‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernes (volume 2)Chapitre 45 sur 99 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

146. L'âme humaine, dit saint Thomas, est « sur les confins des substances purement spirituelles et des substances purement corporelles » (2), parce qu'elle occupe le dernier rang parmi les substances intellectuelles et le rang suprême parmi les substances sensitives. En conséquence, de même qu'elle possède les facultés propres des substances sensitives, de même doit-elle avoir les facultés propres des substances intellectuelles. Ces facultés sont celles-là même que nous appelons intellect et volonté, et comme les substances intellectuelles sont dégagées de tout corps, l'intellect et la volonté doivent s'exercer dans l'homme sans organe corporel. Ce qui confirme cette doctrine, c'est que, bien qu'elle soit la forme du corps,

(i) 2«î 2'e, loc. cit. Cf. De Mem. etc., lect II. On peut voir dans Gan'cellieri {Degli nomini celebri per la memoria, Roma i8i 3) le nom des nombreux écrivains qui ont écrit sur l'art de développer la mémoire.

(^2) Opusc. 45 ; cf. I, q. LXXVI, a. 2 c.

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rame humaine n'est pas totalement absorbée par le corps ; car, si Vâme excède les proportions du corps ^coravcio. s'exprime le même saint Docteur, il en résulte « qu'il appartient à la vertu même de Tâme que certaines facultés en dérivent sans qu'elles soient l'acte d'aucun organe corporel » (i). Or Tâme surpasse la nature du corps, parce qu'elle est intellectuelle. Conséquemment les facultés qui lui appartiennent, en tant qu'elle est intellectuelle, savoir l'intellect et la volonté, doivent être des facultés inorganiques (2). C'est pourquoi, comme dans le chapitre précédent les facultés organiques, qui appartiennent proprement à la science de l'âme (3), c'est-à-dire les facultés sensitives, ont été l'objet d'un sérieux examen, le plan de notre ouvrage exige que nous traitions maintenant des facultés inorganiques. Nous commencerons par V intellect ^ou par la faculté de concevoir.

ARTICLE PREMIER

Objet de Vintellect

147. Avant d'expliquer la nature de l'intellect, il est nécessaire que nous en déterminions l'objet, parce que nous n'avons pour connaître la nature de chaque faculté que ce seul moyen, comme nous l'avons dit plusieurs fois.

L'objet de Fintellect tire son nom de l'intellect même et s'appelle en conséquence /'/Hfe///o-/^/e (4). La raison en est que les choses doivent être dénommées d'après la manière dont elles nous sont connues (5); car, de leur nature, les noms manifestent les pensées de notre esprit. Or les choses ne nous

(i) C^^. dispp., q. unie. De spir. créât., a. 2 ad 5. Cf. I, q. LXXVI, a. i c.

(2). Les sensistes et les phrénblogistes sont les adversaires de la doctrine que nous venons d'exposer ici, en peu de mots, d"après la nature de l'âme ; car les premiers confondent l'intelligence avec la sensibilité, et les seconds assignent un organe spécial dans le cerveau à chacune des facultés, soit intellectives soit affectives. Mais nous aurons, dans la suite, à nous occuper longuement de leurs opinions.

(3) Nous disons qui appartiennent proprement à la science de l'dme, parce que les facultés végétatives, comme nous l'avons déjà observé, regardant proprement .la physiologie, nous renvoyons à la Cosmologie ce que nous avons à en dire.

(4) Cf. S. Aug., DeCiv. Dci, lib. VIII, c. 4, et S. Thom., Contr. Gent., lib. II, c. 55, n. 9.

(5) Cf. S. Thom., Met., lib. IX, lect. III.

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sont connues, comnie objet de quelque puissance, qu'autant qu'elles sont rapportées à la puissance même qui les concerne(i). Il est donc nécessaire que l'objet d'une puissance quelconque emprunte son nom à cette puissance et partant que l'objet de rintellect emprunte le sien à cette faculté.

148. D'où l'on voit que les choses sont appelées ititelligibles et le sont en effet, parce qu'elles se rapportent à un intellect, et par suite que V intelligibilité consiste simplement dans la relation qui existe entre l'objet et l'intellect. Mais nous devons observer, en cet endroit, que les choses, en tant qu'elles sont intelligibles, se rapportent diversement à l'intellect divin et à l'intellect humain. En effet i" les choses sont intelligibles en acte^ si on les rapporte à l'intellect divin, parce que c'est Lui qui les crée; mais elles ne sont intelligibles qu'e« puissance^ si elles sont rapportées à l'intellect hum.ain, parce que celui-ci, comme nous le dirons bientôt, les rend intelligibles en acte par sa propre opération. 2" L'intellect divin ne reçoit aucune perfection de la connaissance des choses, parce qu'elles dépendent nécessairement de Lui ; c'est pourquoi la relation qui existe entre les choses intelligibles et l'Intellect divin doit être appelée logique, si on la considère en Dieu même, mais elle est réelle si on la considère dans les choses elles-mêmes (2). Au contraire, comme les choses ne dépendent pas de l'intellect créé, mais qu'il en dépend lui-même et se trouve perfectionné par leur connaissance (3), il en résulte que la relation d'intelligibilité est réelle du côté de l'intellect humain et seulement logique dans les choses (4). D'où il est facile de tirer cette conclusion : quoique les choses ne soient point par elles-mêmes, mais qu'elles soient par Dieu, elles sont cependant intelligibles en elles-mêmes et non en Dieu ; ainsi l'opinion des ontologistes : qu'il est aussi sacrilège d'assurer que les choses sont intelligibles en soi que d'affirmer

(1) Cf. Henr. Gand., Summ., p. 2,q. I, art, 48, n. 5.

(2) Nous avons explique ce qu'il faut entendre par relation réelle et logique dans \z Logique, p. i"", c. l, art. 4 pag. 41 Or ce que nous avançons ici a lieu dans les choses qui sont, pour ainsi parler, le terme extrinsèque de l'Intellect divin, parce que l'essence de Dieu n'étant pas distincte de l'Intellect divin, comme nous le montrerons plus tard, l'intelligible qui consiste dans l'essence même de Dieu ne fait qu'une seule et même chose avec l'Intellect divin luimême Cf. S. Thom., Contr. Gent., lib. IV, c. 1 1.

