‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernes (volume 2)Chapitre 50 sur 99 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

DES FACULTÉS APPÉTITIVES

320. Nous savons par expérience que Tâme tend naturellement vers les choses qu'elle appréhende par les sens ouparTintellect, ou bien qu'elle s'en éloigne, suivant qu'elle appréhende en elles une raison de bien ou une liaison de fjîal. ^lais^commQ les opérations en vertu desquelles l'àme se porte vers les objets appréhendés sous la raison de bien, ou s'éloigne de ceux appréhendés sous la raison de mal, sont d'un genre divers des opérations par lesquelles les sens ou l'intellect les appréhendent, il doit y avoir nécessairement dans Tàme, outre les facultés de connaître, un autre genre de facultés. Ce sont les facultés qu'on a désignées sous le nom d'appétits. C'est pourquoi l'ordre naturel demande qu'après avoir exposé ce qui concerne les facultés de connaître, nous passions à l'examen des facultés appétitives. Commençons par définir ce qu'il faut entendre en général par appétit.

ARTICLE PREMIER

De l'appétit considéré en général

321. Il .est certain que chaque chose est naturellement constituée de telle sorte qu'elle demeure en repos lorsqu'elle est parvenue à atteindre la perfection qui lui convient, et qu'elle s'efforce de l'atteindre, si elle en est privée (i). Or, quoique la tendance vers un but à atteindre et le repos qui suit son obtention appartiennent au même principe (2), néanmoins l'inclination, ou la propension d'une chose à poursuivre ce qu'elle ne possède pas encore a reçu le nom spécial d'appétit. « L'appétit, dit saint Thomas, regarde proprement

(i) Cf. s. Thom., I, q. XIX, a. i c, et q. LXXX, a. i c.

(2) « Tendre à une fin et demeurer en repos dans cette fin appartiennent en quelque manière au même principe, dit S. Thomas, de même que la pierre en vertu de la même nature, se meut dans un certain milieu et y trouve son repos » ; Qq. dispp,, de Ver., q. XXI, a. 2 c.

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une chose qu'on n'a pas (i). » Aussi le saint Docteur le définit-il : « L'inclination et la disposition d'une chose vers une autre qui a de la convenance pour elle (2). »

32 2. D'où l'on peut juger que le bien constitue l'objet de l'appétit, c'est-à-dire ce vers quoi l'appétit incline. Il est visible, en effet, qu'aucune nature ne pouvant être opposée à elle-même et conspirer à sa propre destruction, l'inclination d'une nature quelconque doit se rapporter à ce qui lui est conforme et à ce qui la perfectionne. Or rien ne peut se dire conforme à la nature d'une chose, qui ne possède avec elle quelque ressemblance et qui ne soit un certain être et partant un certain bien (3) ; rien non plus n'est capable de perfectionner la nature d'une chose, s'il ne contient une certaine raison de bonté (4). L'appétit incline donc nécessairement vers le bien (5).

323. Mais, comme le mal est opposé au bien, qui est l'objet de l'appétit, il en résulte que, par là même que l'appétit incline naturellement vers le bien, il doit naturellement se détourner du mal (G). Cet éloignement de l'appétit pour le mal a été désigné par Aristote (7) sous le nom particulier de fuite du mal, et sous celui d'aversion par les stoïciens (8). De ces notions découlent spontanément deux conséquences : la première, c'est que aucune nature ne tend vers le mal considéré sous la raison de mal. La preuve en est que « le mal, comme dit saint Augustin, n'est pas une nature particulière,c'est la perte d'un bien qui a reçu le nom de mal (9); » si

(i) In lib.I Sent., Dist. XLV, q. I, a. i ad i. k Appetere, dit-il ailleurs, «on est aliud quant petere, quasi tendere in aliquid ad ipsum ordinatum » ; ibid., q. XXII, a. I c.

(2) Qq. dispp.. De Ver., q. XXV, a. i c. Cf. Ib.i'^, q. VIII, a. 2 c.

(3) Nous expliquerons en Ontologie comment le bien et l'être se disent l'un de l'autre.

(4) « La perfection d'une- chose, dit S. Thomas, c'est sa bonté »; Comp. TheoL, c. io3.

(5) Cf. S. Thom., I, q. V, a. i c, et u 2», q. VIII, a, i c.

(6) S. Bonaventure nous avertit que cela se fait en deux manières : « Se détourner du mal, dit-il, peut se prendre en deux sens. D'abord privativement, lorsqu'on n'a aucune afl'ection pour le mal, et secondement par opposition... lorsqu'on repousse le mal et qu'on est animé contre lui d'une disposition contraire « ; Jn lib. II Sent., Dist. XXIV, part. I, dub. 2.

(7) De Anim., lib. II, c. 7, g 2.

(8) Vid. Cic, De Fin., lib. III, c. 5, et De Offic, hb. I, c. 4.

(()) DeCivit. Dci, lib. XI, c. 9. Nous reviendrons plus longuement là-dessua ailleurs.

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le mal pouvait être désiré sous sa raison de mal, on pourrait dire que le néant peut devenir Tobjet de l'appétit (i). Néanmoins le mal peut être désiré indirectement ou jcar accident, c est-à-dire, comme s'exprime saint Thomas, « en tant que, le bien avec lequel le mal est joint, est plus vivement désiré que le bien dont le mal nous prive (2). » « Par exemple, le lion qui immole un cerf ne considère que la nourriture qui accompagne l'immolation de Tanimal (3). » La seconde, c'est que la nature fuit le mal et s'en détourne par le même principe qui l'incline vers le bien, parce que les contraires, comme nous l'avons souvent répété, se rapportent au même principe. Car c'est un fait d'expérience qu'une chose se détourne du mal par là même qu'elle incline au bien. C'est pourquoi Aristote assure que le principe d'appétition et le principe d'aversion ne sont qu'un seul et même principe (4).

