est par conséquent certain que l'homme ne peut avoir d'autres sens que ceux énumérés plus haut.

Nous pouvons confirmer Targument précédent par cet autre tiré de saint Thomas : « Quiconque possède quelque organe sensoriel par lequel doivent être naturellement connues certaines catégories de sensibles, celui-là connaît tous ces sensibles par le moyen de cet organe. Or les animaux les plus élevés doivent avoir tous les organes des sens. Donc, puisqu'ils n'ont que cinq organes, il est manifeste qu'il ne peut y avoir, relativement aux sensibles propres, d'autres sens que les cinq énumérés « (4).

5 1 . Passons à la seconde opinion. Il est complètement absurde d'affirmer que l'âme possède naturellement certaines fa-

(i) Voir principalement Charpignon, Physiol. méd. et métaphy. du magnét. animal, p. 290, Bruxelles i85i. Ce système a reçu le nom de magnétisme animal, parce qu'il tient pour indubitable qu'il existe, dans le corps, un certain fluide au moyen duquel le système nerveux exerce toutes ses fonctions et que ce fluide peut se transmettre, au gré de la volonté, d'un individu à un autre. Les partisans de ce système furent appelés Mesméristes du nom de Mesmer qui en fut le premier auteur, au dernier siècle.

{2) Essai sur l'indiff. etc., t. Il, c. l'i, Paris 1822.

(3) Philos, fondament., livre II, c. 17, trad. Manec, p. jgo-Soô, Paris i852. Balmès n'admet pas, comme l'avait cru Lamennais, que l'acquisition d'un nouveau sens pût détruire la confiance que nous plaçons dans les autres, car ce nouveau sens prenant son origine, comme les autres, dans la nature humaine, l'enrichirait de nouvelles sensations, mais ne contredirait point leur témoignage. Ibid., c. 18, p. 396 et suiv.

(4) In lib. III De Anim., lect. L

298 DYNAMILOGIE

cultes et que ces facultés ne puissent s'exercer que dans le cas seulement où le corps se trouve dans un état exceptionnel et anormal. En effet cet état exceptionnel de Tâme ou du corps peut bien être cause que les opérations des facultés naturelles soient activées ou ralenties, mais il ne saurait faire que de nouvelles facultés naturelles entrent en exercice. Si donc Fhomme jouissait des facultés que lui attribuent les partisans du magnétisme animal, ces facultés s'exerceraient dans son état naturel et non pas seulement dans un état extraordinaire et anormal.

52. Enfin l'opinion de Lamennais et de Balmès doit être également rejetée. En effet, la natfire de l'homme étant supposée ce qu'elle est, il est très-certain qu'on ne peut lui attribuer aucun nouveau sens. Car, si l'homme pouvait acquérir quelque sens nouveau, on ne pourrait dire que, tel qu'il est présentement, il occupe le premier rang parmi les natures douées de sensibilité. Or, de l'aveu même de nos contradicteurs, l'homme, tel qu'il existe présentement, forme l'anneau de la chaîne par laquelle les natures douées de sensibilité s'unisssent aux natures intellectuelles, en ce qu'il occupe le dernier rang parmi les natures intellectuelles et le premier parmi les natures sensibles (r), il possède en effet, comme le dit saint Thomas, la puissajice sensitive la plus complète (2). Par conséquent l'homme ne peut acquérir aucun sens nouveau.

53. En vain objecterait-on que, Dieu étant tout-puissant, il ne répugne en rien qu'il fasse don à l'homme d'un sens nouveau. En effet, la puissance sensitive appartenant à l'essence de la nature humaine, si l'homme acquérait un sixième sens, il recevrait par là même une nouvelle nature, nature plus parfaite que celle qu'il possède, car il aurait à sa disposition un mode nouveau de sentir les objets. Or les essences des choses, comme nous le dirons en son lieu, ne peuvent être changées par Dieu lui-même. On ne peut donc inférer de ce que Dieu possède la toute-puissance qu'il peut accorder à l'homme quelque nouveau sens.

(0 Cf. s. Thom., In lib. II Sent., Dlst. XVIII, q. II, a. 3 ad 4. (2) I. q. LXXVI, a. 5 c.