(3) Cf. S. Thom., Qq. dispp., q. unie. De Aiiim., a. 16 ad 9.

(4) Cf. S. Thom., I, q. XIII, a. 7 c, et Contr. Gi^nt., lib. II, c. 12.

DE l/lXTELLIGEXCE 35 I

qu'elles existent par elles-mêmes, est par conséquent absurde.

14c). Les questions que nous venons de traiter nous donnent la notion nominale de Tobjet intelligible; mais, pour en connaître la nature, il est nécessaire que nous examinions aussi sa notion réelle (i).

Il nous faut tout d'abord examiner quel est le fondement de rintelligibilité des choses (2).

Il est facile de prouver que rintelligibilité des choses est fondée sur leur immatérialité^ par cette raison que les choses matérielles en elles-mêmes, ou en tant qu'elles sont matérielles, ne peuvent être perçues de l'intellect. En effet l'intellect est déterminé à l'acte par l'intelligible et en est d'une certaine manière perfectionné ; car toute puissance de Tàme se rapporte à son objet, comme le parfait se rapporte à ce qui est perfectible. Or rien ne peut être réduit en acte ni perfectionné par ce qui lui est contraire. Conséquemment, comme rintellect est, de sa nature, une puissance immatérielle et inorganique, son objet ou rintelligibie ne peut être quelque chose de matériel, en tant qu'il est matériel. On ne peut par conséquent donner d'autre raison de rintelligibilité des choses que leur immatérialité même (3).

1 5o. Pour plus de clarté, nous croyons devoir faire ces deux observations : 1° L'immatérialité, qui est le fondement de rintelligibilité des choses, regarde non-seulement la manière dont l'intellect perçoit celles-ci, mais encore le mode dont l'objet est intelligible; en d'autres termes, l'objet intelligible s'unit avec l'intellect par quelque chose qui non-seulement n'est pas matériel, comme cela a déjà lieu pour les fa-

(i) Dans cette circonstance nous suivrons la méthode régressive (Cf. Log., part. II, c. 3, art. 4, p. 197, 198}; car de la nature de l'intellect, que nous avons légèrement indiquée (p. 349), nous déduirons la nature de l'objet intelligible, ensuite de la nature déjà connue de l'objet intelligible nous arriverons à la connaissance distincte de la nature de Tintellect.

(2) Tel que nous l'entendons ici, le fondement de l'intelligibilité est ce qui fait qu'une chose, en tant qu'elle se rapporte à notre esprit, est intelligible, et non ce par quoi une chose est intelligible en tant qu'elle est considérée en elle-même et qu'elle est rapportée à l'Intellect divin. Si l'on considère le fondement de l'intelligibilité des choses sous cet autre rapport, nous convenons avec les ontologistes que, dans l'ordre de la réalité, la raison pour laquelle les choses sont intelligibles c'est Dieu même; car, chaque chose étant intelligible autant qu'elle est en acte, et Dieu étant la cause des choses qui existent, il est évident que Dieu est la première cause efficiente de l'intelligibilité des choses, ou la cause qui les rend aptes à devenir intelligibles. • (3) Gf S. Aug., De Civ. Dei, lib. VIII, c. 6.

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cultes scnsitives, mais qui ne représente pas même les choses, en tant qu'elles sont matérielles. Et d'abord, le mode d'intellection doit être immatériel, parce qu'il n'y a que ce qui est immatériel qui puisse modifier un sujet immatériel : l'objet représenté doit être pareillement immatériel, car ce qui représente une chose, en tant que cette chose est matérielle, peut être joint avec une faculté organique, mais ne saurait s'unir avec une puissance inorganique telle qu'est l'intellect. 2" Un objet peut être immatériel, ou tel qu'il est en soi, ou en tant qu'il est intelligible. Sans doute, puisque l'objet de l'intellect est immatériel en tant qu'il se rapporte à l'intellect, il en résulte que l'objet intelligible doit être immatériel en tant qu'il est intelligible, c'est-à-dire en tant qu'il est connu en acte, mais il ne l'est pas nécessairement en soi. Par où Ton voit que saint Thomas, dont nous exposons ici la doctrine, pense autrement que Platon ; car le philosophe grec soutient que rien ne peut être connu, s'il n'est, non seulement comme objet de la connaissance, mais encore tel qu'il est en soi, de la même nature que le sujet qui l'appréhende.

i5i. Cette seconde observation nous met sur la voie pour résoudre la question de savoir quel est au juste le fondement de l'intelligibilité des choses, ou à quel genre appartient leur immatérialité, si on la compare non plus à l'intellect absolument considéré, mais à l'intellect humain considéré dans son union avec le corps.

Pour que cette question puisse être pleinement résolue, il nous faut auparavant démontrer que l'intellect humain, aussi lonc^temps que l'âme reste unie au corps, ne peut rien concevoir sans dépendre d'une certaine manière des facultés sensitives i en d'autres termes, quoique les intellections soient des opérations propres de l'àme, toutefois, tant que l'âme reste unie au corps, l'intellect ne peut rien percevoir en dehors du corps, ou sans le corps^ suivant l'expression de saint Bonaventure (i).

i52. Parmi les différents arguments que l'on peut apporter pour établir cette assertion, nous en choisirons deux. Voici le premier : La même âme qui est à la fois sensible et intellective est aussi la même qui est à la fois sujet de l'intellect

(i) /n lib. II Sent., dist. XXV, p. 2, a. i, q. 6 rcsol.