324. Mais, puisque l'appétit appartient naturellement aux choses, il est évident qu'il doit se diversifier en elles suivant la diversité de leurs natures. C'est pour cela que l'on distingue trois sortes d'appétits : l'appétit simplement naturel^ l'appétit sensitifti l'appétit raisonnable. L' appétit simplement naturel est celui qui fait que les choses inclinent vers le bien, c'està-dire vers leur fin (5), sans connaître ni ce bien, ni la convenance qu'il a avec leur propre nature. L'appétit sensitif est celui qui fait que certaines choses désirent un objet qu'elles perçoivent, sans connaître toutefois la raison qui le rend dési-

(i) Voilà pourquoi S. Thomas enseigne que le mal ne peut être un terme vers lequel on tend, mais seulement un ternie dont on s'dloigne, parce que « nul être ne désire le mal, comme mal, tous au contraire le fuient » • et d'autre part que le bien ne peut être un ternie dont on s'éloigne, mais qu'il est toujours un terme vers lequel on se porte, parce que « il n'est pas d'être qui fuie le bien, comme bien, mais tous le désirent » ; i" 2*, q. XXIII, a ■> c

(2) I, q. XIX, a. q c.

(3) Ibid.

(4) Op. cit., ibid. « C'est le même principe, dit S. Thomas, qui pousse à fuir le mal et à désirer le bien, comme il appartient au même principe de faire mouvoir les corps en bas et en haut » {Contr. Gent., lib. III, c. 3, n. 7). La preuve en est, dit le même saint Docteur, que « la puissance de l'âme ne regarde pas absolument la raison propre du contraire, elle regarde la raison commune des contraires opposés ; de même que la vision ne considère pas la" raison de blancheur, mais celle de couleur seulement. Et cela, parce que l'un des contraires est en quelque sorte la raison de l'autre, puisqu'ils sont entre eux comme le parfait et l'imparfait » ; I, q. LXXVIl, a. 3 ad 2.

(5) Le bien qui est désiré par les choses est appelé leur fin, parce que « la fin de chaque chose, dit S. Thomas, c'est sa perfection, et la perfection c'est son bien; ainsi chaque chose est ordonnée pour un bien, comme pour sa fin w Contr. Gent., lib. III, c. iG, n. 3.

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rable. Enfin Tappétit appelé raisonnable est celui par lequel certaines natures inclinent vers un objet, parce qu'elles l'ont perçu et qu'elles connaissent la raison qui le rend appêtible^ laquelle n'est autre que sa convenance avec leur nature (i).

32 5. L'appétit naturel est commun à toutes les choses naturelles qui sont dépourvues de connaissance. Car, les choses qui sont destituées de toute connaissance n'étant pas capables de distinguer ce qui est désirable de ce qui ne Test pas, elhes inclinent naturellement vers quelque objet déterminé. Car Dieu en les créant dut donner à chacune d'elles son inclination propre (2).

326. Mais le nom d'appétit convient proprement, et d'une façon plus excellente, à l'appétit 5(?;wz7[/' et à l'appétit î^aisonfiable ; c'est pourquoi cette division de l'appétit en sensitif et en raisonnable 3. ix.i proposée non-seulement par Aristote (3), mais encore, avant lui, par Platon (4), et ensuite par les stoïciens (5). L'appétit sensitif est propre aux animaux; car, les animaux jouissant d'une certaine connaissance par laquelle ils peuvent discerner l'utile de ce qui est nuisible, et le délectable de ce qui ne l'est pas, ils ne se portent point vers telle chose déterminée, ou telle autre, mais vers les choses singulières qui peuvent leur être utiles, ou leur procurer quelque délectation. Par où Ton voit qu'il n'existe pas seulement dans les animaux, comme dans les choses naturelles, une inclination vers quelque objet, mais qu'ils possèdent en outre un principe inclinant^ savoir l'appétible appréhendé (6) ; partant ils inclinent vers quelque chose en vertu d'un principe intérieur, en tant que leur inclination suit la connaissance qui leur est propre (7). Néanmoins, comme ils ne connaissent pas, ainsi que nous le dirons en son Heu, la raison pour laquelle une chose est bonne, utile ou délectable, ils désirent l'objet approprié à leur nature, mais sans connaître aucunement la raison pour

(i) Cf. s. Thom., I, q. LIX, a. i c. ; ibid., q. LXXX, a. i c. Quodlib. IV, a. 21 c.

(2) Qq. dispp., De Ver., q. XXV, a. i c.

(3) De Anim., lib. III, c. lo, g 7, et c. 11, g 5; Rhet., lib. I, c. 10, g ii. C4) Repub., Opp., t. II, p. 477, éd. H. S.

(5) Les appétits sont, suivant les stoïciens, l'un raisonnable, tC^xo-yot, l'autre irraisonnable. tÎKoyj'j. Vid. Senec, Epist. LXXX.IX. (G) Qq. dispp., De Verit., q. XXII, a. 4 c. (7) Qq. dispp.. De Ver., q. XXIII, a. i c.

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laquelle ils la désirent. C'est pourquoi Tappétit des animaux a une certaine ressemblance avec Tappétit des natures dépourvues de sensibilité, parce que les animaux ne se déterminent pas eux-mêmes à désirer telle chose ; mais, lorsqu'ils en ont appréhendé quelqu'une d'utile ou de délectable, ils sont entraînés vers elle par une disposition inhérente à leur nature (i).