ARTICLE TROISIÈME

Des espèces sensibles qui sont exigées pour l'acte de sentir

54. Après avoir déterminé le nombre des sens, il est nécessaire que nous examinions la manière dont Tacte de sentir s'accomplit. Comme c'est par Tacte de sentir que nous connaissons les choses sensibles, pour faciliter Tintelligence de cet acte, nous croyons devoir, tout d'abord, présenter quelques observations sur la connaissance en général.

55. Aucune faculté de connaître ne peut atteindre son objet, si elle ne s'unit, d'une certaine manière, avec lui. « La connaissance, dit saint Thomas après saint Augustin (i), se produit suivant que le connu existe dans celui qui connaît » (2). En effet la connaissance est une opération i?nmanente, c'est-à-dire une opération dont le terme est dans le sujet connaissant lui-même, parce qu'elle perfectionnne le sujet même qui connaît et non l'objet qui est connu (3). Mais, si la connaissance a son terme dans le sujet qui connaît, elle ne peut avoir lieu autrement que par Tunion de l'objet avec la faculté de connaître. Par conséquent la faculté de connaître ne peut atteindre son objet à moins qu'elle ne s'unisse avec lui. Or, comme l'acte de sentir est une certaine connaissance, on conçoit très-bien que cet acte ne peut avoir lieu à moins que la chose sensible ne s'unisse avec la faculté de sentir. « L'acte de sentir, dit saint Bonaventure, se fait par l'union de la puissance sensitive avec l'objet » (4).

56. Cette union de la chose sensible avec la faculté se fait au moyen de Vespèce ou image qui la représente, en sorte que l'âme ne peut avoir la sensation des corps sans la pré-

(i) Soliloq., lib. I, c. G.

(2) I, q. XII, a. 4 c.

(3) « La connaissance, dit le Docteur Angélique, ne signifie pas le passage du sujet qui connaît dans l'objet connu, mais plutôt l'existence de l'objet connu dans l'âme qui connaît » {Qq. dispp., De Ver., q. II, a. 5 ad i5). Par où l'on peut juger combien Condillac {Traité des sensations, et extrait du traité etc., Œuvr. e'd.cit., t. III, passim), et d'autres auteurs modernes se font illusion, lorsqu'ils cherchent le pont par lequel l'àme sort d'elle même et arrive jusqu'aux objets extérieurs, au lieu de chercher celui par oià les choses extérieurs pénètrent jusqu'à l'âme.

(4) In lib. IV Sent., Dist. XLIX, p. 2, a. 3, q. I, resol. Cf. S. Thom., I, q. LV, a, I c.

^^^ DYNAMILOGIE

sence de ces espèces. Cette doctrine, que les scolastiques ont puisée dans saint Augustin (r) et dans saint Anselme (2) presque tous les philosophes modernes (3), à Fexemple de Reid (4), l'ont violemment combattue. Voici les arguments qui établissent que cette théorie est parfaitement conforme à la vérité.

i" Puisque la production de la connaissance requiert Tunion de Tobjet connu avec le sujet connaissant, il en résulte que robjet ne peut engendrer dans Tesprit sa propre connaissance, sM ne pénètre d^une certaine façon dans l'esprit luimême. Or Tobjet ne peut pénétrer dans Tesprit que de deux manières: par lui-même, c'est-à-dire par les principes mêmes qui le constituent, ou par sa propre espèce qu'il forme en lui Mais il ne peut pénétrer dans l'esprit par lui-même ; car robjet ne pourrait s'unir avec l'esprit, au moyen des principes qui le constituent, qu'en ne faisant qu'une seule et même chose avec lui ; ce qui nous jette dans l'erreur propre des panthéistes. Il reste donc que l'objet se joigne avec l'esprit par son espèce, ou sa ressemblance. « Rien de sensible, dit ' saint Bonaventure, n'agit sur la sensibilité sans l'intermédiaire de sa ressemblance, qui sort de l'objet comme la fleur de sa tige, et cela se rencontre dans toute opération sensible » (5). 2" Pour que l'âme obtienne la connaissance actuelle de quelque chose, il faut qu'il y ait en elle, outre la faculté de connaître, quelque principe qui détermine cette faculté à connaître en acte tel ou tel objet. Ce principe doit être intérieurement inhérent à la faculté elle-même, parce que c'est par son moyen qu'elle produit tel ou tel acte cognitif ; il se nomme principe formel ou forfue, parce que le nom de forme se donne à ce par quoi une chose existe ou opère (6).