DE l'intelligence 353

et, avec le corps, sujet des facultés sensitives. Cest pourquoi, bien que Tintellect produise ses opérations sans nul organe corporel, il est néanmoins naturellement uni avec les facultés qui s'exercent au moyen des organes du corps. Mais cette union entre F intellect et les facultés sensitives exige que^ la sensation contribue en quelque chose aux opérations de l'intellect. Il faut donc tenir pour certain que la connaissance intellective dépend d'une certaine manière de la connaissance sensitive (i). Le second argument peut se formuler ainsi : Gomme toutes les facultés de Tâme ont leur origine dans son essence, il convient, comme l'enseigne saint Thomas, qu'elles soient disposées entre elles dans un ordre tel (2) qu'elles dépendent l'une de l'autre (3). Or les facultés intellectives étant plus excellentes que les sensitives ne peuvent dépendre d'elles suivant l'ordre de la nature, attendu que les choses parfaites passent, naturellement avant les imparfaites; mais elles peuvent en 'dépendre seulement dans l'ordre de la génération et dans r ordre chronologique, en tant qu'on arrive au parfait par l'imparfait (4), c'est-à-dire en tant que la connaissance sensitive, comme moins parfaite, concourt à la connaissance intellective et la précède. Par conséquent les facultés intellectives dépendent des sensitives, en ce que les sens fournissent à l'intellect la matière sur laquelle cette facuhé exerce son opération (5) ; ils doivent donc la précéder.

i53. Il est très-certain que l'imagination est celle d'entre les puissances sensitives qui offre cà l'intellect la matière sur laquelle il agit. Car l'intellect exerce ses opérations , même après que les objets des sens ont disparu (6). Or les objets appréhendés par les sens ne restent dans l'âme, après que la perception a cessé, que par leur image, attendu que les sens se rapportent aux choses externes qui sont présentes (7) ; si donc l'intellect exerce sa vertu propre sur les choses absentes, il doit l'exercer immédiatement sur les objets de l'imagination.

(i) Cf. Alb. M., De Anim., lib. III, tract.ll,c.i2.

(2) I, q. LXXVII, a. 4 c.

(3) Ibid., cf. Q q. dispp., q. un. De Anim., a. 4 ad i.

(4) I, q. et art. citt.

(5) Cf. S. Thom., In lib. IH Sent., Dist. XXIII, q. I, a 2 ad 5.

(6) i» 2», q. XV, a. i c.

• (7) Ibid.

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Mais, comme les images sont dépendantes de Topération des sens externes (i), nous pouvons conclure que, si Tintellect dépend immédiatement de Timagination, il dépend médiatement des sens externes (2).

• 1 54. Ce que nous venons de démontrer par le raisonnement, Texpérience le confirme d'une façon merveilleuse. L'expérience nous apprend en effet i" que ceux qui sont privés de quelques sens sont également privés de la science des choses qui ont rapport à ce sens (3) ; 2° que les opérations de rintellect sont soumises aux vicissitudes des facultés sensitives, et que le trouble ou la suspension des facultés sensitives entraîne, dans Texercice de Pintellect, une perturbation analogue (4) ; 3° « quand à ce qui regarde Texercice actuel de Tintellect, non-seulement pour acquérir la science, mais encore pour se servir de la science acquise, il faut, dit saint Thomas, certains actes de Pimagination et des autres puissances ; car nous voyons que, si quelque lésion de Torgane empêche l'exercice de l'imagination, comme chez les frénétiques, ou si la mémoire est suspendue, comme il arrive dans la léthargie, l'homme perd l'intelligence actuelle des choses mêmes dont il possède la science (5) ; « 4° « lorsque quelqu'un s'applique à comprendre une chose, il se forme, par manière d'exemples, des images dans lesquelles il lui semble voir ce qu'il s'efforce de comprendre. Delà vient encore que, si nous voulons donner l'intelligence de quelque chose à quelqu'un, nous lui proposons des exemples au moyen desquels il puisse se créer des images qui l'aident à concevoir cette chose (6). »

(i) Cf. pag. 3 29, g 109.

(2) Cf. B. Alb. M., De Anim., lib. III, tract. II, c. 19 ; et S. Thom., 2» 2», q. GLXXIII, a. 2 c. On ne doit pas être surpris de ce que les facultés supérieures, telles que les puissances intellectives, ont besoin du ministère des iiifci-ieures et non réciproquement. Car, et la remarque est de S. Thomas, comme les choses extérieures « sont la cause et la mesure de notre connaissance », il arrive que les facultés sensitives, qui sont plus rapprochées des objets extérieurs que les intellectives, leur sont supérieures d'une certaine manière, non, il est vrai, par leur nature, mais à cause des objets qui sont la mesure de toute notre science. » De là vient, conclut-il, « que les sens, après avoir été informés par l'espèce sensible, viennent en aide à l'imagination et celle-ci aux autres facultés »; Qq. dispp., De Ver., q. XVIII, a. 8 ad 3.

(3) Cf S. Aug., Epist. VII ad Nebrid., n. 6.

(4) Cf. S. Aug., de Gènes, ad litt., lib. VII, c, 18, n. 25.

(5) I, q. LXXXIV, a. 7 c.

((3) Ibid.; cf. Alb. M., De Anim.,\\h. III, tract. III, c. 4, et S. Bonav., In lib. II Sent., Dist. XXV, p. 2, a. i, q. 6.

i55. On peut voir par ce qui précède que le fondement de rintclligibilité des choses proportionné à l'intellect humain, en tant qu'il est uni à un corps, consiste dans l'immatérialité des essences ayant leur être dans' la matière. La vérité de cette opinion, qui fut celle d' Aristote et de la plus grande partie des Docteurs scolastiques, peut être démontrée par un argument très-clair, que saint Thomas résume en ce peu de mots : ce L'opération doit être proportionnée à la vertu et à l'essence des êtres ; or chez l'homme l'intellect est joint aux facultés sensitives ; par conséquent son opération propre doit consister à concevoir les choses intelligibles dans les images (i). » ^

i56. Mais, s'il en est ainsi, on peut juger combien s'éloignent de la vérité Platon et les philosophes modernes qui enseignent, à son exemple, que la forme absolue de l'objet intelligible, c'est-à-dire l'immatériel considéré absolument et tel qu'il est en soi, constitue la raison qui donne à l'intellect uni au corps l'intelligence des choses ; car, si l'intellect ne peut concevoir les choses sans le concours des facultés sensitives, il répugne absolument que l'immatériel absolu soit la raison par laquelle L'intellect les comprend. En effet, pour que l'intellect, comme dit Scot (2), pût concevoir l'immatériel, tel qu'il est en soi, il faudrait que l'immatériel lui fût présent ou en soi-même, ou en quelque chose qui le représentât parfaitement et au sens propre. Or, puisque Fintellect, ainsi que nous l'avons démontré, conçoit l'immatériel au mo3-en du fantôme, l'immatériel ne peut lui être présent d'aucune de ces deux manières. Ce ne peut être de la première façon, parce que l'immatériel qui est connu au moyen d'un fantôme n'est pas l'immatériel tel qu'il existe en soi, mais un in"imatériel caché sous une enveloppe sensible (3) ; ce n'est pas non plus de la seconde, car les choses matérielles ayant une nature diverse de la nature des choses spirituelles, « quelque effort que fasse

(i^ DeMem. et Rem., lect. I.