327. Enfin l'appétit raisonnable est propre aux natures qui jouissent de la raison ; car ces natures connaissent et ce qu'elles désirent et la raison pourquoi elles le désirent. En effet, comme ces natures appréhendent le bien en général, c'est-à-dire la bonté elle-mênie, elles désirent les choses qu'elles connaissent participer à cette bonté (2). Ainsi lesnatures raisonnables ont en elles-mêmes, non-seulement une certaine inclination vers quelque objet, de même que les choses naturelles, et un principe qui meut cette inclination, comme les natures sensibles, mais de plus elles dominent leur propre inclination ; parce que, ayant le pouvoir d'incliner vers certaine chose ou de s'en détourner, suivant qu'elles appréhendent dans cette chose la raison de bonté ou la raison contraire (3), elles déterminent elles-mêmes leurs propres inclinations.

320. Ces quelques notions suffisent à nous donner l'intelligence de certains points importants qui méritent une attention toute particulière.

1° L'acte d'un appétit quelconque suppose la connaissance de l'objet qu'il concerne, mais la connaissance varie suivant l'espèce d'appétit. En effet, dans l'appétit des choses dépourvues de sensibilité, cette connaissance ne doit pas être recherchée dans les choses mêmes, mais en Dieu qui les a ordonnées relativement à leur fin propre ; car cet appétit « est, comme dit saint Thomas, une inclination innée propre à recevoir l'action d'un principe extrinsèque (4). » Dans les animaux, l'acte de l'appétit est produit par une connaissance de l'objet qui leur est propre, mais non point cependant par la connaissance des rapports de convenance qui existent entre l'objet

(i) Cf. s. Thom., Op. cit.,q. XXII, a. 4 c. {i)Ibid., q. XXV, a. i c.

(3) Ibid., q. XXII, a. 4 c. ; et S. Bonav., In lib. II Sent., Dist. XXXVI, a. 1 1 , q. I resol.

(4) I» 2% q. VI, a. 5 ad 2. Voir bylvestris, appelé le Docteur de Ferrare, /?î lib. I Contr. Gent., c. 5.

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et leur nature. Enfin Tappétit des êtres qui sont doués de raison est engendré par une connaissance de Tobjet telle qu'elle leur permet de décider, au moyen d'un jugement propre, si Tobjet est conforme à leur nature (i). C'est la raison pour laquelle Tappétit sensitif et Tappétit raisonnable sont appelés appétits élicites ; car ils proviennent, à la différence de Tappétit naturel, de la connaissance qui existe dans les êtres doués d'appétit eux-mêmes, quoique d'une manière diverse. 2° L'appétit naturel n'appartient pas seulement aux puissances de l'âme qui sont appelées facultés appétitives, comme l'ont cru le Père Romain (2), jésuite, et quelques autres, il est encore inhérent, comme nous l'avons dit ailleurs (3), à toutes les puissances de l'âme. La raison de cela, c'est que chaque puissance est une certaine nature et possède par conséquent une inclination naturelle pour l'objet qui lui est conforme, en d'autres termes, elle incline naturellement à exercer les actes qui lui sont propres. Ainsi, l'appétit naturel n'est pas une puissance spéciale de l'âme, car l'âme ne produit pas, avec son aide, tel ou tel acte, mais elle incline seulement à produire tout acte propre de ses puissances (4), de telle sorte qu'on doit bien moins le faire remonter à l'âme qu'à Dieu, auteur de sa nature. L'appétit êlicite^ au contraire, constitue un certain genre de facultés spéciales ; parce que l'appétit, qui est commun à toutes les choses, se spécialise, en quelque manière, dans celles qui jouissent de la faculté de connaître (5). Au moyen de l'appétit élicite, l'âme, en effet, se porte vers le bien par elle-même, c'est-à-dire en vertu d'une connaissance qui lui est propre ; « car le bien appréhendé, dit saint Thomas, est le mobile de l'appétit (6). » Or les choses animées ne peuvent se porter à certaines espèces déterminées de mouvement sans le secours de facultés spéciales; ainsi, par exemple, la force motrice regarde le mouvement local, et la force augmentative préside à la croissance de certains êtres.

(0 Cf. s. Thom.,/H m. I Sent., Dht. I, q. IV. a. i ad i, et i» a-'.q.XL, a, 3 c. ; et S. Bonav., In lib. II Sent., Dist. XXXVIII, a. ii, q. i resol.

(2) Romano, La scien^a deU'uomo interiore, vol. I, p. II, c. I, p. 369, Napoli 1845.

(3) Cf. pag. 289.

(4) Cf. pag. 290.

(5) Cf. S. Thom., Qq. dispp.. De Ver., q. XXII, a. 2 c.

(6) Op. cit.* \oc. cit.