(i)Cf. De Trin., lib. XI, c. 2.

(2) Cf. Monolog., c. 62, p. 202, éd. G. C. Ubaghs, Louvain 1854

(3) Cf Galluppi Lef.'.etc., lez. XXVIl, t. I, p. ,37 seqq., éd. cit.; Cousin Cours dhist. etc., leç. 21, Œ'«vr.,éd. cit.,sdr. 2,vol. III, p.225 et suiv.; Ubaghs Logic, p. 2, c. 2, g 7, p. 185-288, Louvain i856. '

(4) Recherches sur l'entend, hum., c. 2 passim ; Œuvr. éd. cit. t. II p S,» et suiv. ' > r- ■ j

(5) De reduct. art. ad Theol. Cf. S. Thom., Qq. dispp., De Ver.,q. II a. 3

(G) « Aucune opération, dit S. Thomas, ne convient à un être si ce n'est par quelque forme qui existe en lui »; Qq. dispp.. q. un. De sp. créât..

DE LA SENSIBILITÉ 3o I

Cependant cette forme ne peut être celle qui se trouve dans le sujet même qui connaît, parce que, celui-ci étant toujours en acte dans son être, il faudrait qu'il eût toujours la connaissance actuelle de tout ce qu'il connaît ; ce ne peut être non plus la forme de la chose telle qu'elle existe dans la chose connue, car cette forme se trouve hors de Tâme ; mais ce doit être une forme ayant de la conformité avec la chose connue, parce qu'il doit y avoir une certaine proportion entre le principe formel, au moyen duquel agit une cause active, et le terme de Faction. Or cette forme, qui n'est pas la forme des objets, mais qui lui est conforme et fait passer en acte la faculté de connaître, ne peut être autre chose qu'une ressemblance de la forme propre à l'objet : cette ressemblance est celle-là même que nous avons désignée sous le nom d'espèce. Par conséquent la forme, ou le principe formel qui réduit en acte la faculté de connaître ne peut être autre chose que V espèce. « De même que la chaleur, dit le Docteur Angélique, est le principe formel de la caléfaction, de même l'espèce de la chose vue est le principe formel de la vision

dans l'œil » (i).

57. De l'exposé qui vient d'être fait, nous pouvons facilement déduire deux corollaires relatifs à la nature des espèces sensibles. Le premier c'est que la forme de la chose sensible est autrement dans la chose que dans l'âme. Elle existe effectivement dans la chose avec son e^itité^ c'est-à-dire suivant son être réel, elle n'existe au contraire dans l'âme que d'une manière intentionnelle, c'est-à-dire suivant un être j^epi^ésentatif. « La forme par laquelle la pierre existe, dit saint Thomas, n'est point dans l'âme, il n'y a que sa ressemblance (2). » Le second c'est que les espèces sensibles sont immatérielles. En effet l'espèce, comme nous l'avons déjà dit, est le principe formel par lequel l'âme connaît ; or le principe formel par lequel agit une cause active doit être de même nature

• (i)I, q. LVI, a. c. On peut facilement conclure de cet argument, avec le mcme's. Thomas, qu'il n'appartient qu'à Dieu seul de connaître les choses par elles-mêmes et non dans leurs espèces ; parce que, Dieu étant la cause première et efficiente de toutes choses, il contient éminemment en lui toutes leurs formes. Voir In lib. IV Sent., Dist. XLIX, q. II, a. i,sol. ; et S. Bonaventure qui enseigne la même doctrine, In lib. II Sent., Dist. III, part. 2, a. 2, q. I, resol.