(2) Quodlib., quodlib. XIV,SchoI.

(3) Cf. S. Thom., De Ver., q. XII, a. 12 ad 12. Le même saint Docteur dit admirablement à ce sujet : «la pureté de l'intellect est pour ainsi dire maculé par les opérations sensitives, puisqu'il reçoit quelque chose des fantômes, en se mêlant à ces opérations » (Jbid., q. XIII, a. 4 c.) ; conséquemment l'intellect humain, eu égard à la vertu de sa propre nature, ne peut atteindre l'intelligible par son essence; Ibid., q. XII, a. 7 c.

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notre intellect, dit le Docteur Angélique, pour abstraire de la matière la quiddité de la chose matérielle, il ne parviendra jamais à quelque chose qui ressemble à la substance immatérielle. C'est pourquoi nous ne pouvons, au moyen des choses matérielles, parfaitement concevoir les substances immatérielles (i). » L'immatériel en soi, ou absolu, ne peut donc être la raison d'après laquelle Tintellect, pendant son union avec le corps, arrive à concevoir les choses.

Le fondement de Tintelligibilité des choses une fois connu, il nous sera facile de déterminer Tobjet de Tintellect.

167. On doit distinguer Tobjet adéquat de Pintellect et son objet proportiomié. L"'objct adéquat est celui qui peut être connu par Tintellcct considéré en soi, ou en tant qu'intellect. L'objet proportionné est celui qui convient à Tintellcct humain dans son état présent, où Tàme se trouve jointe avec le corps.

i58. On ne peut douter que Fobjet adéquat de l'intellect ne comprenne tout l'être, c'est-à-dire tout ce qui est, ou peut être (2). Voici le bref argument qu'en donne saint Thomas : Chaque chose est connaissable suivant qu''elle est en acte ; or une chose est en acte dans la mesure de son être. L'être est par conséquent l'objet de l'intellect (3). Sous le nom d'être^ il faut entendre ici Vêtî^e qui constitue Vessence des choses et non celui par lequel l'essence de la chose se trouve déterminée dans les individus ; car l'intellect, comme nous le verrons plus loin, regarde la quiddité des choses (4). Ce qui peut nous

(i) I, q. LXXXVIII, a. 2 c.

(2) «Tout ce qui est, dit S. Augustin, est intelligible » ;Z)e duab. anim., c. 5, n. 4, et S. Thomas: « L'objet propre de l'intellect, c'est l'être intelligible, ce qui comprend toutes les différences de l'être possible, car tout ce qui peut être est intelligible »; Contr. Gent,, lib. II, c. 98.

(4) Comme l'objet de notre int -lect ne consiste pas dans quelque intelligible particulier, mais embrasse tout intelligible qui ne surpasse point ses forces, il en résulte et que l'intellect est en puissance pour tout l'intelligible et qu'il peut par conséquent, après l'un, connaître l'autre, après celuici en connaître un troisième, ainsi de suite à l'infini. S. Thomas a raison de dire: « On trouve dans notre intellect l'infini en puissance, pour ce qui est de connaître les choses les unes après les autres, parce que notre intellect n'arrive jamais à connaître tant de choses qu'il ne puisse en connaître davantage » (I, q. LXXXVI, a. 2 c). Or il n'y a aucune contradiction à ce que les opérations de l'intellect se multiplient à l'infini, car notre intellect étant fini, il répugne sans doute que ses opérations soient infinies en acte, mais il ne répugne nullement qu'elles soient infinies en puissance. « Il n'y a

DE l'intelligence 35 7

le faire comprendre, c^cst que Tintellect est, de toutes les facultés cognitives, la plus élevée. Car, pour emprunter lé raisonnement de Durand, plus une faculté possède de perfection plus sa puissance a d^étendue ; or rintellect occupe le premier rang parmi les puissances cognitives ; sa puissance doit donc s'étendre à ce qu'il y a de plus général dans les choses, c'està-dire cà Te/re en tant qull signifie V acte premier de Tcsscnce de la chose (i). Mais, comme l'être, considéré dans ses rapports avec rintellect, prend le nom de vrai, on voit que Têtre est Tobjet de rintellect sous la raison de vrai. Saint Thomas dit très-bien : « L'intellect appréhende l'être et le vrai (2).» 159. Quant à Voh]Qt proportionné à l'intellect, ce n'est pas toute essence, mais, comme l'enseigne saint Thomas, l'essence des choses matérielles. « L'objet de notre intellect, dans son état présent, embrasse, dit-il, tout ce qui est être et tout ce qui est vrai, mais l'être et le vrai considérés dans les choses matérielles, par lesquelles l'intellect parvient à la connaissance de toutes les autres choses (3). » C'est très-juste. De fait l'objet proportionné à l'intellect humain est limité à ce qui lui convient dans son état d'union avec le corps. Or, comme ^ nous l'avons montré, le propre de l'intellect, dans son état présent, c'est de percevoir, non pas l'immatériel absolu, mais seulement l'immatériel concrète dans la matière, ou, en d'autres termes, l'essence des choses matérielles. Cette essence des choses matérielles constitue par conséquent, elle seule, l'objet proportionné à l'intellect. Le Docteur Angélique a condensé cette démonstration dans ces quelques lignes : « Le mode de la connaissance suit le mode d'existence de la nature qui connaît ; or, aussi longtemps que nous sommes en cette vie, notre âme a l'être dans la matière corporelle ; elle ne peut donc naturellement connaître que les choses dont la forme réside dans la matière, ou qui peuvent être connues par une forme placée dans ces conditions (4). «

aucune contradiction, dit le même saint Docteur, à ce que, dans les actes de l'âme, on aille à l'infini en puissance, pourvu que les actes ne soient pas infinis en acte»; ht lib. I Sent., Dist. XVII, q. 1, a. 5 ad 4; Cf. S. Bonav., In lib. III Sent., Dist. XIV, a. II, q. 3 resol. et ad arg. (i) In lib. I Sent., Dist. XXXV, q. 2 ad 9.