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L^appétit élicite constitue, par conséquent, un genre spécial de facultés. « Comme les animaux ont le privilège de se mouvoir d'eux-mêmes, dit encore le Docteur Angélique, ainsi éprouvent-ils des appétits par eux-mêmes ; et partant, de même que la force motrice est une puissance spéciale dans Pâme, de même en est-il de sa puissance appétitive(i). »

3" Il ne peut y avoir que deux espèces d'appétit élicite, savoir Tappétit sensitif et Tappétit intellectif ; car la connaissance étant exclusivement sensitive ou intellective, l'appétit ne peut être que sensitif ou intellectif (2). Ils conviennent à l'homme l'un et l'autre, parce que l'homme participe à l'une et à l'autre de ces deux connaissances. Or, qu'il y ait une différence entre l'appétit sensitif et l'appétit intellectif, personne ne peut le révoquer en doute; car le bien sensible, qui est l'objet du premier de ces deux appétits, diffère spécifiquement du bien intellectuel, objet du second; en outre, la raison qui fait, comme nous l'avons vu, que l'appétit sensitif se porte vers son objet est formellement diverse de la raison qui détermine l'appétit raisonnable à poursuivre le sien. L'expérience à son tour le confirme ; car souvent la raison repousse ce que les sens 'convoitent et réciproquement. Par exemple, « l'amputation d'un membre, dans l'intérêt de la santé, dit saint Thomas, est douloureuse pour les sens et ne présente en soi aucun caractère de bonté, mais elle tire ce caractère de sa fin; voilà pourquoi la volonté délibérée seule peut choisir ce procédé curatif que la volonté naturelle et l'appétit sensitif repoussent (3). »

4" Gioberti, en admettant dans l'âme l'appétit sensitif et un certain appétit raisonnable, à l'instar de deux puissances qui se porteraient, comme par une impulsion aveugle, vers un objet inconnu, soutient une opinion absurde (4). En effet.

(i) Qq. dispp., De Ver., q. XXII, a. 3 c. « Quoique le bien soit désiré tant par l'appétit naturel, que par l'appétit animal, dit le même S. Docteur, cependant le bien n'est pas désiré de lui-même par l'appétit naturel, comme il l'est par l'appétit animal ; c'est pourquoi, le désir d'un bien par l'appétit animal, réclame une puissance particulière, laquelle n'est pas exigée pour le désir, qui est l'œuvre de l'appétit naturel »; ibid. ad 3.

(2) « De même que l'acte des puissances appétitives présuppose un acte des puissances appréhensives, de même la distinction des puissances appétitives, les unes par rapport aux autres, ressemble, en quelque manière, à la distinction des puissances cognitives » ; Op. cit., q. XXV, a. 3 c.

(3) In lib. I Sent., Dist. XLVIII, q. I, a. 4 sol. Cf. S. Aug., lib. De Fidc et Symbolo, c. 10, n. 23, et Contr. Julian., c. 7, n. 28.

(4) Introd., lib. I, c. 8, t. IV, p. 7-9, éd. 2, Brusselle 1844.

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Tacte de la puissance appétitive doit être rapporté à ce que Tilme possède en soi le principe qui la fait incliner vers Tobjet, ou, en d'autres termes, à ce qu'elle possède en soi le principe, duquel la puissance appétitive tire sa détermination à Pacte. Or le principe qui détermine la puissance à Tacte n'est .autre que Tobjet lui-même. Il faut par conséquent que Tobjet qui incite la puissance à Pacte se trouve dans Pâme même. Mais, comme l'objet ne se trouve dans Pâme qu'autant qu'il est connu d'elle, il est évident que Pinconnu ne peut être l'objet d'une puissance appétitive quelconque. « L'appétit, dit saint Thomas, ne peut désirer que le bien qui lui est proposé par la puissance cognitive (i). » Il dit encore ailleurs : « Dans les êtres doués de quelque puissance cognitive, le désir suit la connaissance (2). «

5" Quoique Pappétit élicite suppose la connaissance dans le sujet qui Péprouve, il ne doit pas être confondu cependant avec la faculté de connaître. L'objet de la connaissance se trouve, en effet, suivant sa ressemblance seulement dans le sujet qui connaît ; mais le bien, qui est Pobjetde l'appétit, se trouve dan§ les choses mêmes (3). Voilà pourquoi l'âme, dit saint Thomas, « est plus attirée vers les choses par la puissance appétitive que par la faculté de connaître ; car Pâme est mise en rapport,par la puissance appétitive, avec les choses mêmes, telles qu'elles sont en soi, tandis que la puissance de connaître n'est point attirée vers les choses telles qu'elles se trouvent en elles-mêmes, mais elle les connaît suivant la ressemblance qu'elle s'en est faite (4). » Nous pouvons déduire de là, sans aucune difficulté,ces deux conséquences : 1° La chose connue et la chose désirée sont pour le sujet une seule et même chose, puisque Pâme désire précisément Pobjet qu'elle connaît ; mais elles diffèrentybrwzeZ/emew/ entre elles, parce que Pobjet « est appréhendé comme sensible ou intelligible ; mais il est désiré en tant qu'il convient, ou en tant qu'il est bon (5).» 2" La connaissance va de l'objet au sujet, et Pacte par lequel

(i) Qq. dispp.. De Verit., q. XXIV, a. 2 c.

(2) I, q. LXXV, a. 2 c. Voir notre ouvrage, I principali sistemi etc., vol. I, c. 3, g 8, p. 418 seqq., éd. cit.

(3) Cf. pag. 419 et 420.

(4) 1» 2»^, q. XXII, a. 2 c.

(3)1, q. LXXX, a. i ad 2.