{z)Qq. dispp., De Ver., q. VHI, a. 11 ad 4.

que la cause ; si donc Tâme est immatérielle, Tespèce doit rêtre également. Autre raison : l'espèce par laquelle l'âme sent quelque chose est produite dans Tâme elle-même, comme nous le dirons bientôt; or tout ce qui est produit dans un sujet doit être de même nature que lui (i). Donc l'espèce sensible est quelque chose d'immatériel (2). Puisque les espèces sensibles, telles que les scolastiques les admettent, sont immatérielles, il est manifeste que Cousin (3) et les philosophes qui l'ont suivi sont tombés dans une grave erreur, lorsqu'ils ont cru que les espèces sensibles des scolastiques ne différaient pas dts fantômes ou images de Démocrite et d'Épicure (4).

Mais il est indispensable, avant d'aller plus loin, que nous allions au-devant de certaines objections que l'on pourrait faire sur la théorie des espèces sensibles.

58. /""^ Objection : L'esprit perçoit les choses sensibles ifnmédiatejnent^ c'est-à-dire en elles-mêmes ; donc il ne les perçoit point par leurs espèces.

Réponse : Neg. cons. En effet, quoique l'esprit appréhende les choses sensibles par leurs espèces, il les appréhende néanmoins immédiatement^ c'est-à-dire en elles-mêmes. Car la chose sensible est appréhendée en elle-même, si la chose que représente l'espèce, et non l'espèce elle-même, est l'objet pj^opi^e de la connaissance ou le terme auquel elle aboutit. Or, dans la connaissance sensitive, ce n'est point l'espèce elle-même, mais la chose représentée par l'espèce qui est l'objet propre de la connaissance, parce que l'espèce en est seulement l'objet instinimental ; en d'autres termes, elle est le principe qui fait que la puissance sensitive est déterminée à percevoir la chose dont l'espèce renferme la représentation. Par conséquent les choses sensibles sont perçues en elles-mêmes. « L'espèce qui est dans l'œil, dit à ce propos saint Thomas, n'est pas

(1) Cf. s. Thom., I, q. LXXV, a. 5 c.

(2) Cf. S. August., De Triiiit., lib. XI,c. 2 ; S. Bonav., In lib. I Sent., Dist. XXXVI, a. II, q. 2 ad arg.; S. Thom., Qiwdlib. VIII, q. II, a. 3 c.

(3) Cours d'histoire etc., leçon 9, Œuvr , t. x, p. 197, Bruxelles 1840.

(4) Démocrite et Epicure croyaient que certaines particules extrêmement déliées,se détachant des corps et en conservant l'image, volaient çà et là dans l'air et avaient la vertu de produire en nous les sensations des choses, lorsqu'elles arrivaient jusqu'à l'âme par l'intermédiaire des organes sensoriels. Ils désignèrent ces particules sous les noms divers d'idoles, de types et d'images. S. Augustin [Epist. CXVIII, c. 3), sans parler des autres Pères, montre l'absurdité de cette opinion par des arguments très-solides.

DE LA SENSIBILITÉ 3o3

ce qui est vu, mais ce par quoi nous voyons ; ce qui est vu c'est la couleur qui est dans le corps (i). »

59. Pour bien comprendre cette doctrine il faut se rappeler qu'une chose est connue en elle-même^ ou immédiatement, si elle est connue par Tespèce qui lui est propre, comme il arrijfe lorsque Vœil voit V homme par son espèce ; une chose est connue dans une autre, ou d'une manière médiate^ si Ton parvient à sa connaissance par l'espèce d'une autre chose : ainsi, lorsqu'on voit un homme dans un miroir par Vespèce du miroir; ou bien lorsqu'il est connu au moyen de son portrait (2). Or les espèces sensibles sont les espèces propres des choses, car elles sont formées dans l'esprit par les choses ellesmêmes, comme nous le démontrerons bientôt. Partant nous sentons les choses sensibles en elles-mêmes, bien que nous les sentions par leurs espèces. Écoutons Albert le Grand : « La faculté de sentir perçoit immédiatement les choses sensibles en les percevant par leurs espèces (3). «