(2) I, q. LXXXII, c. 4 ad I .

(3) I, q. LXXXVII, a. 3 ad I.

(4) I, q. XII, a. II c.

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i6o. Mais si le propre de Tintellect humain est de connaître Tessence des choses matérielles, cela doit s'entendre non de Tessence, en tant qu'elle existe dans telle chose singulière, ou dans telle autre, mais de Tessence séparée de toute condition matérielle et partant élevée à un ordre supérieur. « Il nous est connaturel, dit le même saint Docteur, de connaître par notre intellect les natures qui n'ont réellement l'être que dans la matière individuelle ; néanmoins nous ne les connaissons pas comme elles sont dans la matière individuelle, mais seulement telles qu'elles sont, une fois abstraites de la matière par la considération de l'intellect (i). » La raison de cela, c'est que, bien qu'il soit uni au corps, l'intellect exerce cependant ses opérations sans aucun organe corporel. Or « comme l'objet de la connaissance doit être proportionné à la puissance qui connaît (2), « il en résulte que ce qui, dans les choses, appartient à la matière, est appréhendé par les facultés sensitives, lesquelles sont organiques; mais, ce qui est perçu par l'intellect, qui est une faculté inorganique, ce n'est ni la matière, ni rien qui dérive de la matière, mais seulement la quiddité des choses, séparée de la matière et des conditions matérielles (3). Il est donc manifeste « que l'intellect, comme s'exprime saint Thomas, peut connaître les choses que connaissent les facultés sensitives, mais toutefois d'une manière plus élevée que ces facultés ; car les sens connaissent les choses squs le rapport de leurs dispositions matérielles et de leurs accidents extérieurs, mais rintellect pénètre jusqu'à la nature intime de l'espèce, laquelle existe dans les individus mêmes (4). »

161. Si l'objet de l'intellect réside dans l'essence de la chose matérielle dépouillée de la matière et de ses conditions matérielles, l'objet de Tintellect, tout le monde le comprend,est par là même universel. En effet, si nous écartons de chaque chose les conditions qui l'individuaUsent, il reste une essence qui lui

(1) I, q. XII, a. 4 c.

{2; Ibid., q. LXXXV, a. i c.

(3) Ces conditions ou appendices de la matière consistent, suivant Albert le Grand, « dans certaines choses qui individualisent la forme et qui sont tellement dans chaque individu d'une espèce qu'elles n'existent jamais dans un autre individu ». Far exemple « telle position des membres du corps, tellecculeur du visage, tel âge, telle forme de la tète, ou tel lieu de naissance »; De Anim., lib. II, tract. 111, c. ,4.

(4) I, q. LXXXVII, a. 3 ad I ; cf. Qq. dispp., De Ver., q. X, a. G ad 2.

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est commune avec les autres choses de la même espèce ou du même genre. Supposons, par exemple, que Ton enlève à Socrate les qualités qui le distinguent de Platon, d'Aristote et des autres hommes, il reste l'humanité, qui se trouve en Socrate de la même manière que dans Platon et dans le reste des hommes. Or ce qui s'énonce de plusieurs choses comprises dans la même espèce ou dans le même genre est sans contredit universel. Si donc Tobjet de Tintellect réside dans la quiddité de la chose dépouillée des conditions qui Tindividualisent, on doit admettre que Tobjet de l'intellect est réellement universel (i).

162. La conclusion à tirer de ce qui précède c'est que l'objet de Tintellect est universel (2), et que cet objet, aussi longtemps que l'âme reste unie au corps, se trouve placé dans Tessence des choses matérielles débarrassée de toute matière et de toutes les conditions de la matière (3).

ARTICLE DEUXIEME

Des espèces intelligibles nécessaires pour produire Içi connaissance intellective

i63. Après avoir vu quel est l'objet proportionné à l'intellect humain, il est nécessaire que nous allions plus avant et que nous expliquions l'acte par lequel l'intellect appréhende son objet. Nous devons d'abord examiner si, de même que des espèces sensibles sont indispensables pour la connaissance sensitive, de même des espèces intelligibles ne seraient

(i)Cf. B. Alb. M., Da intell. et inteIUg.,\\b. I, tract. Il, c. i, et S. Thom., I, q LVII, a. 2 ad I.

(2) Remarques: 1° nous parlons ici de l'objet qui est directement perçu par l'intellect ; car, ainsi que nous le montrerons en son lieu, l'intellect, indirectement et en vertu de la puissance de réfléchir qu'il possède, peut connaître aussi les choses singulières ; 2" Si l'objet proportionné à l'intellect humain est appelé universel, ce n'est pas que la nature d'une chose dépouillée des conditions de la matière soit par elle-même universelle, mais c'est parce que l'intellect, après s'être replié sur lui-même et avoir considéré le rapport que cette nature possède avec les choses, reconnaît qu'elle est universelle. Mais ces questions seront traitées plus longuement ailleurs.

(3) Cette quiddité des choses matérielles est ce que l'intellect perçoit tout d'abord et immédiatement. Mais l'intellect, comme l'enseigne S. Thomas [Qq dispp., De Ver., q. I, a. 12 c), « fait diverses spéculations sur les essences des choses appréhendées, il raisonne, il cherche de côté et d'autre « et parvient ainsi à différentes connaissances qui surpassent l'ordre des choses matérielles.

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pas requises pour former la perception intellectuelle. La nécessité des espèces pour Pintellcction est niée, non-seulement par ceux qui rejettent les espèce sensibles, mais encore par certains philosophes qui, avec Henri de Gand (i), reconnaissent la nécessité des espèces sensibles pour la perception des sens, mais n'admettent pas que les espèces soient exigées pour la production des connaissances intellectives, parce que les fantômes de l'imagination, d'après eux, tiennent lieu d'espèces relativement à Tintellect.