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l'appétit poursuit ce qui est bon va au contraire du sujet à Tobjet (1); c'est pourquoi les actes de Tappétit sont nommés fort à propos des mouvements ; tandis que les actes qui se rapportent aux facultés cognitives ne peuvent être appelés proprement de ce nom (2). Or les objets qui diffèrent formellement entre eux et les opérations qui s'accomplissent d'une manière opposée appartiennent à des facultés diverses. Par conséquent les facultés appétitives diffèrent complètement des facultés cognitives : « connaître et aimer, dit saint Bonâventure, sont sans contredit des actes différents (3). »

ARTICLE DEUXIEME

De , l'appétit sensitif

329. La propension par laquelle l'esprit se porte vers le bien proposé par les sens et s'éloigne du mal s'appelle, comme nous l'avons dit, appétit sensitif. Mais, attendu que le bien sensible qui nous délecte ne peut s'obtenir parfois sans beaucoup de difficulté, les scolastiques, à l'exemple de Platon (4) et d'Aristote (5), ont divisé l'appétit sensitif en co«c«piscible et en irascible. L'appétit concupiscible est cette faculté au moyen de laquelle l'âme désire les biens qu'elle appréhende par les sens, ou s'éloigne des maux qui leur sont opposés. L'appétit irascible est au contraire une faculté par laquelle l'âme s'excite soit à poursuivre des biens difficiles, soit à surmonter les obstacles qui s'opposent à l'acquisition d'un bien, ou qui en troublent la possession. « L'appétit concupiscible, dit saint Thomas, regarde proprement la raison de bonté, en tant qu'une chose est délectable aux sens et convient à la nature. Mais l'appétit irascible regarde la raison de bonté, en tant que ce qui est bon repousse et combat ce qui est nuisible (6). « D'où l'on peut s'apercevoir que l'appétit sensitif n'incline pas seulement à

(t) [, q. XL, a. 2 c. Cf. Henr. Gand., Op. cit., a. 34, q. 3, n. 28.

(2) Cf. S. Thom., I, q. LXXXI, a. i c

(3) In m. II Sent., Dist.^XIV, p. I, a. 2, q. i ad arg. (4^ De Rcpub., lib. IV et IX.

(5) De Anim., lib. III, c. 10 et passim.

(6) I, q. LXXXII, a. 5 c. « La puissance concupiscible, dit-il ailleurs, poursuit ce qui est à sa convenance ;le but de la puissance irascible est de résister à ce qui ne lui convient pas et de le combattre »; ibid., q. LXXIX, a 2 ad i .

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poursuivre simplement le bien ou à repousser le mal qui est appréhendé par les sens, il incline encore à écarter les obstacles qui s'opposent à Tacquisition du bien, ou à la fuite du niai, ou qui retardent d'une manière quelconque la possession de Fun ou Téloignement de Tautrc (i).

33o. Pour démontrer que Tappétit concupiscible diffère spécifiquement de Tappitit irascible, nous allons déterminer avec soin, en prenant saint Thomas pour guide, l'objet particulier de Tun et de Tautre appétit (2).

L'objet de Tappétit concupiscible comprend tout ce qui possède la raison de bonté, en tant que la nature Tappréhende comme lui étant conforme et comme délectable pour les sens. Mais, la fuite du mal étant la conséquence naturelle de Finclination au bien (3) , s'éloigner du mjl que la nature appréhende comme nuisible pour elle et pénible pour les sens, appartient aussi à Fappétit concupiscible. « Nous sommes d'avis, dit saint Thomas, que le bien délectable comme le mal qui afflige regardent Fappétit concupiscible, en tant que l'un est à éviter et l'autre à poursuivre (4). » Mais, ainsi que nous l'avons indiqué ci-dessus, nous devons considérer le bien et le mal, non-seulement en eux-mêmes, c'est-à-dire 5z";;2/'/eme;z/^, et comme quelque chose de bien ou mal, indépendamment de toute difficulté qui peut s'opposer à l'acquisition de Fun ou à Féloignement de l'autre ; on doit encore les considérer avec tous les obstacles qui peuvent empêcher d'acquérir le bien et d'écarter le mal. Or désirer une certaine chose comme bonne, parce qu'elle peut renverser les obstacles à la possession d'un bien, ou à la fuite d'un mal: tel est Fobjet de Fappétit irascible. C'est pourquoi, l'on a pu dire que l'objet propre de Fappétit irascible comprend ce qui est ardu et difficile ou, en d'autres termes, ce que Fâme appréhende comme bon, parce qu'il la rend capable de vaincre les difficultés qui Fempêchent d'acquérir un bien désiré, ou d'écarter un mal que Fappétit concupiscible repousse (5). « Son objet (de Fappétit irascible)

(i) Cf. s. Thom., Qq. dispp., De Ver., q. XXV, a 2 ad 2.

(2) I, q. LXXXI, a. 2 ad I.

(3) Cf. pag. 464. et 465.

(4) Q<7. dispp., De Ver., q. XXV, a. 2 ad 2.

(5)« Il apparrient à l'appétit irascible d'avoir une certaine supériorité sur l'un et sur l'autre (c'est-à-dire sur la fuite du mal et la poursuite du bien), de manière à pouvoir triompher du nuisible et posséder le délectable avec une certaine sécurité » ; Qq. dispp., De Ver., q. XXV, 11. 2 ad 2.

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est le difficile et Fardu, dit saint Thomas, parce quUl vise à surmonter les obstacles et à les. dominer (i). » Ainsi , par exemple, nous désirons la nourriture et nous repoussons le poison par Tappétit concupiscible ; mais, par l'appétit irascible, nous désirons la lutte, comme un bien, afin de repousser des adversaires qui nous enlèvent les moyens de subsister, ou qui tentent de nous faire avaler du poison (2).