60. On peut juger par là de l'erreur inconcevable des philosophes modernes qui, confondant la doctrine aristotéHcoscolastique des espèces avec la théorie de Locke, répètent à l'envi, à l'exemple de Reid, que la perception des choses externes est, d'après les scolastiques, une perception médiate et non pas immédiate. Telle fut sans doute l'opinion de Locke ; cet auteur crut en effet que. nous ne percevions pas les choses sensibles en elles-mêmes, mais que nous les appréhendions par leurs images. Or non-seulement les scolastiques n'ont pas été, dans cette opinion, les précurseurs de Locke, ils ont au contraire remarqué, comme le fait Reid par rapport au système de Locke, que cette opinion conduit directement à V idéalisme. Ils ont effectivement reconnu : i" que, si l'esprit connaissait seulement les espèces, notre science, au lieu d'avoir pour objet les choses elles-mêmes, ne se rapporterait qu'aux seules idées; 2° qu'on évitait cet écueil, si l'on regardait les espèces comme l'objet quo, ou instrumental de la connaissance, et non comme l'objet quod^ ou le terme réel (4).

(i) In lib. III De Anim., lect. IX et passim.

(2) Cf. I, q. XII, a. 9 c, et q. XIV, a. 5 c.

(3) In Eth., lib. IV, tract. II, c. i8,

(4) Cf. S. Thom., I, q. LXXXV, a. 2 c, et Henr. Gand., Summ., a. [, q. (, n. 7, 28, et q. II, n. i 5, 16.

304 DYNAMILOGIE

6j. 2e Objection. Il n'existe entre les espèces et les choses qu'elles représentent, dit-on, aucune analogie ou proportion, parce que les unes sont immatérielles et les autres matérielles. Or, en Tabsence de cette analogie, impossible que Tune conduise à la connaissance de Tautre. On ne peut donc obtenir la connaissance des choses sensibles au moyen de leurs espèces.

62. Réponse : Dis/, maj.; il n'existe aucune analogie entre elles suivant la nature, couc. m<3/., suivant la ?^eprésentaîioît^ neg. maj. Je distingue la mineure de la même manière et^e 7iie la conséquence. De fait, entre les espèces et les choses il existe une cojivenance suivant la représentation (i), parce que l'espèce contient en soi, à' une façon représentative., ce qui se XV OMVQ. réellement dans la chose. Or, il n'est pas nécessaire que ce qui représente une chose soit de même nature qu'elle. Par ex., la statue d'Hercule représente très-bien ce héros, parce que la forme de l'une et de l'autre est la même, bien que cette forme soit autrement dans Hercule que dans sa statue (2). Par conséquent rien n'empêche que des espèces incorporelles ne représentent des choses corporelles. Nous allons plus loin, Tesprit ne peut connaître les choses corporelles sans le secours d'une espèce incorporelle ; parce que, l'esprit étant simple, il ne peut percevoir, comme un seul tout, un objet corporel, qui est multiple, si quelque chose de simple ne lui sert d'intermédiaire.

63. Instance. Le semblable est cotinu par le semblable; l'esprit ne peut donc connaître les choses corporelles par des espèces incorporelles.

64. Réponse : Dist. ant. ; en ce sens que le sujet connaissant et l'objet connu considérés en soi réclament une nature semblable, neg. ant. ; en ce sens que, dans Vacte de la connaissance, l'un doit ressembler à l'autre, conc. ant.; neg. cons. Si en effet l'objet de la connaissance devait ressembler au sujet suivant la nature, il faudrait admettre ou que notre esprit né peut percevoir les corps, comme le prétendent les idéalistes, ou que notre esprit est corporel, comme les matérialistes Taf •

(i) Qq. dispp., De Ver., q. VIII, a g ad 3. (2) Ibid., q. X, a. 4 ad 4.

DE I.A SENSIBILITÉ 3o5

firment( I ). Par conséquent cette maxime, simile simili cognoscitur^ doit s'entendre du sujet et de Tobjet unis dans Tacte de la connaissance, et non du sujet et de Tobjet considérés en soi et séparément Tun de Tautre. Comme on peut en juger d'après ce que nous avons dit, dans Pacte de la connaissance le sujet devient semblable à l'objet, parce qu'il est informé par la ressemblance de celui-ci, et l'objet devient semblable au sujet lorsqu'il en est perçu, en ce qu'il pénètre dans la faculté sensitive par sa propre ressemblance (2). Or cette maxinie expliquée en ce sens, comme elle doit l'être, se trouve favorable à la théorie des espèces, bien loin de la contredire.