Pour nous , adoptant Topinion qu'Aristotc insinue assez clairement (2) et que les principaux Docteurs de P École ont enseignée à Fexemple de saint Augustin (3), nous soutenons fermement que Tacte de la perception intellectuelle est impossible sans le secours des espèces. En effet 1° pour expliquer la perception d'un objet par Tintellect sans recourir aux espèces, on est contraint d'admettre que l'objet lui-même s'unit à l'intellect suivant son essence. Car toute connaissance réclame, comme nous l'avons démontré ailleurs, l'union de l'objet avec la faculté qui connaît, et si cette union ne se fait pas au moyen de la ressemblance de l'objet, elle doit nécessairement avoir lieu suivant son essence même (4). Or il est absurde de toute manière que l'objet s'unisse avec l'intellect suivant son essence ; car une telle union ferait de l'objet une seule et même chose avec l'intellect et enlèverait toute distinction réelle entre les deux ; ce qui est absurde en soi et confine au panthéisme (5). Il répugne donc absolument que l'intellect perçoive les choses sans le secours des espèces intelligibles. Ce qui donne une grande force à cette preuve, c'est que, si les choses intelligibles s'unissaient avec l'intellect suivant leur

(i) Qiiodlib. IV, q. 7, 8et2i. •

(,2) De Anim., lib. III, c. 6, g 3 et 4, et c. 7, g 3.

(3) Q^Li'il nous suffise de citer ces quelques mots: « Ce qui se produit dans la faculté sensitive part de l'espèce du corps que nous voyons, il se rend ensuite dans la mémoire et de là dans la pensée »; De Trin., lib. XI, c. 9, n. 16; cf. De Civit. Dei, lib. XI, c. 27 ,• ibid., lib. XII, c. 7 ; Epist. de vid. Deo, c. 9, et ailleurs. On peut juger par là combien les ontologistes, dans leurs attaques contre la nécessité des espèces, se glorifient à tort d'avoir pour eux l'autorité de S. Augustin.

(4) Cf. p. 299, 3oo et 3oi.

(5) Les panthéistes, faisant de toutes choses un seul tout, sont contraints d'enseigner que l'objet qui est connu forme une seule et même chose avec le sujet qui connaît. Telle est la doctrine que nos modernes panthéistes transcendantalistes soutiennent à l'exemple des néoplatoniciens.

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essence et ne faisaient avec lui qu'une seule et même chose, l'intellect les percevrait dans leur propre essence. Or il n'appartient qu'à Dieu seul de percevoir les choses dans leur essence, parce-que, Dieu étant Lui-même la première cause et la cause efficiente de toutes choses, il contient éminemment leurs formes en lui-même (i). Par conséquent, à l'exception des panthéistes, qui confondent l'intellect humain avec l'Intellect divin, aucun philosophe ne peut affirmer que l'objet intelligible s'unit avec l'esprit humain par sa propre essence et non par son espèce (2).

2° Comme l'intellect est en puissance par rapport à tous les intelligibles, il ne peut percevoir en acte ceci plutôt que cela, si quelque chose ne le détermine à cet acte ; en outre ce quelque chose par quoi Fintellect est déterminé à l'acte doit être dans l'intellect même, puisque c'est par son moyen qu'il passe à l'opération. Or le principe qui fait que l'intellect passe de la puissance à l'acte ne peut être que la forme de l'objet même qui est perçu ; car, sans elle, il est impossible d'expliquer pourquoi l'intellect se porte à l'acte d'intellection. Par conséquent l'intellection de tel objet intelligible ou de tel autre peut convenir à l'intellect, grâce seulement à la forme de l'objet qui existe dans cette faculté (3). Cela posé, observons encore ce point : la forme de l'objet, laquelle est pour l'intellect le principe de la connaissance,ce ne peut être la forme de l'objet même considéré dans sa propre nature, parce que cette forme existe hors de l'intellect; il faut cependant qu'elle ressemble à la forme de l'objet, parce qu'il doit y avoir une certaine proportion entre le principe et le terme de la connaissance. Or une forme qui n'est pas la forme de l'objet même considéré dans sa propre nature, mais qui lui convient, ne peut être que la ressemblance de la forme de l'objet. Par conséquent, il n'est pas possible d'expliquer l'intellection, si l'on n'accorde que la ressemblance, ou l'espèce de la chose perçue, se trouve dans l'intellect (4), De là cette maxime que l'on rencontre ça et là

(1) Cf. s. Thom., I, q. LVI, a. i c.

(2) Cf. S. Bonav., Loc. cit. p. 233, n. 3.

(3) Cf. p. 3oo, et 3oi.

(4) Cf. S. Thom., I, q. XIV, a. i c, et Contr. Gent., lib. I, c. 46 : itcmque, S. Bonav., In lib. II Sent.,D\s\:. XVII,a. 1, q. 2 adarg., atque ibid., Dist. XXV, p. 2, a. I, q. 6.

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dans saint Thomas et les autres scolastiques : « Nous avons rintcllection actuelle de quelque chose, parce que notre intellect est actuellement informé au moyen de Tespècc intelligible (i). » •

164. Quant à Topinion qui soutient que les fantômes remplissent l'office d'espèce relativement à Tintcllect, ou que l'intellect trouve dans les fantômes les espèces des choses, elle est tout à fait absurde. Effectivement, Tobjet du fantôme est matériel et singulier, tandis que celui de Tintellect et immatériel et universel. Or il est impossible qu'un même objet soit connu par des espèces du même genre, sous des raisons opposées, telles que le singulier et Tuniversel, le matériel et rimmatériel ; parce qu'il doit y avoir proportion entre le moyen par lequel la faculté appréhende son objet et Tobjet lui-même. Il est donc impossible que l'intellect accomplisse ses propres actes au moyen des Q.sphcQ.s-fant ornes de l'imagination (2).

i65. Après avoir reconnu que l'intellect appréhende son objet par les espèces intelligibles, il est nécessaire que nous exposions la nature de ces espèces. Or voici ce que l'on doit tenir pour certain et pour démontré au sujet des espèces intelligibles. 1° L'espèce intelligible est immatérielle, nonseulement telle qu'elle est dans l'intellect, mais encore en tant qu'elle se rapporte à l'objet représenté, puisqu'elle représente l'objet dépouillé des conditions matérielles (3). C'est même là, comme l'observe saint Thomas (4), ce qui constitue la différence entre les espèces intelligibles et les espèces sensibles ; car l'immatérialité convient aux espèces sensibles, si on la considère sous le premier rapport, mais elle ne lui convient pas, si on la considère sous le second.