331. Il n'est pas difficile maintenant de saisir la différence spécifique qui existe entre Tappétit concupiscible et Tappétit irascible. D'après les règles établies dans la dynamilogie générale, le rapport divers sous lequel le bien est désiré constitue diverses espèces d'appétits ; or le bien délectable est Tobjet de l'appétit, sous une raison toute autre que le bien difficile et ardu ; par conséquent l'appétit concupiscible,auquel se réfère le bien considéré sous le premier rapport, se distingue spécifiquement de Tappétit irascible, auquel appartient le bien envisagé sous le second rapport. Prouvons la mineure de cet argument. 1° C'est un fait que parfois, pour atteindre un bien difficile et aj^du, nous éprouvons une si violente surexcitation que nous laissons de côté le plaisir et même nous supportons toute espèce d'ennuis et d'incommodités. « Ce qui est ardu, dit saint Thomas, possède une raison d'appétibilité toute autre, puisqu'il nous sépare parfois de la délectation pour^nous mêler à d'autres événements : ainsi l'animal laisse de côté le plaisir auquel il se livrait, pour entreprendre une lutte dont les blessures qui lui en reviennent ne le détournent point (3). » 2° On peut encore prouver la mineure pc-y: cet autre fait que, lorsque l'esprit désire un bien, en tant qu'il est délectable, il

(i) I, q. LXXXI, a. 2 c.

(2) s. Augustin avait déjà enseigné cette doctrine des scolastiques sur l'appétit irascible, a S'il existe dans sa pensée, dit-il, quelque difficulté pour faire ou accomplir ce qu'il désire, l'homme se met ordinairement en colère. Or la colère, à ce qui me semble, est un désir violent de faire disparaître ce qui entrave l'exercice d'une opération. Voilà pourquoi nous nous mettons en colère très-souvent non-seulement contre les hommes, mais encore contre un roseau qui nous sert à écrire : nous essayons de le détruire et de le brisfcr ; ainsi font les joueurs avec les dés, les peintres avec leurs pinceaux, et tout autre individu avec un instrument quelconque, dès qu'il croit éprouver quelque difficulté de la part de cet instrument ; »Epist. ad Nebrid., Ep. IX, p. 4.

(3) Qq. dispp., De Verit., q. XXV. a. 2 c. « Ces deux inclinations, dit-il ailleurs, ne peuvent se ramener au même principe, car parfois l'âme se porte au milieu des dangers les plus graves contrairement à l'inclination de la partie concupiscible, pour repousser ce qui lui fait obstacle conformément à l'inclination de l'appétit irascible »; l, q. LXXXI, a. 2 c.

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est simplement attiré par lui ; mais, lorsqu'il désire détruire les choses qui lui font obstacle, il fait effort pour repousser au loin les difficultés. Or ces deux modes divers suivant lesquels se développent Tappétit concupiscible et Tappétit irascible diffèrent Tun de l'autre, comme le passif et Vactif qu'on invoque d'habitude, lorsqu'il s'agit de différencier les puissances entre elles. « En outre, ajoute le Docteur Angélique, l'une d'elles, la puissance concupiscible, paraît ordonnée pour recevoir; tandis que l'autre, la puissance irascible, est ordonnée pour agir, parce que c'est en vertu d'une certaine action qu'elle surmonte ce qui lui est contraire ou nuisible, et qu'elle se dresse au dessus de lui dans l'attitude de la victoire. C'est ce qui se rencontre communément dans les puissances de l'âme, car la passion et l'action appartiennent aux diverses puissances, comme on le voit par l'intellect agent et l'intellect possible (i). »

33:2. Il nous est facile de tirer, de ce que nous venons de dire touchant l'appétit concupiscible et l'appétit irascible, deux importants corollaires. Le premîer, c'est que l'appétit irascible a pour but de conserver les choses vers lesquelles Tappétit concupiscible nous porte ; car , ainsi qu'on peut en juger d'après ce qui a été dit, lorsque nous convoitons une chose délectable dont l'acquisition est ardue^ l'appétit irascible se met en devoir d'écarter les obstacles qui s'opposent à son acquisition, et il le fait avec une impétuosité d'autant plus grande que la passion qui nous entraîne vers l'objet désiré est plus violente. C'est pourquoi l'appétit irascible prend sa source dans l'objet convoité par l'appétit concupiscible et s'arrête dès que la possession et la jouissance tranquille de l'objet est assurée. Saint Thomas, suivant son habitude, explique très-bien cela de cette manière : « L'appétit irascible, dit-il, est comme le protecteur et le défenseur de l'appétit concupiscible, puisqu'il s'élève contre ce qui met obstacle au bien que l'appétit concupiscible poursuit, et contre ce qui tendrait à imposer le mal que l'appétit concupiscible repousse. C'est ainsi que toutes les passions de l'appétit irascible dérivent des passions de l'appétit concupiscible et viennent

(i) Qq. dispp., De Ver., q. XXV, a. 2 c.

DES FACULTÉS APPETITIVES 476

s'y terminer; comme la colère, qui vient de la tristesse conçue, expire dans la joie, une fois sa vengeance satisfaite (i). »

333. Le second corollaire, c'est que Tappétit irascible est supérieur à Tappétit concupiscible; car son objet, c'est-àdire le bien qui surmonte les difficultés, est d'une nature plus élevée que le délectable, objet de la puissance concupiscible. En effet Tappétit irascible peut être comparé à l'estimative ; car, de même que cette dernière faculté approche plus de la raison que les autres .puissances sensitives et l'atteint d'une certaine manière, de même en est-il de l'appétit irascible; il est beaucoup plus rapproché de la raison que l'autre appétit. On peut en donner cette autre preuve : la fin de l'appétit irascible, comme nous le disions tout à l'heure, consiste à écarter les obstacles qui s'opposent à l'appétit concupiscible; or il n'appartient qu'à une faculté supérieure de faire que l'acquisition et la possession d'un bien, auquel incfine l'appétit concupiscible, soit paisible et à l'abri de toute espèce de contrariété.