ARTICLE (QUATRIÈME

Où Von explique comment se forment les espèces sensibles

65. Après avoir démontré que l'esprit ne sbmvsSx sejitir les corps sans les espèces sensibles, l'ordre naturel exige que nous expliquions la manière dont elles sont formées.

Observons d'abord que trois choses sont nécessaires pour que la sensation ait lieu. Il faut premièrement un objet sensible^ capable de la produire ; secondement, un organe sensoriel^ c'est-à-dire une partie du corps dans laquelle réside, comme dans son sujet, la faculté de sentir ; car les objets sensibles étant corporels, ils ne peuvent modifier l'âme sans l'intermédiaire du corps qui est uni à l'âme et que celle-ci tient sous sa dépendance (3) ; il faut troisièmement un ?nilieu^ au

(i) Cf. s. Thom., I, q. LXXXIV, a. 2 c.

(2) Cf. Alb. M., De Amm., lib. II, tract. III, c. i, n. 71, et S. Thom,, bi lib. Il De Anim.,\ect. XII.

(3) Comme l'esprit ne peut sentir les choses extérieures sans les organes corporels, il est nécessaire que, à chaque espèce de sensation, corresponde un organe propre spécial. Cela montre combien est absurde l'opinion des partisans du magnétisme animal qui prétendent que, dans le sommeil magnétique, la faculté de voir se transporte en différentes parties du corps. En effet, si la faculté de voir se transportait dans une partie du corps différente des yeux, cette partie devrait acquérir la conformation de cet organe. Or cette hypothèse est contraire à l'observation et à la raison. Car, dans les circonstances où le Mesmériste prétend que la faculté de voir est transportée des yeux à une autre partie du corps, Vobservation constate que la structure de cette partie n'éprouve aucun changement, et la raison démontre que ce changement est impossible, parce que, ce changment affectant l'essence du corps, la nature du corps en serait changée. Si l'on dit que l'esprit voit, dans le sommeil magnétique, au moyen d'autre parties du corps, parce que de nouvelles facultés latentes se développant en lui, il voit sans

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moyen duquel Tobjet sensible puisse s'unir avec Torgane propre (i).

66. Cela présupposé, nous sommes d'avis que la question doit être résolue de cette manière : Les espèces sensibles ne proviennent point de quelque chose de substantiel ou d'accidentel qui se détacherait des corps et pénétrerait dans Tâme, elles sont produites par l'action des objets sur Tàme. « Le sens, dit saint Augustin, reçoit Tespèce par le corps même qui est senti (2). » En effet, î^ien de substantiel ne peut pénétrer dans Tesprit, après s'être détaché du corps ; parce que l'esprit étant incorporel, « il n'est ni nécessaire, ni même possible, comme s'exprime le même saint Docteur, qu'un esprit incorporel pense au choc et au contact d'images corporelles (3) ; » ?'ien d'accidentel non plus, car différemment il existerait, dans Tacte de migration, un accident sans sujet. Mais, si l'espèce n'est rien de substantiel, ni d'accidentel, pénétrant dans l'esprit, après s'être détaché du corps, il reste qu'elle soit produite dans l'âme par l'action de l'objet lui-même. Or que Tespèce soit formée par l'objet dans la faculté sensitive, ou dans l'âme qui sent par l'organe sensoriel, il est permis de le conclure et de ce que l'espèce est nécessaire pour que l'âme puisse, par son moyen, s'unir avec l'objet sensible et le connaître (4), et de ce que l'espèce est la forme représentative de l'objet, et tire cette vertu représentative non d'elle-même, mais du sens qui la reçoit (6).

le secours d'aucun organe, on tombe e'videmment dans une autre absurdité, soit parce qu'il ne peut y avoir dans l'àme de faculté latente, nous l'avons démontré (pag. 297, 298), soit parce qu'il répugne que l'âme voie les objets extérieurs par certaines parties du corps, sans que celles-ci contribuent en quelque chose à la vision. On trouvera d'excellentes choses sur ce sujet dans l'ouvrage, SuUa causa de' fenomeni mesmerici, 2 vol. in-8, Bergamo i836, et dans Caroli, Del Mas,netismo animale, etc., Napoli i856.