166. 2° L'espèce intelligible n'appartient pas à la substance de l'intellect, mais elle est la forme par laquelle l'intellect est réduit en acte, en sorte que l'intellect est réduit en acte par la puissance intcUective et l'espèce intelligible réunies (5). C'est même par là que l'intellect humain se distingue de ITntellect

(1) I, q. XIV, a. 2 c.

(2) Cf. Scot., De Anim., q. XVIII, resol.

(3) Cf. p. 358J 160.

(4) I, q. LXXVI, a. 2 ad 4.

(5) S. Augustin dit en moins de mots :•« L'intellection est formc'c par un sujet Intelligent et une chose Intelligible » : Solil., lib. I, c. 6. Cf. S. Thom., I, q. LV, a. I ad 2.

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divin ; parce que, ainsi que nous le dirons ailleurs, le milieu dans lequel T Intellect divin se connaît lui-même et connaît les choses qui sont hors de lui, n'est autre que Fessence même de Dieu.

167. 3° L'espèce intelligible, comme il a été dit de l'espèce sensible (i), tst cq pa?- quoi l'intellect connaît la chose et non ce qui est connu par lui. De cette théorie des espèces intelligibles on ne peut donc rien conclure contre la connaissance réelle et objective des choses.

168, Il nous est facile de tirer des explications que nous venons de donner sur la nature des espèces intelligibles ces deux corollaires : i" La manière dont une chose est dans l'intellect par sa ressemblance n'est pas la même que celle dont elle existe en soi ; car l'espèce d'une chose considérée en soi n'existe pas séparément de ses qualités matérielles ; l'espèce intelligible au contraire représente la chose séparée de ces mêmes qualités (2). C'est pourquoi la ressemblance, qui est requise pour former l'intellection (3), n'existe pas entre la nature de rêtre intelligent et la nature de la chose conçue, comme l'ont pensé, à l'exemple de Platon, les intellectualistes et idéalistes anciens et modernes, mais elle existe entre la nature de l'intellect et la nature de l'espèce intelligible par laquelle la chose s'unit avec l'intellect et se trouve conçue par lui (4). 2" Lorsqu'on dit que l'intellect et la chose conçue deviennent une seule est même chose, cela doit s'entendre, non en ce sens que les deux ne font réellement qu'une seule et même chose en soi, comme la prétendu Héghel, à la suite de Parménide, et des autres panthéistes, mais en ce sens que l'intellect, lorsqu'il connaît la chose par son espèce intelligible, devient, dans l'acte d'intellection, une seule et même chose avec elle. Éc )utons saint Bonaventure: « Lorsqu'on dit que l'intellection exige que la chose conçue et l'intellect qui connaît soient une même chose, cela s'entend de l'espèce qui s'unit à l'intellect et non de l'objet extérieur lui-même. Car l'espèce

(i) P. 3o2 et 3o3. lllud qiio et non illud qiiod, comme dit l'Ecole.

(2) Cf. S. Thom., In lit. I Met., lect. X

(3) Cf. p. 36i.

(4) Cf. S. Thom.. I;i lib, II Sent., Dist. III, q. III, a. i sol, et Qq. dispp., De Ver.,q. II, a. > c.

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qui est unie à Tintellect a rapport d'un côté à Tintellcct où elle se trouve, et de l'autre à Tobjet qu'elle représente » (i).

ARTICLE TROISIEME

De r intellect agent

169. L'espèce intelligible, avons-nous dit, représente l'essence de la chose dépouillée des qualités matérielles dont elle est revêtue dans le fantôme. C'est pourquoi l'acte par lequel l'intell^t appréhende son objet ne peut s'expliquer sans admettre l'existence d'un principe chargé de séparer des fantômes leurs conditions matérielles et d'en former ainsi des espèces intelligibles représentant l'essence des choses toute nue. Ce principe a reçu le nom à^ intellect agents de l'action qu'il exerce sur le fantôme ; ce nom le distingue de V intellect possible^ dont la fonction est de recevoir les espèces intelligibles élaborées par l'intellect agent et de concevoir les choses représentées par elles.

170. Qu'il faille admettre l'existence d'un intellect agent, cela résulte pleinement des propositions déjà démontrées. En effet, suivant le raisonnement de saint Thomas, les essences des choses matérielles, qui sont l'objet proportionné à l'intellect humain, n'existent hors de l'âme que concrétées dans la matière ; partant elles ne sont pas intelligibles en acte, elles le sont seulement en puissance^ parce que rien, en tant que matériel, ne peut être intelligible en acte. Il faut par conséquent le concours d'une certaine vertu pour séparer des choses leurs conditions matérielles et leur donner ainsi l'intelligibilité actuelle. Mais comme cette vertu est celle-là même qui est connue sous le nom d'intellect agent, il est évident qu'on doit en admettre l'existence (2).

171. Une preuve toute pareille est donnée par le même saint Docteur sous une autre forme ; nous croyons devoir la reproduire pour la plus grande intelligence de cette question. Comme le fantôme, dont la connaissance intellective tire son origine, représente une chose singulière et matérielle,

(i) In lib. II Sent., Dist. XVIII, a. II, q. I ad arg. (2) I, q. LIV, a. 4 c.