334. Quoique l'appétit sensitif, tant le concupiscible que l'irascible, soit commun à l'homme et à la bête, comme nous l'avons dit, parce qu'il résulte de l'appréhension des sens ; néanmoins, chez l'homme, il est soumis à l'empire de la raison ; car, chacun de nous en a fait l'expérience, la colère peut être excitée, augmentée, ou apaisée par divers motifs rationnels (3). La raison en effet peut sous divers aspects appréhender une chose comme bonne ou comme nuisible, et ce que la raison appréhende intellectuellement, l'imagination peut se le représenter sous diverses images (4) ; or l'appétit sensitif incline vers les choses que l'imagination lui représente comme son objet propre; par conséquent la raison, par l'intermédiaire de l'imagination, peut entraîner l'appétit sensitif en divers sens (5). Voilà pourquoi l'on a pu dire que appétit sensitif était , chez l'homme, soumis à la raison et partageait en quelque sorte la liberté de la volonté (6).

(i) I, q. LXXXI, a. 2 c.

(2) Cf. S. Thom., In lib. III Sent., Dist. XXVI, q. I, a. 2 sol.

(3)I,q. LXXXI, a. 3 c.

(4) Cf. S. Thû .1., Qq. dispp., De Ver., q. XXVI, a. 3 ad i3.

(5) Cf. S. Thom-, Op. cit., q. XXV, a. 4 ad 4 ; et i'' 2^ q. XXX, a. 3 ad 3,

(6) In lib. III Sent., Dist. XII, q. I, a. i sol.

335. Cependant la raison ne gouverne pas absolument à son gré Tappétit sensitif, soit parce que son acte subit Tinfluence de Torgane corporel, dont la constitution et les dispositions ne dépendent pas de la raison, soit parce qu'il arrive de temps en temps que Tacte de Tappétit sensitif se trouve subitement excité par quelque perception sensible et prévient ainsi toute direction rationnelle (i).

ARTICLE TROISIÈME

De l'appétit raisonnable^ on volonté^ et de ses divers actes

336. L'appétit raisonnable, ou Pinclination à poursuivre le bien appréhendé par la raison , est propre à Thomme , comme nous Pavons dit précédemment, parce que Thomme est doué d'intelligence. Cette faculté est celle-là même que nous nommons volonté, a La volonté, dit saint Thomas, est un certain appétit raisonnable (2). » Le bien qui est appréhendé par la raison et qui constitue Tobjet de la volonté , c'est le bien absohunent^ c'est-à-dire iiniversellement considéré; car ce l'universel est proprement ce que la raison appréhende (3) ». Partant saint Thomas dit avec raison: « Le bien pris absolument est l'objet propre de la volonté (4). » De ce que la volonté poursuit le bien considéré universellement, il résulte qu'elle n'incline pas vers tel ou tel bien déterminé, mais qu'elle peut incliner vers un être quelconque (6); car, par cela seul qu'il existe, tout être participe à l'essence générale de bonté. De plus , en disant que l'appétit raisonnable poursuit le bien appréhendé par la raison^ on a voulu signifier que le bien auquel la volonté adhère est perçu de manière que ce qui est appréhendé en lui c'est précisément la raison de bonté ou de convenance qu'il a avec la nature du sujet qui veut se l'approprier (6). Saint Thomas ajoute cette

(i) ia2œ, q. XVII, a. 7 c. Cf. s. Aug., lib. De Fide et Symbolo, c. 10, n. 23.

(2) la 2«, q. VIII, a. I c.

(3) Qçi. dispp., De Ver., q. XXV, a. i c.

(4) Cf. Op. cit., q. XXV, a. I ad 6:

(5) Cf. Op. cit., q. XXIX, a. 7 c.

(6) Cf. pag. 467.

DES FACULTÉS APPETITIVES 477

remarque: « Observons que Tobjet qui meut la volonté c'est Tobjet appréhendé sous le rapport de sa convenance avec elle: voilà pourquoi, si quelque bien nous est proposé et que nous l'appréhendions sous la raison de bien, mais pas du tout sous le rapport de sa convenance avec la volonté, il n'ébranlera point celle-ci (i). »

337. Cette notion, ou, si Ton veut, cette définition de la volonté, que Leibmitz, à l'exemple de Platon (2), d'Aristote (3) et des plus célèbres d'entre les scolastiques, défendit courageusement (4), est rejetée par le plus grand nombre de nos philosophes modernes. En effet, Wadington-Kastus (5), Frank (6), Garnier (7), Saisset (8) et, pour n'en point citer d'autres, Chaignet (9), croient que l'appétit raisonnable est différent de la volonté et reprochent vivement à Platon et surtout à Aristote de les avoir confondus. Ils avaient eu pour précurseurs Storchenau (io),Galluppi (11), Dmwoski (12), et quelques autres qui ont marché sur les traces de Storchenau. L'unique^preuve de raison sur laquelle ils s'appuient, c'est que, si la volonté se confond avec l'appétit raisonnable, c'en est fait, disent-ils , de la liberté volontaire ; car, tout appétit étant nécessaire, si l'on dit que la volonté est une espèce d'appétit, il en résulte qu'elle est nécessitée dans ses actes. Pour ce qui nous regarde, nous nions absolument que tout appétit soit nécessaire, parce que l'appétit raisonnable est libre par là même qu'il est raisonnable, puisque la raison, comme nous le montrerons bientôt, est la racine de la liberté, ou la cause qui fait que la volonté jouit de la liberté d'élection.

338. Saisset tombe dans une autre grave erreur ,'lorsqu'il sou-

(i) Qq dispp , De malo,q. IX. a. un. c.