(i) Presque tous lis scolastiques admettent, avec Aristote, l'existence de ce milieu, même pour les sensations du goût et du tact, ils enseignent que ce milieu est quelque chose d'interne à l'animal, qui n'est autre que la chair. Voir Arist., De .4jinn., lib. II, c. 11, et S. Thom., m h. /., lect.' XXII, XXIIl.

(2) De Triii., liber XI, c. 8; cf. De Civ. Dei, lib. X, c. 27.

(3) Epist. CXVIII, c. 3. Si l'on supposait l'âme corporelle, on ne pourrait concevoir, ainsi que le remarque le S. Docteur dans le même endroit, comment les images de si grand corps pourraient entrer dans un esprit si peu volumineux. Cf. p. 3o2, n. 4.

(4) Cf. p. 299, 3oo.

(3) Par où l'on voit que, dans les sens qui reçoivent l'espèce de l'objet à travers un milieu, l'objet ne produit pas son espèce dans le milieu même, mais il le modifie de manière qu'il puisse imprimer celle-là dans

67. Pour que la vérité de notre proposition apparaisse plus clairement encore, observons avec Suarez (i) que la présence de Tobjet sensible ne suffit pas à sa perception par la puissance sensitive ; il faut de plus que son action se fasse sentir sur elle. Car, la faculté étant intrinsèquement indifférente dans son acte, elle ne peut être déterminée à Faction que par quelque chose qui Faffecte intérieurement. Il ne suffit donc pas qu'un objet soit extérieurement présent à la faculté, il est nécessaire qu'il attire à lui sa vertu et qu'il la détermine à Pacte. Or un objet extérieurement présent à la faculté ne peut la déterminer à Tacte s'il n'exerce sur Tàme une certaine action. Il est par conséquent nécessaire que l'objet agisse sur la faculté. Cette action consiste en ce que l'objet produit son espèce dans la faculté sensitive, parce que l'objet, comme nous Pavons dit, est le principe qui la fait passer de la puissance à Tacte.

68. /'■'■ Objection. Il n'est pas admissible que le corps agisse sur l'esprit, et partant que l'esprit soit passif relativement au corps. Il est donc impossible qu'un objet sensible içnprime son espèce dans la faculté sensitive et que celle-ci la reçoive.

69. Réponse -.Dîst. ant.^ s'il s'agit d'un esprit pur, c'est-àdire dégagé de tout corps, conc. ant. ; mais s'il s'agit d'un esprit naturellement uni à un corps, neg. ant. ; neg. cons. Nous admettons volontiers que ni les corps ne peuvent agir directement et immédiatement sur l'esprit, ni l'esprit ne peut être directement et immédiatement passif sous l'action du corps. Car, la passion, entendue au sens propre et rigoureux, produisant, comme le dit saint Thomas (2), un changement matériel dans le patient, l'esprit qui est incapable de tout changement matériel ne peut être immédiatement soumis à l'action du corps, et partant le corps ne peut rien ni directement, ni immédiatement, sur l'âme. Mais nous prétendons que, si l'objet sensible n'agit pas directement et immédiate-

Ic sens qui s'en trouve éloigné. Ainsi l'espèce n'est pas, comme l'ont cru les scotistes (cf. Scot., In lib. II Sent., Dist. III, q. I), une qualité produite d'abord dans la partie du milieu la plus voisine et transmise ensuite de proche en proche aux sens ; elle est au contraire une modification de l'âme produite en elle par l'objet.

(i) Suarès, De Anim, p. 107, sqq.

(2) Qg. dispp., De Ver., q. XXVI, a. 2 c.