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il n'est pas quelque chose d'intelligible en acte. Or Tintellect ne peut se porter à ses actes propres, sans quelque chose qui ait l'intelligibilité actuelle. Car rien ne saurait passer de la puissance àracte,si ce n'est par le moyen de ce qui est en acte. Donc l'acte par lequel l'intellect appréhende son objet, c'est-à-dire rimmatéricl et l'universel, ne peut s'expliquer, si l'on n'admet l'existence d'une certaine puissance qui exerce son opération sur le fantôme et l'amène à représenter, non plus le singulier et le matériel, mais l'immatériel et l'universel ; en sorte qu'il puisse être le moyen par lequel l'intellect devient capable de concevoir quelque chose en acte. Or cette puissance n'est autre que l'intellect agent (i). Il ne faut pas croire non plus, comme l'observe le même saint Thomas (2), que les fantômes deviennent intelligibles en acte par cela seul qu'ils sont reçus d'une manière immatérielle par l'intellect que nous avons appelé intellect possible. En effet, comme les espèces intelligibles, ainsi que nous l'avons déjà remarqué (3), sont immatérielles, non-seulement par rapport à l'intellect qui les contient, mais encore par rapport à l'objet qu'elles représentent,il est manifeste que les espèces intelligibles sont d'un autre genre que les fantômes, par la raison que ceux-ci représentent le singulier et le matériel, tandis que celles-là représentent l'universel et l'immatériel. Or la condition de la faculté qui reçoit peut bien faire que ce qui est reçu par elle commence à exister en elle autrement qu'il n'existe en soi, mais elle ne peut faire que le genre de la chose soit changé ; car différemment cette réception serait une vraie destruction. Par conséquent les fantômes ne peuvent être transformés en espèces intelligibles par le seul fait que l'intellect les reçoit en lui. En outre, la supposition que l'on fait, en disant que l'in-

(i) I, q. LXXIX, a. 3 c; cf. ibid., q. LXXXVI, a. 6c. On peut, d'après ces preuves, comprendre pourquoi nous donnons à l'âme un intellect agent et pourquoi nous ne lui attribuons pas un sens ayant même fonction. « Les couleurs, dit à ce sujet S. Thomas, ont le même mode d'existence dans la matière corporelle in [ividuelle que dans le sens de la vue; c'est pour cela qu'elles peuvent imprimer leur ressemblance sur l'organe de la vision. Mais, comme les fantômes sont les images des choses individuelles, comme ils existent dans les organes du corps, ils n'ont pas le même mode d'existence que l'intellect ; c'est pour cela qu'ils ne sont pas capables de rien imprimer dans l'intellect possible par leur propre vertu »; I, q.LXXXV,a. i aA3;c'î.Qcj.dispp., q. unie. De Spir. créât., a. g c.

(2) Qq. dispp., q. unie. De Anim., a 4 ad 3.

(3) Pag. 362,g 1Ô6.

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tellect peut recevoir en soi le fantôme, est complètement fausse. Car, l'intellect étant séparé de tout organe, il se trouve dans rimpossibilité absolue de recevoir en lui des fantômes qui ne peuvent subsister que dans un organe corporel.

172. Après avoir démontré Texistence dans Tâme d'un intellect agent, il nous faut expliquer la manière dont il exerce son action sur les fantômes et dont il extrait de ceux-ci les espèces intelligibles en acte. Suivant la doctrine de saint Thomas, rintellect agent exerce une double action sur les fantômes. La première action, qui résulte de la naturelle union de Tintellectavecla fantaisie, consisteen ce que l'intellect îV/z/mme les fantômes, c'est-à-dire « les rend aptes à fournir, par le travail de Tabstraction, des conceptions intelligibles » (i). Car, la fantaisie étant unie de plus près avec Tintellect que les sens externes et le sens commun, elle participe plus qu'eux de sa vertu intellective (2); ce qui explique pourquoi les fantômes, qui sont les termes des opérations de la fantaisie, sont plus parfaits que les opérations des sens externes et du sens commun. Or, comme cette perfection plus grande lui vient de la vertu intellective ou immatérielle, elle peut uniquement consister en ce que les fantômes sont plus séparés de la matière et de ses conditions que les perceptions des autres facultés sensitives inférieures. Les fantômes sont par conséquent plus dégagés de la matière et de ses conditions que les perceptions sensibles. Mais, puisque le sensible approche d'autant plus de l'intelligibilité qu'il s'éloigne d'avantage de la matière et de ses conditions, il est évident que, par suite de l'union plus étroite de la fantaisie avec l'intellect, les fantômes' approchent plus de l'intelligibilité que les perceptions des sens, car de cette manière ils deviennent intelligibles enpuissance prochaine^ en d'autres termes, ils sont rendus plus capables d'atteindre à l'intelligibilité. On a dit très-justement que, dans cette première action, les fantômes sont illuminés par l'intellect agent, parce qu'ils sont constitués ddins la puissance prochaine pour manifester l'essence. Cet effet a été excellemment désigné par les scolastiques sous le nom d'illumÏJiation ; car le nom de lumière, dit saint Thomas, « a été

(i) I, q. LXXXV, a. i ad 4.

(2) Cf. pag. 332, g 114.

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d'abord institué pour exprimer la manifestation qui se fait sur le sens de la vue ; sa signification s'est ensuite étendue à tout ce qui produit une manifestation dans n'importe quelle faculté de connaître « (i '.

173. Mais, quoique les fantômes soient considérablement perfectionnés par suite de leur union avec l'intellect agent ; cependant, comme ils ne sont point intelligibles en acte^ ils ne peuvent jamais devenir tels que l'intellect possible connaisse en acte quoi que ce soit par leur moyen. En conséquence, outre l'action que l'intellect agent exerce naturellement sur les fantômes, et par laquelle il les élève à la puissance prochaine pour l'acte d'intelligibilité, il doit exercer sur eux une autre action ayant pour but de dépouiller de leurs conditions matérielles les essences renfermées dans les fantômes et de rendre les fantômes eux-mêmes intelligibles en acte (2). Cette seconde action de l'intellect agent sur les fantômes a été désignée sous différents noms. On l'a quelquefois appelée abstraction des espèces (3) ; car, par son moyen, l'intellect, séparant des fantômes leurs conditions matérielles, parvient à former les espèces intelligibles. D'autres fois elle est désignée par le nom général d'illumination des fantômes (4) ; parce que l'intellect agent, qui par une première opération a constitué les fantômes dans la puissance prochaine de manifester les essences sans les conditions de la matière, fait par une seconde qu'ils les manifestent réellement (5). Enfin on l'a quelquefois nommée la conversion de l'intellect vers les fantômes^ par la raison que l'intellect ne peut abstraire du fantôme l'espèce intelligible, sans appliquer sa propre vertu au fantôme (6).

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