(2) Ll. citt.

(3) Ethic, lib. II, c. 3.

(4) Théod., part. 3, passim.

(5) De l'dme humaine, c. 5, sect. i, p. 459, Paris 1862, et Psychol. d'Arist., part. 2, c. 8, p. 370, Paris 1S48.

(6) Frank, Dictionnaire phil., art. Appétit, vol. I, p. 166, Paris 1844.

(7) Traité des facultés etc., lib. V,c. 1, § i et 3, t. I. p. 219 et suiv,

(8) Saisset, Diction, phil., art. Liberté, t. VII, p. 56i et suiv.

(9) Chaignet, Psych. de Platon, part, 2, c. 6, p. 389, Paris 1862.

(10) Storchenau, Inst. Afe^,lib. lll, Psych., p. I, sect. III, c. I, g i07,schol, 2, p. 1 16 seqq., \'jnetiis 1794

(i i) Le^;f., lez. XXII, p. 307 seqq.

(^12) Institut. p'ùl.jvol. I, p. 290-291, Romae 1843.

478 DYNAMILOGIE

tient que Tobjet de la volonté n'est pas toujours un certain bien, mais que le mal remplace parfois le bien dans son intention, parce que la volonté paraît se porter parfois vers le mal, en tant qu'il est mal (i). Son erreur vient de ce qu'il n'a pas distingué le bien vrai ou réel du bien faux, ou, comme on l'appelle, du bien apparent: car la volonté se porte quelquefois sur ce qui paraît bon, bien qu'il soit réellement mauvais, parte que l'intellect le lui présente comme quelque chose de bon. Voilà pourquoi nous avons établi que l'objet de la volonté était tout ce que l'intellect appréhende comme bon, et non tout ce qui est bon en soi. « Nous sommes d'avis, dit saint Thomas, qu'il faut apprécier l'objet de la volonté en conséquence de son appréhension, puisque l'objet de la volonté c'est le bien appréhendé par elle. C'est pourquoi... il arrive de temps en temps que la volonté se porte à ce qu'elle appréhende comme bon et qui cependant n'est pas véritablement bon (2). «

339. De la doctrine que nous venons d'établir touchant l'objet de la volonté, nous pouvons déduire les conséquences suivantes :

1° Par cela même que l'intellect a le pouvoir d'appréhender la volonté ainsi que ses actes comme un certain bien, il en résulte que la volonté peut être elle-même, ainsi que ses propres actes, l'objet de son vouloir. « La volonté, dit saint Thomas, veut son propre vouloir et affectionne son propre amour (3). » Conséquemment, de même que nous disons de l'intellect , qu'il est une puissance réfléchie, parce qu'il possède la vertu de se connaître lui-même et de connaître ses propres actes (4), ainsi devons-nous l'affirmer de la volonté.

2" L'objet de la volonté comprend et lajîn (5) et les moyens

(i)Dict. philos., art. Liberté, p. 567.

(2) I» 2", q, XIII, a. 5 ad 2. Cf. S. Bonav., 7n lib. II Sent., Dist. XXXVIII, a. i . q. l ad arg.

(3) In lib. I Sent., Dist. XVII, q. I, a. 5 ad 3. Saint Augustin avait dit avant lui : a Ne soyez donc pas étonnés si, nous servant de toutes choses au moyen de notre volonté libre, nous pouvons nous servir de la volonté libre elle-même au moyen d'elle-même, de telle sorte que la volonté se sert en quelque manière d'elle même comme de tout le reste, de même que la raison se connaît ellemême comme elle connaît lesautres choses; » De lib. arb. ,lih. II, c. 19, p. 5i.

(4) Cf. pag. 461, 4G2.

(5) Cf. pag. 465, not. 4.

DES FACULTES APPETITIVES 479

propres à Tatteindre (i, ; car une chose acquiert un rapport de convenance avec le sujet qui la désire par cela même qu'elle est jugée capable de servir de moyen'pour Fatteindre. Or, lorsqu'un moven est désiré, non pour lui même, mais seulement parce qu'il conduit à l'acquisition de la fin , on dit qu'il est l'objet secondaire du vouloir^ et que la lin en est Vobjet principal et la cause (2); ainsi le désir de recouvrer la santé est la cause qui nous fait désirer la promenade (3). Mais, comme on peut encore demander la cause pour laquelle nous voulons les lins elles-mêmes, à moins d'admettre une série de causes sans commencement, il faut supposer qu'il existe une tin qui, ne pouvant se rapporter à aucune autre, est désirée simplement et absolument pour elle-même et contient la raison pour laquelle toutes les autres choses sont voulues. Cette lin est celle-là même que nous nommons fin dernière (4).

3° Enfin, puisque le bien considéré universellement constitue l'objet de la volonté, il est facile de comprendre pourquoi la volonté, à la différence de l'appétit sensitif, ne se distingue pas en appétit concupiscible et en appétit irascible. Car, de même que les diverses espèces de couleurs ne réclament pas diverses facultés de voir, parce que la vue se porte à kl couleur, comme couleur, sans distinction de blanc ou de noir; de même les diverses raisons de bonté, si on les considère sous le rapport de leur diversité, réclament, il est vrai, des facultés diverses, mais elles appartiennent à une faculté unique, en tant qu'elles se réunissent sous la commune raison de bonté. Or le bien -considéré sous sa raison commune regarde la volonté, il regarde au contraire l'appétit sensitif, si on l'envisage suivant ses raisons particulières. Par conséquent, quoique l'appétit sensitif se divise en deux facultés distinctes, cette distinction ne peut s'appliquer à la volonté (5).

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