3o8 DYNA.MILOGIE

ment sur l'âme, il agit sur les organes du corps; et, comme ces organes sont animés, il en résulte que Tâme est soumise à l'action de l'objet sensible par le corps et avec le corps qu'elle informe. « Les sensibles, dit Albert le Grand, n'agissent pas sur l'âme, ils agissent plutôt sur les organes du corps, et cela n'offre aucune difficulté. Mais les organes sont animés, et c'est ainsi que l'impression des choses sensibles parvient jusqu'à l'âme (i). «

70. Instance. Le corps est matériel, il ne peut donc produire dans le sens une espèce immatérielle.

71. Réponse : Dist. conseq. En tant que le sens est un organe corporel, conc. conseq. ; en tant qu'il est informé par la vertu de l'âme, iieg: conseq. Cette réponse est suffisamment claire d'après ce que nous avons dit. En effet l'organe sensoriel reçoit l'action du corps extérieur, en tant qu'il est luimême corporel ; mais, en tant qu'il est informé par la vertu de l'âme, il reçoit cette action d'une manière conforme à la nature de l'âme, c'est-à-dire d'une façon immatérielle (2).

72. 2'' Objection. Si l'espèce sensible était produite par l'objet dans la faculté sensitive, il faudrait que l'objet sensible produisît, avant la sensation, quelque chose qui la détermine. Or le conséquent est absurde. Donc l'antécédent est également absurde. Réponse : Neg. min.

73. Prob. 7?îin. L'objet sensible est le terme de la sensation ; il est donc impossible qu'il contribue à produire la sensation avant que la sensation existe.

74. Je réponds : dist. ant. ; l'objet sensible est le terme de la sensation, mais il n'est pas produit par elle, coîic. ant.^ c'est un terme qui est produit par la sensation, neg. ant. ; neg. cons. Effectivement, l'objet qui est le terme de quelque

(i) Alb. M., De Aiiim., lib. II, tract, 'i. Cf. S. Aag., De Trin., lib. XI, c. 2. Après avoir démontré que l'âme ne peut, à proprement parler, être passive sous l'action du corps, mais qu'elle peut l'être jpar accident, c'est-à-dire à raison de son union avec lui, S. Thomas observe que cela se fait en deux façons, parce que l'âme s'unit de deux manières avec le corps, savoir: en tant qu'elle l'anime et en tant qu'elle en est le moteur. En tant qu'elle l'anime, l'âme est passive et subit les impressions qui sont produites sur le corps par les objets extérieurs ; et en tant qu'elle est le moteur du corps, elle éprouve les impressions qu'elle produit elle-même en lui ; les premières de ces impressions se nomment corporelles et les secondes sont appelés impressions animales ; lac. cit.

{2) Cf. Alb. M., ibid.

DE LA SENSIBILITE . 3o9

opération ne peut ni exister avant elle, ni contribuer à sa production, puisque le terme de l'opération résulte de l'opération elle-même ; mais, comme le terme de la faculté sensitive n'est point produit par l'opération de cette puissance, il ne répugne nullement que l'objet contribue en quelque chose à sa formation (i).

ARTICLE CINQUIEME

Des éléments de la connaissance sensible

jb. Maintenant que nous avons étudié l'objet de la sensibilité et la manière dont elle est réduite en acte, il nous sera facile de connaître les éléments qui constituent l'acte sensitif.

Pour que la connaissance sensible d'une chose ait lieu, outre l'action par laquelle l'objet extérieur fait pénétrer son espèce dans le sens (2), il faut encore une double opération sensitive, l'une par laquelle la sensibilité reçoit en elle-même l'espèce sensible de la chose, et l'autre par laquelle cette même faculté perçoit cette chose au moyen de l'espèce reçue. La première opération, jointe à l'action de l'objet sur l'organe, constitue la sensation^ et la seconde constitue \si perception.

76. Et d'abord, que l'action de l'objet sur la faculté sensitive ne suffise pas, et qu'il faille en outre une certaine réaction de la faculté sensitive sur l'objet, on le recueille principalement de ce que la sensation est un acte vital. En effet, les êtres vivants étant portés à l'action en vertu d'une force qui leur est naturelle, il en résulte que les sens, bien qu'ils soient déterminés à sentir par l'objet, se portent à l'acte sensitif en vertu de la force qui leur est inhérente. Or rien ne se meut soi-même sans agir d'une certaine manière. Donc les sens sont actifs et réagissent d'une certaine manière dans la sensation (3).

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